Voir Œuvres [Rodri^'ues) p. xxxviii
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n'est pas facile d'apprendre à connaître la doctrine de Saint-Simon. Il est également certain aujourd'hui que le maître n'a pas exposé les théories subversives que ses disciples Bazard et Enfantin ont propagées, après sa mort, sous le nom de Saint-Simonisme *. Pour lui, tout ce qui sentait l'anarchie ou la révolution lui répugnait profondément. Les réformes qu'il proposait n'avaient d'autre but que d'amener la paix sociale. Il ne veut point dépouiller les riches, mais seulement accroître la richesse commune. Jusque-là l'homme a exploité son semblable, tandis que le but social est l'exploitation de la terre par les hommes. Pour cela, industriels et savants doivent se donner la main. C'est au capital, c'est aux banquiers, que revient la direction de l'Etat (Plutocratie). La manière dont Saint- Simon parle des riches qui ne développent pas une activité sociale correspondante à leurs richesses, ne manque pas d'ailleurs d'un certain piquant. Il divise par exemple toute la société en abeilles et en bourdons, en travailleurs et en oisifs. Un passage de ses écrits, devenu plus tard célèbre sous le nom de « Parabole de Saint- Simon », est très caractéristique. Il y fait deux suppositions. Il se demande d'abord ce qu'il
4. Voir Paul Janet, Revîie des Deux Mondes, 187G, t. ii, pp. 758 et suiv. ; et t. v, pp. 587 et suiv.
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adviendrait si la France perdait soudainement ses cinquante premiers médecins, ses cinquante premiers chimistes, etc., etc., en tout, à peu près trois mille de ses premiers savants, de ses premiers industriels et de ses premiers artistes. Il faudrait à la France, répond-il, au moins une génération entière pour réparer ce malheur. B pose ensuite cette question : Qu arriverait-il si la France « avait le malheur de perdre le môme jour Monsieur, frère du roi, Monseigneur le duc d'Angoulême, Monseigneur le duc d'Orléans, Monseigneur le duc de Bourbon, Madame la duchesse d'Angoulême , Madame la duchesse de Berry, Madame la duchesse d'Orléans, Madame la duchesse de Bourbon et Mademoiselle de Condé; — qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la Couronne , tous les ministres d'Etat (avec ou sans département)... et, en sus de cela, les dix mille propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement ». — « Cet accident », continue-t-il, « affligerait certainement les Français, parce qu'ils sont bons,, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de 30.000 individus, réputés les plus importants de l'État, ne leur causerait de chagrin que sous un rapport purement sentimental, car il n'en résulterait aucun mal politique pour l'État : d'abord par
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la raison qu'il serait très facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes »
Après avoir examiné cette question, Saint-Simon conclut ainsi : Ces deux suppositions montrent visiblement que la société actuelle est véritablement le monde renversé, « puisque les pauvres doivent être généreux à l'égard des riches, et qu'en conséquence les moins aisés se privent journellement d'une partie de leur nécessaire pour augmenter le superflu des gros pror priétaires; puisque les voleurs généraux, ceux qui pressurent la totalité des citoyens, et qui leur enlèvent trois ou quatre cents millions par an, se trouvent chargés de faire punir les petits délits contre la société ; puisque, en un mot, dans tous les genres d'occupations, ce sont des hommes incapables qui se trouvent chargés du soin de diriger les gens capables ; que ce sont (sous le rapport de la moralité) les hommes les plus immoraux qui sont appelés à former les citoyens à la vertu, et que, sous le rapport de la justice distributive, ce sont les grands coupables qui sont préposés pour punir les fautes des petits délinquants ». Ce passage, — il date de 1819, — est bien le plus séditieux qui se rencontre dans les écrits de Saint-Simon. L'auteur eut à en répondre devant les tribunaux ; mais il fut acquitté.
Quant aux moyens d'atteindre le but, Saint- Simon propose la transformation de la richesse
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foncière en richesse industrielle par des institutions de crédit, et Térection de trois conseils (ou chambres): le conseil chargé d'inventer, qui comprendra deux cents ingénieurs, cinquante littérateurs, vingt-cinq peintres, quinze sculpteurs, dix musiciens ; le conseil chargé (V examiner, qui se composera de membres de l'Académie des Sciences; et le conseil chargé d'exécuter, formé des principaux industriels. Les membres de cette dernière chambre ne recevront aucune solde; ceux des deux autres auront dix mille francs par an. Au dessus des Chambres est le roi : pour l'industrie, en effet, la dictature vaut mieux que la révolution. La bureaucratie doit disparaître. En toutes choses, c'est aux hommes compétents dans la partie qu'il appartient de juger : la police veille à l'exécution de leur jugement. Le gouvernement s'occupera particulièrement des travailleurs, en leur procurant l'instruction et le travail. Il agira uniquement comme représentant du peuple. Les philanthropes prêcheront ces principes aux rois et aux peuples, jusqu'à ce qu'ils les aient fait adopter.
Dans son dernier ouvrage, le Nouveau Christianisme, qu'il regarde lui-même comme son chef-d'œuvre , Saint-Simon revêt son système d'une forme religieuse. Il le présente comme le « vrai christianisme, également pur de l'hérésie catholique et de l'hérésie protestante ». Ce
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« vrai » christianisme consiste, d'après lui, dans la restauration de la fraternité universelle, et doit se manifester par l'amélioration de la condition des classes pauvres. Il accentue en même temps l'origine surnaturelle de la religion chrétienne, et il croit avoir reçu lui-même une mission divine. Aussi sa Conclusion, adressée aux princes, commence-t-elle par ces mots : « Princes, écoutez la voix de Dieu qui vous parle par ma bouche».
10. — Le Saint-Simonisme après la mort du maître. — Jusque sur son lit de mort (1825), Saint-Simon recommandait instamment à ses disciples la pratique de son système religieux. Ceux-ci se conformèrent ponctuellement à l'invitation de leur maître. «Moïse», disaient-ils, <c a promis aux hommes la fraternité universelle ; Jésus-Christ l'a préparée ; Saint-Simon est venu pour la réaliser. Enfin, la véritable Eglise universelle commence a paraître. Elle réglera le temporel comme le spirituel. Prêtres, savants, industriels, voilà toute la société ; chefs des prêtres, chefs des savants, chefs des industriels,' voilà tout le gouvernement ; toute vocation est une fonction religieuse. A chacun selon ses aptitudes, selon ses œuvres. Le royaume de Dieu approche. Toutes les prophéties sont accomplies »*.
\ . Doctrine, p. 70.
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On institua donc trois classes de prêtres : il y eut le prêtre social, le prêtre de la science, le prêtre de Findustrie. Enfantin devint le Pontife suprême, le père universel; Bazard fut le chef du dogme, et Olinde Rodrigues, celui du culte*. La doctrine de Saint-Simon, comme sa religion, subit après la mort du fondateur des remaniements qui, en la précisant, ne laissèrent pas de la modifier profondément sur quelques points. Tandis que le maître n'avait jamais ébranlé les fondements de l'ordre social existant, les disciples s'efforcèrent d'abolir le droit de propriété et le droit de succession. Le travail devait être l'unique titre de propriété. Il appartenait à l'Etat de régler la production et de partager les revenus d'après les mérites. Jusqu'ici, le défaut capital du christianisme et de son précepte essentiel de l'amour a été de déprécier la terre, la matière et la chair. Par elles, la véritable fraternité et le bonheur de l'homme doivent se réaliser dès ici-bas, sans attendre le ciel. Dieu n'est pas seulement esprit, mais matière. « Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui... tout est lui »: telle était la formule d'Enfantin. — Conformément à cette doctrine, la chair est réhabilitée ; la croyance à une déchéance originelle, dont il faut tenir compte dans