CHAPITRE VIL
Deux jours après cette soirée' y Frédéric revint voir ces clames , et comme il n'avoit que peu d'instans à rester , il fut charme de les trouver seules avec Auguste. La conversation prit alors le ton de l'intimilé ; car si le comte imposoit d'abord par l'éclat de son rang et de ses grandeurs , il y avoit en lui jene sais quel aimable abandon qui ramcnoil l'aisance et dissipoit toute contrainte. Dans cette seconde entrevue , Amélie fut moins réservée, et se livra par moment à la gaieté qui
lui étoit habituelle. Elle parla fort peu • mais l'altention que niettoit le ministre à recueillfr ses moindres mots , à les approuver d'un regard flatteur, ne lui échappa point. Elle le surprenoit sans cesse les yeux fixés sur elle: il est certain que Frédéric prenoit un plaisir extrême à contempler tant de charmes. Accoutumé aux toilettes recherchées des femmes de la cour, une mise simple et soignée lui plaisoit davantage , il trouvoit Amélie charmante dans cet aimable négligé oii l'art étoit dissimulé avec le plus grand soin. Les heures s'écouloient sans qu'il songeât que mille affaires le rappeloient au château; enfin il prit congé , en répétant à Auguste pour la vingtième fois , qu'il étoit bien heureux.
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Dopnis ce jour les visites du comte à madame de Harleim , deviiircnl c\lrcm(uncnl Iréqucutes , et comme sou ami passoit une grande partie de ses journées auprès d'Amélie , il prit insensiblement l'habitude de ne plus allergie cliercher que là.
Auguste se réjouissoit de riniimitc qu'il voyoit s'établir entre deux êtres qui lui étoient si chers ; toute espèce de soupçon étoit si loin de son cœur!
Eùt-il été d'ailleurs moins jeune et moins confiant , il n'auroit pris aucune alarme , tant Amélie mettoit de soins à se montrer pour lui plus tendre et plus aimable que jamais , et tant il ré^noit de franchise dans toute la conduite cl les discours du comte.
Frédéric , en effet , n'avoit encore conçu aucune pensée coupable; il seroit mort mille fois avant d'enfanter le
projet de troubler le bonheur d'Auguste en lui ravissant sa maîtresse ; mais il étoit jeune, ardent, il s'abandonnoit au plaisir de se trouver chaque jour pris d'une femme charmante qui paroissoit le distinguer, sans chercher à démêler l'espèce de sentiment qui l'atliroit vers elle. S'il €Ût pris l'intérêt que lui téraoignoit Amélie pour autre chose que de Tamilié , s'il eût réfléchi un instant à ce qu'il éprouvoit lui-même, sans doute il eut fui le danger, mais le grand nombre d'idées qui occupoient sa tête ne lui laissoient pas le temps d'examiner son cœur; et chaque fois qu'il alloit voir Amélie , il croyoit ue s'y rendre que pour parler d'Auguste ou pour le rencontrer. II n'en étoit pas de même d'Amélie j l'éclat
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qui eniouroit le jeune favori ne l'avoit que trop séduite. Elle savoit combica Frédéric J'avoit trouvée belle, et so prometLoit tout de la vive impression qu'avoient produite ses charmes. Elle Jugeoit bien qu'il éloit diificile d'a^ mener le comte à l'idée de remplacer près d'elle un ami si cher ; mais elle comptoit sur le temps, sur l'amour, et sur l'adresse exU'ème qu'elle se promeltoit d'employer. D'ailleurs , elle se l'éservoit toujours la ressource d'épouser Auguste, si elle ne parve»
noit point à devenir comtesse de AfVolendorf. Plus elle faisoit de pro4 grès dans le cœur de Frédéric , et plus elle épaississoit le voile qui cou* vroit les yeux d'Auguste. Elle dé* ployoit alors avec habileté toute la force de son talent pour la dissimu^
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lation , et souvent le moyen qu'elle nicttoiten jeu a voit un double but. Un soir, par exemple, le comte causoit depuis long-iemps avec une Jeune veuve assez jolie qui venoit quelquefois chez madame de Harlcim ; Amélie le fit remarquer eu riant à Auguste , qui ;i'éponclit sur le même ton, que cela ne signifioit rien , et que Frédéric avoit pour habitude de faire la cour à toutes les femmes. — «Mais , reprit Amélie , en continuant de plaisanter , celle-ci l'emporte toujours , et depuis quelque temps le comte sait fort bien si elle doit venir ou non -, il est vrai que j'ai souvent soin de l'en instruire , pai'ce que cela nous assure sa visite. » L'air gai et naturel que prenoit Amélie en disant cela , auroit suffi pour abuser l'homme le moins cou-
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llanl. 11 arriva cependaut qu'Auguste , peu de jours après, plaisanta son ami sur sa nouvelle passion ; Frédéric se mit à rire de l'idée d'Amélie , mais il ue parla pIuS à la jeune veuve.
Les femmes qui joignent à une Ame commune peu d'étendue dans l'esprit sont bien loin d'être les moins adroites; ce sont elles au contraire qui peuvent suivre un plan quelconque avec la ténacité nécessaire , puisqu'aucune idée étrangère, aucune émotion forte ne vient jamais les en détourner. Elles ont aussi l'avantage de pouvoir observer avec un extrême sang-froid celui qu'elles veulent dominer , attendu que leur cœur n'est jamais véritablement intéressé. Amélie u'avoit donc pas lardé à découvrir que le trait principal du caractère de 1. 5
Frédéric étoit la vanilé , et l'on sait quelle prise ce misérable défaut donne aux autres sur nous. Elle en espér<>it tout, )gt.n« cessoit en nirille occasions de flatter et de mettre 'en jeu cette foiblesse du comte. Madame de Harieim étoit sortie un matin pour faire quelques emplettes; le hasard fît que Frédéric arriva pendant son absence, el qu'il trouva sa (ille seule. Aniélie profita d'une aussi heureuse occasion pour assurer sa conquête , et le plus habile manège fut alors employé.
Dans l'intimité du tetc à tête on se permet de parler de soi; jamais femme ne se montra plus douce , plus tendre et plus digne d'être aimée. Toutes les fois qu'il fut question d'Auguste, elle ne parla jamais que de l'estùne.qvLeih îU'oit pour Iwi , elle évitoit cepcndajjJt
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avec adrcssed'eii faire l'objet delà conversation , ot trouvoit le moyen de la ^amener sans csssc sur le comte luimême. Avec quel intérêt elle sembloit l'écouler ! tout homme aime à communiquer les. idées qui l'occupent habituellement j le ministre entrcteaoit donc x\mélie de ses plans pour embellir la capitale , de ses projets pour améliorer le sort dun peuple dont le bonheur lui ctoit à peu près confié. Tout sérieux qu'étoîcnt les détails dans lesquels il entra , Amélie , le sourire sur les lèvres , les yeux fixés SUT lui 5 sembloit craindre de ne pas l'entendre asse^ ; on eût dit que chaque parole de Frédéric alloit jusqu'à son cœur, tandis qu'elle n'étoit occupée que du soin de donner à tous ses traits l'expression convenable. Elle
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lui adressa de ces Iquanges adroites contreJc^quellesJ'étre le plus modeste n'est jamais en garde , de ces louanges qui sont d'autant moins suspectes qu'elles, semblent échapper inyolontairement, et quoiqu'un ministre soit toujours habitué à s'entendre louer, la manière dont le comte l'étoit alors lui,paroissoil anssi douce que nou-velle. Enfin , Auguste n'arrivant point , il quitta Amélie charmé de son ..esprit (quoiqu'elle eût presque toujours écoulé), et se promettant bien de la ,'Voir à l'avenir chaque jour.
<r Lorsqu'elle sera la femme d'Au- ^i^ste, se disoit- il, je passerai près d'elle tous les momens que me laisseront les aflfaires. Je la verrai suivre avec intérêt les progrès de ma fortune ■^X de ma grandeur. L'indifférence
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d'Auguste sur plusieurs arlicles qu'il traite de peiitOsses m'enTpéche quel- ^lièfois de lui confier une partie do nies idées ; je dirai tout à Amélie , elle entendra mille choses quen'eiiiendroit pas son mari ; car les femmes ont toujours plus que nous ce tact délicat qui produit l'indulgence. »
C'est ainsi qu'aveuglé sur le véritable état de son cœur, Frédéric s'avançoit rapidement vers le piège adroit qui lui étoit tendu. 11 en vint bientôt à rechercher toutes les occasions de se trouver seul avec Amélie :
lorsqu'il y étoit parvenu , l'arrivée d'un tiers le contrarioit aii dernier point , et bien souvent Auguste le génoit plus qu'un autre.
Madame de Harleini avoit désiré qu'une taute dont Amélie devoil hé-
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riier un jour, pût assister au mariage. L'arrivée de cette tante se trouva retardée par des motifs qui lui étoient particuliers , et les instances d'Auguste pour qu'on ne l'attendît pas furent toutes inutiles. Amélie, qui en gémissoit avec lui , fut bien loin comme on l'imagine d'en témoigner aucun chagrin en présence de Frédéric ; et Frédéric , involontairement , lui sut un gré extrême de celte ioditrérence.
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