‹ Auguste et Frédéric (volume 2)Chapitre 10 sur 12 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

^ Enfin Amélie iriomphoit , et sans que lé mot d'amour eut jamais été prononce , elle ne pouvoit douter de tout celui qu'elle insplroit. Mais il ne saflisoit pas qu'ellc-niôme le connût , il failoit que le comte fiit éclaire à sou tour sur la nature du sentiment qu'il cprouvoit à son insu j il faîioit le conduire au point de choisir entre une maîtresse adorée et son frère.

Amélie cherchoit le moyen d'y parvenir sans risquer tout, lorsque le hasard la servit au-delà de ses espé-

io4 AUGUSTE

rances. Un soir elle étoit assise dans le jardin entre les deux amis. Auguste parloit du sort qui l'attendoit , lorsqu'uni à Amélie, tous les jours s'écouleroient près de deux êtres qui lui .étoient si chers.

— « Ah ! Frédéric, s'écria-t-il , je tremble quelquefois de ne faire qu'un songe flatteur ! Trop de félicité me semble être mon partage. J'ai besoin de te voir, j'ai besoin delà regarder pourm'assurer de tout mon bonheur.

Quoi ! Amélie sera ma femme ! Amélie m'appartiendra ! »

En disant ces mots, il la serra contre son cœur, et l'embrassa. A la vue de ce transport, le premier dont il eût été témoin , Frédéric pâlit; une sensation horrible bouleversa son âme , le voile tomba , et l'affreuse

ET mtiDÉRlC. io5

jalousie lui fit retomïoîire l'amour.

Hoiis deilui y ilsc r&vo ^ il veut s'éloigilc^r d^un spdciacle qui le lue : Auguste sui'pris le rappelle. Le comte se retoprue : sa pâleur, ses traits renversés effraient son ami. — « Frédé- Wcif' qu'as -tu? dit Auguste, avec la p^lus vive inquiétude. »[ — «Je ne me senspasbien, répond Frédéric, d'une voix foible. Sans doute la fraîcheni du soir... * 11 n'achève pas, et retombe sur le siège qu'il veuoit de quitter.

• — « Tu te trouves mal ! s'écria Auguste. Amélie , prçnez soint de lui , je co\irs chercher du secours. » El Auguste dans le plus grand effroi , s'élance vérâ la maison , tandis qu'Amélie sourit à l'accomplissement de ses désirs.

— • w Où voulez-vous aJler? dit-elle

jo5 AUGUSTE

à Frédéric qui sembloit vouloir suivre son ami. Restez, le grand air vous fera du bien. »

— « Amélie , répond le comte, Amélie , laissez-moi fuir ! laissez-moi m'éloigner j je suis le plus malheureux des hommes ! »

— « Qu'avez-vous ? ;> dit la traîtresse.

— (( Ne m'interrogez pas , laissezmoi mourir. Que ne suis-je mort

avant d'avoir été témoin ! Cruelle

femme! comment avez-vous pu......

devant moi ! »

— tf Que dites-vous? reprit-elle, je ne vous comprends pas ? »

— «Hé bien, s'écrie Frédéric, neïne trouvez-vous pas assez coupable ?Fautil vous faite jouir de toute ma honte? Oui, continua-t-il en! se jetant à ses

pieds , j'ai iralii l'amitié , riionncur. Toi qui me les as fait oublier, punismoi de mon crime. Je t'aime, Amelie, je t'idolâtre !.... •»

Les marques du plus violent désespoir accompagnoient cet aveu. 11 couvroit de larmes les mains d'Amélie, et Auguste lui-môme en eût eu pitié, si Auguste avoit pu connoître ce qu'il souffroit alors.

— « Ah, Frédéric ! dit Amélie eu soupirant , combien nous allons être malheureux ! »

— « Que diles-YOus? reprit-il, n'aimez-vous pas Auguste ? »

— • «< Hélas ! » répondit-elle , en feignant de répandre une larme.

— V Ah ! s'écria le comte, puisse cet instant devenir le dernier de ma vie j mais dis une lois que tu m'aimes ,

lûS AUGU3TE

et que j'expire à tes pieds^ de remords et de bonheur ! « j^^^

— « Oui , Frédéric, répondit Amélie d'une voix tremblante , oui , je vous aime. » Et Frédéric transpprté , couvroit ses mains de baisers , lors- . que la voix d'Auguste se fit entendre.

T- « Levez-vous, dit Amélie , Auguste viem, »

A ces mots qui l'arrachent à son délire, le coniîe se levé dans le plus grand trouble. « Auguste! s'écrie-t-iJ, comment le voir! comment soutenir sa présence! ah! fuyons loin de lui; » et prenant une allée opposée , il sortit du jardin et bientôt de la maison.

A peine Amélie avoit-elle pu son- • ger au moyen d'expliquer un départ aussi cxiraordinaiie, qu'Auguste pa-

rut, suivi d'un domestique qui portoil ditféreiis cordiaux : étonné de ne plus troùyer son ami , il interroge Amélie.

— K Et quoi! dit-elle, sans être émue, ne Tavez-vous pas rencontre?

il m'a quillce se trouvant mieux. »

— « Sans doute il -est dans la maison, » dit Auguste j et ils en prirent le chemin j mais lorsqu'un valet lea^r apprit que le ministre venoit de partir, Auguste marqua le pltis grand étonnement. <' Voilà qui est étrange, dit-ii; Frédéric devient-il fou? » Puis se retournant vers ie valet : « 11 ne vous a rien dit? »

— « 11 m'a seulement prié d'appeler ses gens , répondit ce dernier , et nous avons remarqué que son excellence ctoil fort pale » '

— (^ Je n'en reviens pas >» , répétoit Auguste ', et mille idées se présenloieiit à son esprit; mais il en étoit une qui ne s'y seroit jamais offerte , et c'étoit la seule qui pût tout expliquer, tout éclairer. Amélie, dans le silence, suivoit SCS mouvemens ; elle désiroit vivement qu'il soupçonnât la vérité; mais elle ne vouloit pas là dire. Enfin ils se séparèrent , Auguste se promettant d'envoyer des le point du jour chez son ami , et Amélie surprise au dernier point d^un tel aveuglement.

Elle passa la nuit dans la plus grande inquiétude ; quelque vive qne fût la passion du favori pour elle , les remords qu'il lui avoit montrés lui faisoient tout craindre. 11 n'avoit pu soutenir la présence d'Auguste ; il pouYoit encore sacrifier l'amour à

ET FRÉDÉRIC. m

ramidé. Maintenant qu'elle n'étoit plus près de lui, un sentiment d'honneur, qu'elle traitoit de foiblesse, pouvoit l'emporter sur tous ses charmes, et peut-être Frédéric l'avoit-il fui sans retour. Ces affligeantes réflexions éloignèrent le sommeil de ses yeux jusqu'au grand jour; enfin elle s'étoit endormie de fatigue , lorsqu'on lui annonça un message du ministre.

Elle trembla en ouvrant l'écrit qui contenoit son sort , et ses tristes pressentimens furent justifiés lorsqu'elle y lut ce qui suit :

« Après une nuit passée dans les » tortures , je reçois une lettre d'Au- » guste, d'Auguste que nous avons >i tant oûensé ! Ce digne , cet excel- » lent ami tremble pour ma santé î

-» il s'inquiè-te ! Amélie, nous

» sommes bien coupables; mais que

* 112 ^liCîeSTE

» îa raison et l'honneur nous emi) p'éehênt de le devenir davantage.

» Auguste vous adorej il ignoretout; » ne déchirons pas son cœur. Deve- » nez son épouse j vous l'avez aimé, :» vous l'aimerez encore ; et comment » ne pas aimer Auguste 1 Son cœur

^ô) n'est-il pas l'asile de toutes les ver- » tus ? Amélie, rendons-nous dignes »- dé Sa tendresse, faites son bonheur ; » oubliez un aveu que je n'aurois ja- » mais fait, si le délire où j'élois » plongé m'avoil laissé le maître de » ma raison. Soyez heureuse ! Qu'Auiï'guste reprenne tous ses droits sur » vôtre âme. Adieu, Amélie, adieu , » jusqu'au Jour où je pourrai vous » revoir sans trouble , jusqu'au rjt)ur » où vous ne serez plus que ma sœur.

» Amélie! . . . Adieu donc pour » jamais. »

ET FRÉDÉRIC. ii3

Le porteur de celte lettre étoit parti sans attendre de réponse, seloii l'ordre qu'il en avoit reçu ; et Amélie resloit les yeux fixés sur l'écrit, qui scmbloit anéantir toutes ses espérances , lorsqu'une idée subite vint la frapper. Elle connoissoit toute la générosité d'Auguste ; elle résolut de lui faire connoître le secret du comte , et de le rendre ainsi l'arbitre de leur sort. La lettre qu'elle tenoit lui en fournissoit un moyen naturel -, il falloit , comme par accident , la faire tomber dans les mains d'Auguste , ei rien n'éloit plus aisé. Amélie s'étant arrêtée à celte idée , reprit toute sa gaieté ; elle pouvoit encore devenir l'épouse du ministre, et l'amitié peutêtre alloit se joindre à l'amour pour -la conduire au but oii son ambition brùloit d'atteindre.

ii4 AUGUSTE

Devant Auguste elle affecta touEe la Journée un air triste et rêveur, au point que plusieurs fois il lui en fit la remarque ; mais elle évita d'y répondre. Enfin, se trouvant seule avec lui, elle crut l'instant favorable ; elle se lève , et sort sous un léger prétexte , ayant soin de laisser à terre la lettre de Frédéric, entrouverte ; Auguste l'aperçoit, la relève, il ïi'a pas plutôt reconnu l'écriture de son ami,

qu'il croit pouvoir la lire Mais

grand Dieu ! que devinl-ii en découvrant le fatal mystère qu'elle renfermoit ! il tombe anéanti sur son siège : «Us s'aiment! s'écrie-t-il, ils s'aiment !» Et la mort a passé dans son âme. Toutes ses espérances de bon»

heur sont renvw'sées à la fois : plus de maîtresse , plus d'ami , un instant

ET FRÉDÉRIC. ii5

lui enlève tout. Amélie, Frédéric, lui paroisscnl deux monstres d'ingratitude et de fausseté. Il se rappelle leur conduite et la sienne , qui auroit dû les couvrir de honte , si leurs cœurs n'eussent pas été entièrement corrompus. — « Comment pouvoieut-ils me trahir? dit-il en sanglotant. Comment ne rougissoient-ils pas de ma sécurité?

Moi qui serois mort avant de les soupçonner ! moi qui ne vivois que pour eux ! Ils s'aimoicnt , et ma tendresse , et ma con(iance,nc parvcnoient pas à leur en arracher Faveu ! Et tous deux , tous deux me tromp oient ! » Mais bientôt en relisant le funeste écrit, Frédéric lui paroissoit moins coupable ; il lui savoit gré d'avoir des remords. — « Hélas ! reprii-il , sans doute hier le malheureux éviloit ma

m6 ' AtGtt:$TE

présence : au moins n'osbit-il souicnir mes regards. Mais Amélie ! Amélie , ô Dieu ! si jeune ! quelle perîîdie ! avec quel sang-froid elle ni'assassinoit ! Comment aurois-je pensé

qu'elle ne m'aimoit plus? Que

dis-je ! m'a-t-elle jamais aimé? jj

Comme il prononçoit ces mots , il crût entendre Amélie qni vcnoit le rejoindre. Hors d'état de supporter sa vue , il s'élance vers la porte , et sort de celte odieuse maison pour n'y jamais rentrer.

Il semble que l'agitation du corps Soit un moyen de calmer l'esprit. Auguste par un mouvement machinal > traversa toute la ville d'un pas rapide j et se trouva bientôt dans les champs.

11 étoit tout à fait nuit , le ciel brilloit de mille étoiles , et la nature

ET F^RtDLmC. n7

ûvoll cet aspect iniposaut qui transporte rhpmme vers les idées élevées.

Auguste s'arrêta, et contemplant ce beau spectacle , il sentit sou cœur plus tranquille ; un sentiment mélancolique prit la place du désespoir. 11 se trouvoit près du lieu consacré aux sépultures ; le mur en étoit dégradé en plusieurs endroits , il le franchit , et s'assit près d'une petite pyramide , élevéesurla dépouille d'un être, qui sans doute avoit souffert aussi. Auguste considéroit avec une tristesse religieuse ce dernier asile de l'homme , et le souvenir de la comtesse de Waltoff vint frapper sa mémoire. — « O ma mère ! s'écria-t-il ,si tonâme bienheureuse tient encore à la terre '.situ peux suivre dans ce misérable monde les objets que ton cœur d< chéris ! avec

wèA AUGUSTE

<juelle douleur vois-tu tes- enfans désunis ! Lorsqu'en expirant tu joignis leurs mains , aurois-lupu croire qu'un jour ils cesseroient de s'aimer? que Frédéric déchireroit l'âme d'Auguste, €t lui raviroit tout son bonheur? Le cruel amour a rompu les liens que lu te plaisois à former: ainsi je n'ai plus de frère; ainsi ton dernier désir ne sera pas accompli. Je ne serai pas , dans cette triste vie, le compagnon , l'ami, le soutien de Frédéric. » A ces mots un torrent de pleurs vint soulager l'infortuné Auguste. Il tira de son sein la lettre de Frédéric à Amélie, €t s'approchant d'une lampe qui brûloit dans une petite chapelle , il rehit ce fatal écrit. Toutes les expressions lui en parurent touchantes. La douleur et le repentir qui s'y peignoient

si vivement alleDclrissoient son âme , au point que l'ami de son eiiiance, reprenoit pou à peu tous ses droits sur son cœur. 11 se repréaen toit Frédéric combattu par une passion terrible , souffrant ce qu'il soullroit luimême, cl plus digue de pitié que de courroux. — « Eh quoi ! s'écria-tril, n ai-je donc promis de l'aimer queutant qu'il ne nuiroit point à mon repos? ai-je cru l'amitié exempte de sacniiîces et d'indulgence ? si mon frère a manqué de co'niiance envers moi , dois je manquer de générosité ?

non , non , Frédéric connoîlra ce cœur auquel il a craint de s'adresser, et s'il le faut, Auguste mourra de sa douleur, mais il aui'a fait son devoir. » Emporté par ce mouveme-nt, Auguste prend le cUcmiu de sou logis ,

et à peine y est-il arrivé , qu'il écrit à ton ami la lettre suivante :

K Je sais tout, Fi'édéric j le hasard » a fait tomber dans mes mains la » lettre que tu as adressée^ce matin à » Amélie. 11 est donc vrai que tu as » pu dissimuler avec ton frère ! Pour » la première fois depuis notre cn- )» fance , tu n'es pas venu te confier » à lui ! Frédéric , je le sens , je » serois moins malheureux si tu » eusses ouvert ton cœur à celui qui » te plaint , et qui t'aime encore. » Amélie te préfère ; jouis de ton » bonheur sans remords et sans » trouble. Je te pardonne tout ; du » fond de mon cœur , Frédéric , je » te pardonne. Mais je ne veux plus » te revoir que son époux. »

Auguste fît partir ce billet jSur-lc-

ET FREDËLUC. i?.,

^liainp. Satisfait de Iiu-iiiOmc , il cioit j)!us tranquille ; d'ailleurs il vcnoit d'agir , de prendre un parti , ce qui soulage toujours un peuj mais com-:

bien il éloit loin de ce calme qui fait espérer que l'on se consolera ! L'image d'Amélie se retraçoit à son esprit avec tous ses premiers charmes. On peut aimer long-temps encore l'être qu'on n'estime plus , non tel qu'il s'ollVe alors à nos yeux , mais tel que nous le voyions avant qu'il ne fût démasqué ; on pleure un mort , et avec plus d'amertume peut-être que s'il étoit réellement au tombeau. Pour qu'une passion violente s'éteignît tout à coup , ilfaudroit qu'elle ne laissât pas de souvenirs. Ces souvenirs si doux et si cruels , on les épuise tous avant de retrouver la paix. Auguste revoy oit I. 6

Amélie dans les premiers temps de sa liaison avec elle , il enlendoit sa douce voix l'assurer de l'amour le plus tendre , et sa raison s'efforçoit en vain de combattre sa mémoire.

— « Heureux Frédéric ! pensoit-il, c'est pour toi désormais qu'elle sourira , c'est sur toi q.u'elle jettera ces regards enchanteurs qui m'enivroienl d'amour Que dis-jel Frédéric luimême ne peut-il pas être le jouet de sa coquetterie ? Qui le rendra certain des sentimens qu'elle sait si bien feindre?.. Hélas! en est-il moins fortuné !

Qu'importe à son bonheur qu'il soit aimé réellement ou qu'il croie l'être?

îfos plaisirs sont-ils autre chose que des illusious ! IS'ai-je pas joui de mou erreur? Ah! que ne suis-je encove ti'ompé.! «

Amour - propre à part , Auguste avoit raison. Mais , plus licurcux cepeudant celui dont les jouissances reposent sur une réalité , puisque tout aveuglement a son terme !

,fl4 AUGUSTE

wav\\vwvwv\\vwv\'vwvwvwvvwvwvwwvwvvw VW i\\W\V\MV\\WW

Page 1