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Période des luttes intérieures dans l'Église

(xiv^ etxve siècle).

Durant cette période, le mouvement critique exista de fait, sans avoir conscience de lui-môme, sans être ramené à un système (v, 515 [362]). Il a son principe dans la nature même du système catholique. La division des deux pouvoirs, temporel et spirituel, amenait aussi leur antagonisme. Le monothéisme, en permettant l'investigation et en provoquant la pensée, rendait possible la naissance des hérésies (v, 518, 536 [364, 377]) etc.

2. -- Période de révolte ouverte et systématique (à partir du xvi® siècle): protestantisme et déisme.

Dans la seconde période, la révolte qui existait déjà de fait, est systématisée. La philosophie négative, la philosophie i^évolationnaire, est fondée. Cette période comprend à son tour deux phases principales : le protestantisme et le déisme (v, 542 [381]).

60. — Caractère et agents du mouvement révolutionnaire. — Le principal caractère politique de la période tout entière est l'absorption du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel (v, 549 [386]). Les agents du mouvement critique sont les métaphysiciens et les juristes: les premiers représentent l'élément spirituel; les seconds, l'élément temporel (v, 550 [386]). La corporation des métaphysiciens comprend les professeurs et les simples lettrés; la corporation des juristes renferme les juges et les avocats (v, 551 [387]). D'après Aug. Comte, qui se place à son point de vue spécial, la scolastique (saint Thomas) fut le premier agent universel de la dissolution de la philosophie et de la politique théologiques (v, 554.698 [389.490]). L'état juridique est né du régime féodal, et comme le plus souvent il était au service du pouvoir temporel, hostile à l'Église, il se trouva lui-même en opposition avec l'Église (v, 557 [391]). Avant l'époque

du protestantisme, la décomposition du régime social du moyen âge forme deux périodes : période des luttes communes des rois contre Tautorité du pape sur l'Europe; période des révoltes des églises nationales contre la suprématie romaine (v, 567 [398J). Les rois et les clergés nationaux furent assez aveugles pour ne point remarquer que, par là, ils se nuisaient à eux-mêmes (v, 369 [400]).

61 . — Phase protestante. — Le protestantisme a eu pour but de détruire, au nom même du christianisme, l'admirable système de la hiérarchie catholique, qui en était cependant la vraie réalisation sociale. Il a sapé par la base les conditions indispensables de son existence sociale (v, 543 [381]). Le protestantisme avait pour principe le libre examen ; mais ce principe , il voulait l'employer seulement jusqu'à ce qu'il eût établi sa propre domination (v, 598,693 [421, 487]). Le protestantisme est un état logique imparfait, un état de confusion politique (v, 693.696 [487.489]). Il a posé le fondement de toutes les philosophies révolutionnaires (y, 639 [449]), il est nécessairement devenu le premier agent systématique de l'esprit d'émancipation en général (v, 637 [447]). Toutes les idées révolutionnaires ne sont que des applications sociales du principe de libre examen (v, 638 [448]). En abolissant le célibat et

la confession, le protestantisme a enlevé au clergé sa pureté et son indépendance (v, 583 [410]).

Même dans les pays catholiques, le pouvoir temporel s'attribua de plus en plus les droits du pouvoir spirituel (v, 585 [411]). Le pouvoir temporel se centralisa par la dissolution du régime féodal et par l'abaissement de la noblesse (v, 603 et ss. [424 et ss.]). L'esprit guerrier fit place à l'esprit industriel (v, 622 [437]). L'influence de l'Église sur les relations internationales diminuant sans cesse, la diplomatie parut; mais son efficacité est bien inférieure à celle que l'Église exerçait (v, 629 [442]).

Sous le rapport intellectuel, le protestantisme a développé l'esprit de liberté illimitée et d'anarchie (v, 641 et s. [447]). Luther a réussi parce qu'il a parlé de liberté au moment favorable , alors que les convictions religieuses étaient devenues trop faibles pour tenir en bride les passions (v, 642 et s. [448]). Le pouvoir temporel étant incompétent dans les choses spirituelles, il ne mit à la liberté dans l'ordre spirituel d'autres limites que celles qui étaient absolument indispensables au maintien de l'ordre matériel (v, 644 [452]). En face de la dictature du pouvoir temporel qui réunissait en lui toutes les attributions, cette liberté de conscience était nécessaire au développement ultérieur de l'élite de l'humanité (v, 645 [453]). En ce qui con-

cerne les diverses phases du protestantisme, on peut distinguer la phase luthérienne, la phase calviniste, la phase socinienne (v, 661 [464]). Parmi les erreurs intellectuelles et morales du protestantisme il faut relever en particulier celles-ci : il rejette le pouvoir spirituel (v, 673 [472]); il est injuste dans sa manière déjuger le moyen âge (v, 677 [475]); il confond la puissance morale et la puissance politique (v, 679 [476]); il corrompt la morale (v, 682 [479]).

62. — Phase déiste. — Dans la période déiste, la philosophie négative se constitue définitivement (v, 665. 691 [467. 485]). Cette philosophie a été préparée par Bacon, par Descartes et, en particulier, par la méprise des tribunaux ecclésiastiques à Tégard de Galilée (v, 700 [491]) ; elle a été favorisée par les passions humaines (v, 704 [494]). Le véritable père de la philosophie révolutionnaire estHobbes. C'est de lui que dérivent les principales idées révolutionnaires, dont les philosophes du dix huitième siècle n'ont été que les colporteurs (v, 712 et ss. [449 et ss.]). Les littérateurs et les avocats ont propagé le mouvement, qui a eu la France pour principal théâtre (v, 729 [511]). Les controverses religieuses ont favorisé le scepticisme universel (v, 733 [514]). L'école philosophique de Voltaire (v, 741 et s. [520]) et l'école politique de Rousseau (v, 749 [525]) ont hâté la crise.

iV. LE COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE 145

Parmi les événements qui ont accompagné la grande révolution, il faut signaler en premier lieu la suppression de VOrdre des Jésuites : à tout point de vue, c'est le fait principal qui, depuis le protestantisme, s'est produit en Occident (vi, 350 [282]). Les Jésuites étaient le plus ferme soutien de l'ancien ordre social, dans la lutte contre Témancipation générale (Ibid., et v, 589 [413]).

La révolution, qui devait tout d'abord être dirigée à la suppression du pouvoir royal, s'est accomplie en deux périodes. Dans la première, l'Assemblée constituante se contenta d'une absurde contrefaçon de l'Angleterre, par le régime parlementaire constitutionnel (vi, 357 et ss. [289 et ss.]). Dans la seconde, la Constituante alla plus avant par l'abolition de la royauté (vi, 367 [298]). D^iprès la théorie positive, la royauté héréditaire est le dernier reste de l'ancien régime des castes : comme un vieux débris d'un ordre de choses aboli, elle demeurait isolée au milieu de la transformation moderne. En outre, par la concentration de tous les pouvoirs, même du pouvoir spirituel, elle devait se montrer de plus en plus totalement incapable de remplir sa mission. L'évolution moderne tend à déférer le véritable gouvernement à ceux qui ont pour l'exercer les qualités et la formation nécessaires (vi, 368 et s. [298 et s.]). Le christianisme fut pour-

A. Comte — Vie et Doctrine. — 10.

suivi avec haine ; les anciennes corporations furent abolies, etc.. (vi, 369 [300]).

Les chefs du mouvement firent preuve de grandes qualités politiques et morales ; mais la philosophie métaphysique négative conduisit à de graves erreurs (vi, 375 [305]). Le despotisme militaire de Napoléon marque, en politique, la plus funeste décadence dans laquelle l'humanité ait jamais eu à gémir (vi, 387 [316]). Les principes de la révolution française ne peuvent se propager par la guerre. Un mouvement analogue doit s'étendre peu à peu à toute l'Europe, mais spontanément (vi, 393 [321]).

(y). — État positif.

Parallèlement à la décomposition de l'ancien ordre social, s'accomplissait la reconstitution dans le sens du positivisme (vi, 1 et s. [39 et s.]). Dès le commencement du quatorzième siècle, ce travail de constitution de la société actuelle se révèle évidemment à côté du mouvement qui renverse l'ancienne société (vi, 5 [41, 42]). Les éléments de la civilisation moderne s'y montrent en apparence isolés et sans aucun rapport entre eux: en réalité, ils convergent nécessairement à l'organisation positive (vi, 13 et s. [47 et s.]).

63. — La civilisation moderne — comprend trois branches principales: industrie, esthétique,

science et philosophie (vi, 19 [51]), qui répondent aux trois principaux aspects (lé bon, le beau, le vrai) sous lesquels l'homme considère les choses, et aux trois principales régions du cerveau humain (vi, 19 et s. [51 et s.]). Voilà pour la statique. Quant au point de vue dynamique, l'essor de chacun de ces éléments devait déterminer celui des autres (vi, 26 [57]).

64. — Développement de l'industrie. — Dans l'évolution de l'état théologique à l'état positif, le progrès commença nécessairement par Vindustrie (vi, 28 et ss. [58]). L'essor industriel se rattache à V organisation catholico- féodale qu'un examen impartial et profond doit reconnaître comme étant, sous tout rapport, la vraie source commune de notre civilisation occidentale (vi, 37. 59. 62 [64. 79. 81.]). Sous l'influence du système catholique du moyen âge, peu à peu les classes ouvrières se sont afl"ranchies, d'abord dans les villes, et ensuite dans les campagnes (vi, 38 et ss. [64 et ss.]) ; par là, aussi, l'esprit de liberté s'est développé (vi, 80 [94]). L'esprit militaire a disparu. L'homme s'ennoblissait dans un travail pacifique (vi, 63 [82]), La vie domestique s'aff'ermit (vi, 63 [82], Les barrières qui séparaient entre elles les classes et les peuples, sont tombées (vi, 71 [88]).

De même que l'évolution critique, l'évolution industrielle se divise en troisphases (vi, 93 [101]).

La première, qui s'étend jusqu'au seizième siècle, est la plus importante. Les grandes cités se forment; des armées d'ouvriers surgissent ; le crédit et la poste commencent à fonctionner, de grandes découvertes ont lieu ; le nouveau monde est découvert (vi, 96 et ss. [104]). — La deuxième phase va jusqu'au milieu du dix septième siècle. Le protestantisme, par la liberté plus grande qu'il laisse à l'activité personnelle, favorise momentanément l'évolution industrielle. Le régime colonial paraît (vi, 118 [120]). — La troisième phase, qui s'étend de l'expulsion des calvinistes en France et du triomphe de l'aristocratie en Angleterre jusqu'à la révolution française , est caractérisée par la guerre coloniale, par l'importance que prend la banque, par l'introduction des machines, etc.. (vi, 136 et ss. [133]). Plus l'industrie se développe, plus elle entre en conflit avec le système théologico-militaire (vi, 147 [141]).

65. — Développement esthétique , scientifique et philosophique. — Le progrès esthétique se rattache étroitement au progrès industriel (vi, 153 [144]). Il a, lui aussi, pour berceau l'organisation du moyen âge à ce point de vue (vi, 168, et s. [155]). La constitution homogène du régime catholico-féodal était très favorable à l'essor esthétique (vi, 183 [165]). Jusqu'à présent, l'art moderne a manqué d'une direction philosophi-

que (vi, 185 [166]). — Aug. Comte traite alors de l'évolution esthétique dans chacune des trois phases indiquées plus haut (vi, 190 [170], 200 [177], 214 [187]).

Le passage du polythéisme au monothéisme (vi, 230 [198]) a été très avantageux au développement scientifique (vi, 223 [193]). La scolastique, qui était la philosophie catholique, fut la première transaction de la théologie avec la science (vi, 238. 294 [203.242]). Toutefois, dans cette première phase , l'antagonisme entre la science et la foi n'est point encore très accentué (vi,2o0 [212]). — La deuxième phase, de Copernic à Newton, est décisive (vi, 256 [216]) : elle voit se réaliser de grands progrès en mathématiques et en astronomie (vi, 268 [224]). — Dans la troisième phase, l'éducation scientifique se popularise par l'institution d'écoles, les sciences naturelles se perfectionnent (vi, 275 [229]).

Quant à l'évolution philosophique en particulier (vi, 292 et ss. [2il]), la postérité la plus reculée « reconnaîtra Bacon. Galilée et Descartes pour les premiers fondateurs directs de la philosophie positive » (vi, 301 [247]), quoiqu'ils n'aient pu l'établir ni sous le rapport de la doctrine, ni au point de vue delà méthode* (vi, 305 [250]). En

1. Comte veut simplement dire que ces savants ont po é le fondement sur lequel la philosophie positive de-

attendant, l'esprit positif domine dans la philosophie de la nature (vi, 309 [253]) ; mais, pour avoir une philosophie réelle, il a fallu attendre l'essai qui en est fait aujourd'hui (par Aug. Comte). Si cette tentative échoue, l'interrègne philosophique se prolongera jusqu'à ce qu'il trouve une solution plus heureuse (vi, 310). — Dans cette troisième phase, l'unique grande idée politique est celle du progrès humain (vi, 321 [261]).

La nouvelle évolution philosophique tout entière n'a été qu'un préliminaire ; elle ne produit que des fragments (vi, 326 [264]). Elle se perd trop dans le détail, sans songer à une synthèse. Les défauts qui en résultent sous le rapport social, sont ceux-ci : malgré l'évolution accomplie au point de vue matériel, la morale n'a pas suivi le même progrès ; la condition des classes ouvrières n'a fait qu'empirer (vi, 327 et ss. [265]). L'art manque de direction intellectuelle, de motif social. La philosophie, dans son isolement, reste sans aucune influence, etc.. (vi, 338 [273]). Il est donc absolument nécessaire de donner une direction systématique à la grande transformation qui s'accomplit, et

vait unjour s'établir. Il s'est toujours regardé lui-même comme le créateur et le véritable fondateur du positivisme.

de préparer ainsi la régénération définitive de Vhumanité, Telestlebut de la nouvelle philo - Sophie politique (vi, 242 [275]).

De ces considérations historiques il ressort que la régénération de la société moderne doit se faire par la rénovation de la philosophie (vi, 490 [407]). C'est dans la loi sociologique des trois états que se trouve le lien homogène qui relie entre elles toutes les phases de l'évolution humaine, depuis le premier éveil de la raison et de la sociabilité, jusqu'au progrès réalisé aujourd'hui par l'élite de l'humanité (vi, 491 [408]).

Comte place ici un nouveau résumé de ses réflexions historiques (vi, 490-518 [407-434]); puis il reprend : « D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la théorie fondamentale d*évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi essentielle de la philosophie naturelle » (vi, 518 [434]).

IV. — Avis d'Aug. Comte pour la réalisation systématique de l'organisation positiviste.

Il reste à caractériser maintenant la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique afin de le faire exactement converger avec le mouvement spontané (vi, 519 [435]). Il faut

que les divers éléments épars se coordonnent pour former un nouveau système social ; et cette synthèse doit s'accomplir au point de vue intellectuel, comme au point de vue moral et politique (vi, 520 [435]).

66. — Autorité spirituelle. — Sous ce dernier rapport, Tinslitution d'une autorité spirituelle est une nécessité sociale (vi, 521 et ss. [4371). Cela ressort de la loi même de l'évolution d'après laquelle l'évolution humaine est surtout caractérisée par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur la vie active. L'élément spirituel doit donc entrer proportionnellement dans la direction de la société. Au point de vue moral, l'absorption de la puissance spirituelle par la puissance temporelle est un retour à la barbarie. La morale ne peut être subordonnée à la politique. La séparation des deux pouvoirs « constitue certainement, par sa nature, la première base rationnelle de toute notre éducation morale » (vi, 525 et s. [440]). Les préjugés révolutionnaires, dont le règne est un si grand obstacle à une évolution ultérieure, combattent aveuglément toute autorité spirituelle (vi, 521 [437]): celle-ci, pourtant, prévaut nécessairement, bien que d'une manière imparfaite. Les littérateurs et les métaphysiciens (journalistes et professeurs) s'érigent en guides spéculatifs de riiumanitéj quoique souvent toute capacité

morale et spirituelle hur fasse défaut pour s'acquitter de ce rôle. Le développement de la société accorde une influence toujours croissante aux facteurs moraux, — en opposition aux facteurs politiques — et l'inconvénient n'en est que plus grand (vi, 530 et s. [445]); iv, 165 [125]).

Cette puissance spirituelle doit, sans doute, être exclue de la direction immédiate des affaires humaines ; mais elle doit servir de correctif à la puissance temporelle, en assurant à la morale la suprématie sur la force matérielle (vi, ^36 [450]). Elle rappelle aux diverses classes de la société leurs devoirs moraux (vi, 540 [454]). Dans l'organisation positive, les devoirs sont le fondement des droits. Ainsi est créée une morale active, qui a l'amour pour principe. La bruyante discussion des droits n'aboutit qu'à faire régner l'égoïsme (vi, 540). Ce n'est point dans la création de nouvelles institutions politiques, mais dans la transformation des idées et des mœurs que se trouve la solution des difficultés sociales (vi, 538 [452]). La nécessité et la tendance générale de la nouvelle autorité morale sont ainsi démontrées (vi, 542 [455]).

Son ressort est résumé dans le mot éducation, tandis que le rôle du pouvoir temporel est Vaction (vi, 544 [457]). Cette nouvelle puissance spirituelle a donc la mission d'élaborer et d'appliquer journellement un système positif

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d'éducation, — éducation qui doit être surtout morale et non pas seulement intellectuelle — dont la base générale est la philosophie positive; et, de fait, cette éducation positive doit avoir un caractère absolument universel et, à l'exemple de l'enseignement religieux du catholicisme au moyen âge, s'étendre à toutes les classes de la société (vi, 544 etss. [457]).

Son organe . — Ceux-là seuls d'entre les savants sont appelés à prendre part à cette direction spirituelle et morale, qui embrassent d'un seul coup d'œil le domaine entier de la science et qui ont conscience du but social (vi, 548 et s. [461]). Les philosophes positivistes, grâce à l'unité de leurs vues et à la communauté du but (social), formeront ainsi peu à peu une véritable corporation européenne, pour combattre l'anarchie qui règne encore dans les sciences (vi, 550 [463]).

Avant tout, il faut établir la théorie définitive de la morale, telle qu'elle réponde au progrès de l'humanité * (vi, 551 [464]). Depuis la chute de la théologie, la morale manque évidemment de toute base rationnelle. Dans l'état présent des esprits, la philosophie positive peut seule fonder

i. Depuis lors, un grand nombre de philosophes se sont eflforcés de répondre à cette invitation d'Aug. Comte à fonder une « morale indépendante » ; mais aucun n'a réussi à résoudre le problème.

de solides convictions morales (vi,555 [467]). Un autre pressant besoin a été créé à la société actuelle par la solidarité croissante des peuples européens : il lui faut une unité plus haute, qui n'est possible que par le moyen de l'éducation positive et de la puissance spirituelle (vi, 556 [468]). L'éducation positive inspirera aux individus et aux classes de la société une entière confiance à l'égard de la corporation qui a dirigé cette éducation, elle assurera à la corporation elle-même une influence consultative dans toutes les affaires de l'ordre privé et de l'ordre public (vi, 562 [473]). En ce qui concerne le caractère social du pouvoir spirituel, son prestige repose tout entier sur la confiance spontanée que sa supériorité spirituelle et morale lui concilie. L'autorité positive est donc essentiellement relative (vi, 564 [475]). Elle est attachée à la capacité spirituelle et morale qui est soumise à l'épreuve du jugement public (par la voie de l'opinion), puisque l'éducation positive fait connaître à tous les règles d'un tel jugement (vi, 568 (479]).

67. — Organisation temporelle. — L'organisation temporelle du nouveau système social ne peut se faire que lorsque la transformation spirituelle aura été achevée. Il n'est pas encore possible de l'exposer en détail. Il doit s'inspirer du principe général de l'unité du corps social. Avant tout, dans le nouveau système, il faut bannir la

distinction établie d'ordinaire entre les fonctions privées et les fonctions publiques, parce que cette distinction est absolument irrationnelle. Tout membre de la société peut et doit être regardé comme « fonctionnaire public », puisque son activité individuelle se rapporte à un tout dont elle fait partie (vi, 570 et s. [480]). Le soldat a le sentiment de sa dignité ; les représentants des plus simples vocations doivent l'avoir comme lui : tous prennent ainsi le juste sentiment de leur valeur sociale (vi, 574 [484]).

Le principe de la nouvelle hiérarchie sociale est celui qui a réglé la classification des sciences: le degré de généralité et d'abstraction de l'objet et du caractère. Ce « principe taxinomique » doit s'étendre à la hiérarchie sociale, qui est la continuation de la hiérarchie du règne animal (vi, 576 [486]). De même que, pour les animaux, le rang est fixé par le développement du système nerveux, siège de la vie animale ; ainsi, le rang social est fixé par la prédominance des plus hautes facultés de la vie animale, c'est-à-dire par l'intelligence. La théologie regardait Vhomme comme le dernier des anges y la « science »(!) le regarde comme le premier des animaux: toutes deux arrivent, par des voies différentes, à des résultats analogues en substance (vi, 579 [489]).

Conformément à cette théorie, la classe spécu-

lative est au dessus de la classe active, parce que chez elle les facultés de généralisation et d'abstraction, qui caractérisent la nature humaine, sont plus développées (vi, 581 [490]). La classe active lui reste inférieure, alors môme qu'elle possède la force pratique : celle-ci, en effet, est liée au développement de la vie « animale », organique. La classe spéculative se divise à son tour en philosophique ou scientifique^ et en esthétique ou poétique : cette dernière est essentiellement à un niveau moins élevé (vi, 584 [493]). La classe active ou pratique, qui comprend la grande majorité des hommes, se divise^ d'après le môme principe de hiérarchie, en diverses catégories: les banquiers, les commerçants, les manufacturiers et les agriculteurs (vi^ 585 [494]). Ce principe positif de hiérarchie trouve partout son application, même pour la famille, même pour les animaux (vi, 589 [498]). En imposant aux différentes classes des obligations morales dont l'extension et la sévérité grandissent avec la position occupée par chacun dans la société, l'éducation positive adoucit les maux qui naissent de l'inégalité sociale (vi. 589 et s. [494]).

Dans la classe active, l'importance matérielle progresse en raison directe du rang; dans la classe spéculative, c'est le contraire. En effet, parmi les services rendus à la société, ceux qui

sont d'un ordre général — par exemple les découvertes astronomiques de Kepler par rapport à Tart de la navigation — ne peuvent être évalués à prix d'argent. A la classe moyenne de la hiérarchie sociale, c'est-à-dire aux banquiers, appartient la grande richesse; et par là, s'ils savent rester intellectuellement et moralement à la hauteur de leur vocation sociale, ils ont aussi le premier rôle dans le gouvernement de la société, auquel ils sont d'ailleurs préparés par rhabitude des vues générales et par l'esprit de combinaison (vi, 592 [500]). Dans l'ordre actif, supposé d'abord l'éducation positive, et sans préjudice d'une intervention facultative de la direction centrale, la formation aux fonctions sociales et leur rémunération peuvent être laissées au jeu des impulsions individuelles. Mais les fonctions de l'ordre intellectuel doivent être garanties et assurées par la libéralité publique (vi, 595 [503]). Et comme l'éducation positive repose tout entière sur le terrain des réalités, des relations effectives , elle est précisément celle qui permet le mieux à chacun selon les circonstances personnelles, de trouver la profession qui lui convient (vi, 596 [504]).

68. — Avantages de cette organisation. — La nouvelle organisation a, en particulier, l'avantage d'être dans une étroite solidarité avec les prétentions légitimes des classes inférieurjes (vi,

598 [506]). Le pouvoir spirituel, par sa nature même, est populaire, parce qu'il fait régner dans la société la morale générale et qu'il veille aux intérêts des classes inférieures (vi, 598 et ss. [506]). La philosophie positive fournit aux justes revendications des travailleurs une consistance philosophique et une dignité morale directement propres à déterminer enfin l'attention des classes dirigeantes. D'un côté, elle fait comprendre aux prolétaires que la concentration des capitaux dans la main des principaux industriels est une nécessité, et qu'il importe peu où se trouve la richesse, pourvu qu'elle soit bien employée; d'autre part, elle apprend aux riches qu'ils sont simplement administrateurs et qu'ils sont, pour l'emploi des richesses, soumis à des devoirs moraux. Elle garantit à tous l'éducation et le travail; etc.. elle règle ainsi les relations industrielles conformément aux lois morales de l'harmonie générale (vi, 601 [509]). Par contre, il faut au pouvoir spirituel l'appui du peuple pour conquérir et conserver, malgré l'apathie des classes dirigeantes, le rang qui lui convient (vi, 606 [513]). Les classes dirigeantes seront contraintes encore une fois par une douloureuse expérience d'implorer le secours du pouvoir spirituel. La solidarité des intérêts amènera d'elle-même une « irrésistible alliance entre une grande pensée (la philosophie positive) et une

grande force (le prolétariat) » (vi, G08 et ss.

69. — Le Comité occidental. Composition et siège. — La constitution effective de la nouvelle organisation sociale ne se réalisera que lentement (vi, 626 [531]), quoique toutes les classes aient intérêt à s'y rattacher (vi, 614 et ss. [520]). Elle ne trouvera d'abord que des partisans isolés dans les différentes classes. Jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment développée, elle sera provisoirement limitée aux cinq grandes nations de l'Europe occidentale (vi, 629 [534]), parce que seules elles y sont convenablement préparées. A la France, avec Paris comme centre spirituel, revient la direction du mouvement (vi, 631 [536]). Son évolution historique désigne Paris pour devenir le centre définitif du mouvement social (vi, 347 [279]). C'est l'avant-garde de la grande république européenne (vi, 413 [340]). L'Italie est, après la France, la nation la mieux préparée (vi, 633 [537]). Ensuite vient TAllemagne ^ : l'esprit métaphysique y règne encore, mais il est en décroissance i^vi, 634 [539]; en quatrième lieu, c'est l'Angleterre, demeurée en arrière avec son régime théologico-féodal (vi, 636 [540]); en cinquième lieu, enfin, l'Espagne

t. Plus tard, Aug. Comte a renvoyé la € mystiquemétaphysique > de TAllemagne au dernier rang.

qui, malgré le noble caractère de son peuple, est jusqu'ici la moins préparée à la constitution sociale définitive ( VI, 638 [542]). Pour commencer la réformation positive de la société, il serait bon de constituer un comité positif occidental, formé d'abord d'un petit nombre de membres : c'est lui qui serait chargé de la direction du mouvement. Il pourrait comprendre environ huit français, sept anglais, six italiens, cinq allemands et quatre espagnols. Ce quasi-concile permanent de l'Eglise positive aurait pour mission de développer la philosophie positive d'après les données établies plus haut, de transformer toutes les idées en ce sens, de répandre l'éducation positive, de poursuivre par la parole et par la iplume la réorganisation de la vie pratique conformément aux maximes de la philosophie positive (vi, 640 [544]).

V; La philosophie positive au point de vue sociologique.

Après avoir, comme il le pense, constitué une sociologie positive, c'est-à-dire après l'avoir établie comme une science soumise à des lois naturelles invariables, Aug. Comte se place à ce sommet de sa classification hiérarchique pour essayer de préciser le caractère logique et scientifique de sa philosophie et d'en marquer plus clairement encore la méthode et la doctrine. Il le fait dans la 58'' leçon et dans la 59^ Il insiste

A. Comte. — Vie et Doctrine. — H.

avant tout sur ce fait, que le point de vue logique et le point de vue scientifique sont corrélatifs et que Tun ne peut être séparé de l'autre. Tous deux doivent être saisis dans leurs manifestations déterminées (vi, 762 [654]). Pour étudier avec fruit le procédé logique ou méthodique, on ne doit point le séparer des études qui lui ont donné naissance.

70. Méthode. — La méthode fondamentale,, dit-il, se met à couvert sous le sens commun, qui n'admet aucun argument dogmatique. L'application spéciale de cette méthode ne peut être clairement comprise que par son emploi dans les cas particuliers aux diverses sciences. La science mathématique est pour toujours le berceau de toute positivité rationnelle (vi, 699 [597]);, elle est comme une immense accumulation de moyens logiques. Elle introduit le procédé logique et elle l'emploie : mais elle n'en est pas le degré final (vi, 765 et s. [656]). Cette première phase de la logique positive peut recevoir, môme dans les spéculations qui lui sont propres, d'utiles lumières des sciences placées plus haut dans la classification établie (vi, 769 [660]); — par exemple, de la phase astronomique, où règne l'esprit d'observation (vi, 771 [662]) — de la phase physique et chimique par la méthode expérimentale, de la phase biologique par la méthode de comparaison et de la phase sociologique;

par la méthode historique. Cette dernière méthode est la plus transcendante de toutes (vi, 781 [671]).

Au point de vue scientifique comme au point de vue logique, sous le rapport de la doctrine comme sous le rapport de la méthode , la sociologie doit dominer toutes les autres sciences principales (vi, 650 et suiv. [553]). « Toutes nos conceptions, même positives, sont les résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de l'espèce, peut suffisamment dévoiler » (vi, 668 [569]). Le point de vue humain, l'étude de l'humanité (vi, 780 [670]) doit dominer la science (vi, 673 [573]). « C'est uniquement de l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète »,

« Sous le rapjoort statique, aussi bien que sous Vaspect dynamique Vhomme proprement dit (individu) n'est, au fond, qu'une pure abstraction ; il n'y a de réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral » (vi, 692 [590]). Il faut s'élever jusqu'à l'intelligence collective et la considérer par rapport à l'évolution

continue (vi, 726 [621]). Toute évolution spirituelle, — la méthode positive aussi bien que les méthodes Ihéologique et métaphysique — est Tœuvre de Thumanité entière (vi, 706 [603]), quoique certains grands génies achèvent d'abord pour eux-mêmes l'évolution totale et deviennent ainsi les guides spirituels de Thumanité (vi, 736 [630]). Seul, cet esprit sociologique, en considérant toutes nos idées à la lumière d'une loi invariable d'évolution, peut fonder une philosophie relative qui concilie les divers systèmes opposés entre eux, parce qu'elle les juge au point de vue du degré correspondant alors atteint dans l'évolution, sans laisser pour cela compromettre son jugement définitif. Seul, il permet d'introduire l'harmonie dans le tout (vi, 731, 723 [625, 618]). Cette connexion logique est une condition de la prévoyance rationnelle. Elle est donc le plus sûr critérium de la véritable positivité (vi, 734 [628]). La formation systématique de la méthode positive suppose un triple degré d'abstraction (vi, 759 [651]). En effet, quoique la philosophie positive embrasse toute l'activité spirituelle de l'homme et que, par conséquent, elle doive comprendre non seulement toute la science humaine, mais encore tout l'art humain, — la partie esthétique comme la partie technique — , cependant l'organisation systématique de la méthode fondamentale exige, à l'exemple de Bacon, qu'on

distingue d'abord entre la spéculation et l'action, puis entre la contemplation scientifique et la contemplation esthétique, et enfin entre la science générale et la science concrète. La science générale est la philosophia prima, base de tout le système intellectuel (vi, 750 et suiv. [642]).

D'après la méthode positive, le but de toute recherche ne doit pas être d'amasser au hasard un ensemble de faits, mais de découvrir les lois invariables qui, du reste, auront pour fondement les faits observés directement ou indirectement. La recherche positive se gardera donc aussi soigneusement de l'empirisme que du mysticisme (vi, 701 et s. [598 et s.]). D'après la nature du fait scientifique qui se présente à résoudre, on devra, pour fixer la loi qui le régit, employer tantôt la méthode expérimentale, tantôt la méthode rationnelle , tantôt môme toutes les deux ensemble (vi, 717 et s. [613 et s.]). Mais les conclusions a priori elles-mêmes doivent reposer finalement, et en dernière analyse, sur la simple observation (vi, 723 [618]). Aug. Comte croit avoir définitivement établi cette méthode positive, dans le cas même où sa « doctrine » sociologique — la loi d'évolution — serait démontrée

fausse (vi, 727 [622]).

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