LA DEUXIEME PHILOSOPHIE DE FICHTE
De même que la théorie de l'amour divin permet à Ficble de rattacher, de la façon la plus étroite qu'il soit possible de concevoir, l'univers à Dieu^ elle lui suggère l'idée et lui fournit le moven de donner de son système une nouvelle exposition. C'est ce que certains interprètes ont appelé sa deuxième philosophie. Cette fois, il s'agit de faire comprendre ce qu'est l'ensemble du Savoir, c'est-à-dire tout ce que nous nous représentons, du point de vue de l'Absolu ou de Dieu lui-même.
Le monde, nous le savons, n'a d'existence que dans et par la Réflexion qui est le Verbe et, en raison de son essence toute formelle, est distincte de Dieu. Par cela même que la Réflexion n'est pas l'Etre absolu, et que tout ce qui existe pour nous est ce dont nous avons conscience, elle doit poser cet Etre pur comme un non être, par ra[)port au Savoir. Mais, d'un autre côté, comme la Réflexion n'est qu'une forme, et que cette forme ne serait rien sans l'Etre absolu qui la fonde, en s'opposant à lui, elle pose sa propre négation, elle comprend cpie 1 Etre pur est l'Etre par excellence, que seul il possède la véritable existence, que la conscience, le savoir et elle-même qui en est la source sont sans consistance, qu'ils n'ont qu'une existence relative, qu'à l'égard de l'Etre absolu, ils sont comme un néant.
J.-G. FICIITE Gl
L'Etre absolu, inconcevable, inconstructible, que la lléllexion aflirnie, qu'elle infère parce qu'ellc-tnénie existe, mais qu'elle ne peut déduire, est de la sorte pensé grâce H la conscience, mais à la conscience qui se sert d'elle-même |)our se dépasser en se niant. La conscience conduit au Verbe, et le Verbe conduit à Dieu. De Dieu la philosoplue va maintenant redescendre au monde.
Par l'amour, le Verbe s'identifie à Dieu. Gomme le Verbe est l'affirmation de Dieu, Dieu est la vérité du Verbe, et par suile, la vérité du monde, qui est dans le Verbe. La nouvelle exposition du système a pour objet d'expliquer comment le monde n'est que le développement du Verbe, et en conséquence, de Dieu. L'univers renferme le sensible, où règne la nécessité, et le suprasensible où règne la liberté. L'un et l'autre sont le produit de la Rétlexion, le premier d'une réfiexion que sa spontanéité rend productrice, le second d'une réflexion qui s'applique aux résultats de cette production et, dans la nécessité, reconnaît l'efîetet l'expression delaLiberté. Le monde sensible nous olTre l'union du fait et de la réflexion qui semblent irréductibles. La dialectique aperçoit en cette union la dualité de l'Elre pur et de la Réflexion, de l'un et du multiple, et la loi de leur union indissoluble : tout l'effort de la science est de montrer comment ce qui est être en soi devient être pour soi. Dans la Logique transcendantale et VExposition de 1801, Fichte essaie d'expliquer ce développement et pour cela, de déduire l'espace, le sens externe, le sens interne, le temps, le mouvement, la force, les affinités chimiques, la végétation, la vie avec le mouvement spontané, le vouloir.
Au-dessus du sensible est le supra-sensible. 11 apparaît lorsque la Réflexion, en prenant le sensible pour objet, saisit sa vraie nature, et comprend sa destination qui est de réaliser l'unité pure, idéal infini qu^exprime l'impératif catégorique. Or, cette tâche revient à unifier les hommes en la Raison par l'acte du droit, de la morale et par la religion, comme Fichte le montre dans les Données de la Conscience, Mais puisque la Raison
est le Verbe, en qui subsistent la nature et l'Humanité, que le Verbe est l'Image de Dieu, que par l'amour il s'identifie à Dieu, le but de l'univers est l'incarnation et l'expression du Verbe et de Dieu en lui.
En proposant ces vues, Fichte a-t-il simplement comme il l'a cru, et comme, après lui, le pense M. X. Léon, renouvelé la manière de présenter ses doctrines? Ou bien, dirons-nous, avec MM.lîoutroux et Windelband, qu'en réalité c'est un système différent du premier qu'il a développé. La réponse h ce problème dépend de celle que l'on fait à la question suivante : L'Etre pur est-il virtuel ou faut-il voir en lui l'Etre achevé? Or, il nous semble que la théorie de l'amour, et la béatitude qu'elle promet par le repos en Dieu, impliquent cette deuxième définition.