III. — Dynamique sociale. La philosophie de Thistoire
53. — Lois générales de l'évolution humaine. — La dynamique sociale s'occupe de l'évolution graduelle de l'humanité (iv, 364 [262]). Tout état social doit être considéré comme le résultat nécessaire de l'état précédent et comme la préparation à l'état, suivant (iv, 365 [263]). h' évolution sociale est soumise a des lois naturelles invariables qui excluent toute interventioii de volontés supérieures (iv, 371 [267]). Plus l'organisme social est considérable et plus la civilisation progresse, plus aussi les influences fortuites disparaissent et plus les lois s'affirment clairement (iv, 376 [271]). L'humanité marche nécessairement à un développement toujours plus complet de ses ressources essentielles au point de vue physique, moral, intellectuel et politique (iv, 380 et s. [273]). Les facultés primordiales de l'homme vont se perfectionnant avec la civilisation. L'évolution de V humanité
reçoit en tout temps le degré de perfection que permettent les progrès réalisés à ce moment et les conditions extérieures correspondantes (IV, 387 [279)). En dynamique sociale tout doit être considéré comme relatif (iv, 388
Pour réformer systématiquement Tliumanite,
il faut se conformer à la marche naturelle de révolution (IV, 394 [283]). Cette évolution naturelle peut bien être favorisée et hâtée par une influence intelligente ; mais aucun degré intermédiaire ne peut être omis: il faut passer par tous successivement (iv, 396, 403 [285, 290]). C'est la prévoyance ou prévision qui permet véritablement une influence efficace dans le domame so- ^ cial (iv, 404 [291]). H faut remarquer en outre que la civilisation ne progresse pas en ligne droite, mais avec des oscillations autour d'un i point central (iv, 406 [292]). La nouvelle science "^ sociale ainsi comprise doit ramener la masse entière de l'espèce humaine à une unité sociale qui embrasse tous les temps et tous les lieux, et dont les divers organes coopèrent au développement de l'humanité. Cette conception est aussi le fondement rationnel de la morale positive (iv,
f Le progrès de l'évolution humaine se révèle en ceci que les propriétés caractéristiques de Vhumanité prédominent de plus en jdIus sur
celles de V animalité \i\ , 623 [442]). Les facultés intellectuelles et les aff'ections sociales se perfectionnent (iv, 626 [444]). L'histoire de la société est régie par l'histoire de l'esprit humain et en particulier par l'histoire de la philosophie (iv, 649, 650 [459]). Sans parler de divers facteurs plus particuliers, tels que le climat, la race, etc., l'évolution de l'humanité trouve des auxiliaires dans l'activité naturelle à l'homme (iv, 633 [449]), dans la courte durée de la vie (iv, 635 [450]) — « le progrès social repose essentiellement sur la mort », sur la rapidité avec laquelle les générations se succèdent — et dans l'accroissement naturel de la population (iv, 641 [454]).
Le véritable principe scientifique de la dynamique sociale est dans la loi rappelée plus haut: la loi des trois états, l'état théologique, l'état métaphysique et Tétat positif (iv, 653 et ss. [463]). Il faut remarquer cependant que ces trois états peuvent se rencontrer simultanément et que, de fait, ils se rencontrent ainsi (v, 26 [22]). L'état théologique pur n'a même jamais existé, puisque tou- • jours on a expliqué naturellement, positivement les phénomènes les plus simples, les plus ordinaires (iv, 694 [491]). La marche de l'évolution matérielle est nécessairement parallèle. De même que dans l'ordre spirituel l'évolution se fait de l'état théologique à l'état positif, ainsi dans l'ordre matériel le progrès va de Vesprit guer- \
rier à Vesprit industriel (iv, 713 [504]). A l'état métaphysique, qui est un état de transition, correspond l'état juridique (iv, 723 [510]). A cause de la répulsion originelle de riiomme pour le travail, la guerre avec l'esclavage qui en était la conséquence a été d'abord le moyen le plus court de s'assurer les moyens de subsistance (iv, 715 [506]). — Comme l'organisme de l'individu, l'organisme social est soumis à une inévitable décadence finale (vi, 849 [732]).
A la lumière de cette loi do l'évolution et dans le but de la confirmer davantage, Aug. Comte parcourt alors l'histoire passée de l'humanité et en tire des indications pour l'avenir. Il se borne toutefois à l'histoire des peuples occidentaux (v, 3 [7]).
(a). — État théologique,
54. — Son caractère général. — L'état théologique, dans lequel c'est l'imagination qui domine, est nécessairement l'état primitif (iv, 660 et ss. [467]). Il a son fondement aussi bien dans la nature de l'esprit humain qu'au point de vue moral et social (iv, 670 [474]). A l'origine, l'esprit humain se trouve enfermé dans un cercle vicieux, d'où il semble impossible qu'il sorte. D'une part, en effet, il ne peut, sans observations, arriver à aucune idée ; d'autre part une observation méthodique sans une règle qui la dirige, est une
théorie impossible. La philosophie théologique était donc seule capable de tirer l'esprit de sa léthargie, en éveillant la curiosité enfantine de la raison par ses créations mystérieuses (iv, 667 [472]). Au point de vue moral, la philosophie théologique était nécessaire à l'origine de l'évolution humaine, parce que seule, avec ses illusions, qui inspiraient à l'homme la croyance <\\x"\\ exerçait, par la prière et avec le secours d'êtres supérieurs, une influence illimitée sur le monde extérieur, elle pouvait entretenir son courage et son activité. Enfin, au point de vue social, la philosophie théologique était encore plus nécessaire, parce qu'elle seule pouvait, à l'origine de l'évolution humaine, établir l'unité suffisante et la communauté d'idées sans laquelle la vie sociale est irréalisable (iv, 678 [480]).
L'état théologique se partage en trois grandes périodes : le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme.
^-2. — Fétichisme et polythéisme.
55. — Fétichisme. — L'état théologique commence naturellement et nécessairement par le fétichisme (v, 30 et ss. [25]). Le fétichisme, qui regarde tous les corps, soit naturels soit artificiels, comme étant animés, est la phase primitive, la plus pure et la plus intense (v, 50 [39]) de la philosophie théologique. Cette forme gros-
A. Comte. — Vie et Doctrine. — 9.
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sière d'activité spéculative se retrouve chez certains animaux plus parfaits (v, 36 [29]). Tous les systèmes théologiques ont le fétichisme pour fondement. Le panthéisme moderne en Allemagne n'est pas autre chose qu'un fétichisme plus généralisé et systématisé (v, 41 [33]). Ce qui fait surtout l'importance du fétichisme au point de vue de la civilisation, c'est qu'il est indispensable pour donner à l'activité spirituelle sa première impulsion. Toutefois , en entravant la connaissance des lois de la nature, le fétichisme constitue un obstacle à l'évolution extérieure (v, 63 [48]). Par l'astrolatrie, il conduit graduellement au polythéisme (v, 87 [65]). Cette transition est le premier pas vers l'esprit d'observation (v, 98 [72]). L'esprit métaphysique de généralisation et d'abstraction y concourt aussi^ et, tout en conservant provisoirement la théologie, il ne laisse pas d'en ruiner les fondements (v, 107 et ss. [78]).
56. — Polythéisme. — Par sa durée, le polythéisme est la forme principale de l'état théologique (v, 115 [84]). Au point de vue de la civilisation, il est supérieur au fétichisme. Il favorise grandement l'essor de la science, de l'art et de l'industrie (v, 124 [90]). En admettant le destin (fatum) il prépare la voie à l'idée des lois naturelles invariables ; en réduisant à un nombre toujours moindre les agents surnaturels, il per-
met de ramener de plus en plus les phénomènes aux lois de la nature (v, 126 [92]). Ses observations superstitieuses elles-mêmes (le vol des oiseaux, etc.) favorisent la science en formant l'esprit d'observation (v, 132 [95]). Quant à l'art, le polythéisme l'a développé principalement en ce qu'il ouvrait un champ plus large à l'activité créatrice de l'imagination (v, 143etss. [103]). Enfin, il a été favorable au progrès industriel, parce qu'en bannissant la crainte superstitieuse que le fétichisme inspirait à l'homme à l'égard des choses extérieures, il a poussé l'humanité à la conquête du monde matériel (v, 162 [116]).
Le polythéisme a développé aussi les pouvoirs politiques dont le fétichisme contenait déjà les premiers germes (v, 53 [44 et ss.]). A une époque où la guerre et la chasse étaient les principales occupations de l'homme, l'habileté militaire, la force et la ruse étaient des conditions du pouvoir pratique ou temporel, comme la sagesse de la vieillesse, appuyée sur l'influence de la femme, devenait, par l'extension naturelle du régime patriarcal, la condition du pouvoir théorique ou spirituel (v, 170 [122]). Par la réduction du nombre des divinités, la puissance sacerdotale, dont l'importance est si grande pour le rôle civilisateur de la philosophie théologique (v, 53 [41]), fut à la fois concentrée et fortifiée (v, 160 [121]). L'institution de l'esclavage et le mélange
du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel caractérisent la période polythéiste (v, 186 et ss. [133)). Le fétichisme, qui est un état sauvage, ne comporte pas l'esclavage : le fétichiste massacre les vaincus. Le monothéisme a horreur de l'esclavage, à cause de la dégradation dans laquelle il plonge l'homme; le polythéisme, au contraire, lui offre un terrain tout préparé (v, 194 [139]). Le mélange des pouvoirs était surtout une conséquence de l'esprit militaire de cette période, parce que cet esprit tend à la centralisation (v, 200 [143]). L'esclavage et le mélange des pouvoirs sont les causes qui rendent la période polythéiste inférieure à la période monothéiste (v, 207 et ss. [148]).
Le polythéisme revêt trois formes -principalts. La première est le polythéisme égyptien ou tJiéocratique ; la seconde, le polythéisme grec ou spirituel ; la troisième, le polythéisme romain ou social (v, 224, 265 [160, 188]). Dans le polythéisme théocratique, où la prééminence appartient à la classe sacerdotale, apparaît le régime des castes (Ibid.). L'hérédité des carrières est la règle naturelle des fonctions sociales (v, 229 [163]) ; mais elle devient bientôt un obstacle au progrès ultérieur (v, 236 [168]). Alors paraît le polythéisme militaire qui, cependant, en Grèce, n'absorbe point, comme à Rome, toute l'énergie des hommes les plus éminents (v, 249
[177]). Le polythéisme progressif de la Grèce a triomphé du polythéisme stationnaire de l'Egypte (v, 259 [184]). L'esprit positif , scientifique, se montre tout d'abord dans l'étude des mathématiques (v, 253 [179]); mais il se révèle aussi dans la philosophie du grand Aristote (v, 259 [184]). Cependant l'heure du positivisme n'était pas encore venue.
57. — Après que, par une division dont les conséquences sont importantes, la philosophie eut été partagée en philosophie naturelle et en philosophie morale, la philosophie gréco-alexandrine tendit de plus en plus à prendre la direction de l'humanité (v, 260 [185]). Mais son influence fut dissolvante. Elle hâta la chute du polythéisme et prépara Téclosion du monothéisme (Ibid.). Le polythéisme romain passa bientôt du régime théocratique (sous les rois) au régime militaire (v, 269 [190]). La nation romaine, née pour dominer le monde, n'avait pas de sympathie pour les discussions métaphysiques des Grecs (v, 282 [200]). La fusion de l'élément romain et de l'élément grec amena le triomphe du monothéisme et la suprématie d'un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel (v, 284 et s. [201 et s.]). Ce pouvoir spirituel réalisait, d'une part, le rêve que les philosophes grecs avaient formé d'une domination spirituelle du monde ; et, d'un autre côté, il répondait pour
les Romains à leur désir de conserver Tempire de l'univers ; — ce double résultat était obtenu dans la mesure que comportaient et le degré actuel d'évolution (toujours théologique) de l'humanité et les circonstances extérieures (Ibid.). L'impulsion vers ce mouvement vint naturellement de la théocratie juive, qui dérivait de la théocratie égyptienne et où le pouvoir spirituel monothéiste avait déjà jeté ses racines (v, 290 [205]). La révolution qui a fait passer l'humanité du polythéisme au monothéisme, a été, jusqu a la révolution accomplie de nos jours, la plus grande que les hommes aient jamais vue (v, 285 [202]).