III. — CHEZ LE PHILOSOPHE SOCIALISTE SAINT-SIMON
l'appréciation des choses, n'est plus qu'une erreur ; la résurrection est niée ; l'immortalité se réduit à une survivance idéale. Les saints-simoniens ont aussi leur trinité. Elle se compose de « l'amour » qui est le principe fondamental, — de « l'intelligence » et de la « force » qui en sont l'expression. Gomme on pouvait s'y attendre, de telles conceptions amenèrent l'école saint-simonienne, composée en grande partie de jeunes gens extravagants, à tenter dans le même sens la réforme de la famille. L'individu social n'est plus l'homme ou la femme, pris séparément, mais le couple. Toute activité sociale doit être exercée en commun par l'homme et par la femme. Il y a égalité parfaite entre l'homme et la femme. D'abord l'émancipation de la femme fut proclamée. Ensuite le divorce fut permis. Finalement, Enfantin en arriva à prononcer assez crûment le mot d'amour libre. Cette théorie fut l'occasion de disputes dans le camp saint-simonien, et amena le grand-prêtre de la secte devant les tribunaux. Après la condamnation qui s'ensuivit, le saint- «imonisme disparut peu à peu de la vie publique.
(6). — Rapports de Comte avec Saint-Simon et le saint'Simonisme.
11. — Relations personnelles de Comte et de Saint-Simon. — Comme d'autres jeunes gens qui se croyaient appelés à réformer le monde, Comte
JELiNESSE DE COMTE
se mit aussi à la suite de Saint-Simon. Entre cet ancien polytechnicien de dix-neuf ans et le philosophe socialiste qui approchait de la soixantaine — il avait cinquante-huit ans — d'étroites relations s'établirent bientôt. Comte devint le favori du maîlre. Sans doute Saint-Simon connaissait personnellement un grand nombre de savants, et il se vantait volontiers que les sciences lui fussent familières ; mais, en réalité, il manquait totalement de sens scientifique : il avait donc toute raison de se féliciter de l'acquisition qu'il faisait dans ce jeune homme élevé et formé à l'étude des mathématiques. Madame Comte l'affirmait plus tard à Littré : lorsque les deux amis conféraient ensemble, elle avait toujours eu cette impression que Saint-Simon était le disciple, et Aug. Comte le maître. Le philosophe ne faisait point à ce dernier une pension régulière ; mais, dans ses besoins, il partageait généreusement avec lui l'argent qu'il recevait de divers riches personnages. Longtemps Aug. Comte fut, non seulement très satisfait de sa situation auprès de Saint-Simon, mais encore plein d'enthousiasme pour son maître. Plus tard, cependant, il affirmait que sa rencontre avec lui était un malheur irréparable *.
1. Système de politique positive^ Paris 1853, vol. iiu Préf.,p. 15.
ni. CHEZ LE PHILOSOPHE SOCIALISTE SAINT-SIMON 4i
12. — Rapports entre la doctrine de Comte et celle de Saint-Simon. — Quelle influence le saintsimonisme a-t-il réellement exercée sur la philosophie de Comte? On a beaucoup écrit de part et d'autre à ce sujet *. Pour plusieurs. Comte n'est qu'un saint-simonien. D'autres, — PaulJanet^^ par exemple — font de Saint-Simon le précurseur de Comte, en ce sens qu'il aurait essentiellement inspiré à son disciple l'esprit et la direction de sa philosophie. Cette opinion ne paraît pas cependant entièrement d'accord avec la réalité. Assurément on ne saurait le nier : un certain nombre d'éléments secondaires se sont introduits dans le système de Comte grâce à l'influence de son maître. Il faut avouer aussi qu'en bien des points, surtout dans les derniers temps de sa vie, les manières extérieures d'Aug. Comte rappelaient celles de Saint-Simon, qu'il en eût ou non conscience. Toutefois, par la tournure générale de son esprit, par ses conceptions philosophiques, il diff'ère trop de Saint-Simon, il est trop luimême pour qu'on soit autorisé à ne voir dans sa doctrine qu'un produit ou un développement du saint-simonisme.
Paul Janet appuie sa thèse sur ce fait que
l.VoirLittré,Aif^. Comte, p]).U et suiv.; Robinet, iVb«ic<»^ pp. llOetsuiv.; /2ei;we Occi(ie7i/aZe. janvier 1884, pp. 118 et suiv.