‹ Auguste et Frédéric (volume 2)Chapitre 3 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans un royaume d'Allemagne, qu'on s'abstient de désigner pour ne point faire counoître les véritables noms des personnages , vivoit une riche veuve , qui , depuis plusieurs années , servoit de mère à deux enfans , orphelins des leur plus jeune

âge; ces deux enfans éioient cousins, ils sortoient d'une noble famille , mais ils ne posscdoient aucune fortune.

î^a comtesse de Waltoff ( nous l'appellerons ainsi) , n'ayant point d'héritiers , les avoit pris clicz elle à la liiprt de leurs parens , qui avoient périlemème jour par suite d'un accident funeste , et elle les avoit fait élevercommesesproprcs (ils. Auguste et Frédéric de Muldcn ne tardèrent pas à se montrer dignes des soins de leur bienfaitrice; les liens de lareconnoissance les attaclioienl à eile autant que l'auroitpu faire ceux du sang , et la comtesse elle-même avoit mis en eux tout le bonheur de sa vie. Elle voyoit surtout avec joie la tendre amitié quiexisloit entre les deux cousins; ils ne se douiioient jamais que

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ie uom de frères ; on eut dit qu'ils n'avoieut qu'une Ame, et les goûts de l'un devenoient bientôt les goûts de l'autre , quoique leurs caractères fussent très-dillérens. Dès l'àge de douze ans , Auguste se moniroit pensif et inôlaucolique. Frédéric, au contraire, éloitvif, gai , et sujet à des emportemens que la douceur de -son frère lempéroit quelquefois , mais ne corrigeoit pas. C'étoit surtout dans leurs éludes que cette différence devenoit plus sensible. Frédéric apprenoit tout avec une facilité excessive; à peine le maître s'éloit-il expliqué qu'il avoit compris , taudis qu'Auguste n'obtenoit le moindre succès que par un travail prodigieux; mais ce qu'li avoit appris, il ne l'oublioit plus; sa mémoire ne conservoit rien de con-

fus, et s'il paroissoit avoir peu d'idées, au moins n'en avoit-il pas une seule dont la justesse et la clarté ne fussent remarquables. La comtesse leur ajanî (donné des maîtres de toute espèce , il arriva qu'à quinze ans Frédéric passoit pour un petit prodige , et Auguste pour un bon travailleur, qui pourroit acquérir quelque instruction. Leur éducation étoit à peine finie, Frédéric touchoit à sa dix-neuvième année, et Auguste n'avoit que dix-huit ans, lorsque la comtesse de Waltoff fut attaquée d'une maladie mortelle. Au moment d'expirer , elle fit venir ses deux enfans , et rappelant le peu de forces qui lui restoit : v Je vais vous quitter , leur dit-elle , et je vous laisse bien jeunes encore maîtres de vos actions et de tout mon bien : un lion-

Ticie litlcur en prendra soin jusqu'au joiH' de votre majorité, qui n'est pas éloigné. Ma fortune vous sufllroit, je le sais, pour vivre tranquilles et avec aisance; mais je redoute pour vous une oisiveté toujours dangereuse; j'espère donc, mes chers enfans, que vous accomplirez ma dernière volonté , en vous choisissant un état, une occupation quelconque.

Voîis, mon cher Auguste, dont la raison et l'esprit réiléchi ont devancé l'âge , guidez votre frère dans le choix qu'il fera. Ses talens sont brlUans , et peuvent le mener à tout; mais il a besoin de vos conseils pour modérer la fougue de son caracière. Promettez-moi de ne jamais l'abandonner dans les orages qui menacent sa vie; promettez-moi... » Auguste, que ses

6 AUGUSTE sanglots ctouflbient, leva une de 5et> mains vers le ciel , tandis que de l'autre bras il serroit Frédéric sur son cœur. — « Je vous entends , je vous entends , dit la comtesse d'une voix qui s'ëteignoit entièrement , je meurs tranquille Adieu, mes chers enfans soyez heureux — Que l'honneur vous guide comme il a guidé

vos ancêtres Pensez quelquefois à

moi Recevez ma — » Elle voulut

faire un dernier effort pour les bénir encore une fois , mais une foiblesse la saisit, et elle expira. Prosternés auprès de son lit , Auguste et Frédéric couvroient de leurs larmes la main froide deleurbienfaitrice; et lorsqu'ils lurent certains qu'elle n'étoit plus , lorsqu'on voulut leur arracher ce corps inanimé, leur désespoir ne conn«jt pas de bornes : iîs appeloient à grands

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cris la mcrc bieii-aiméc qui leur ôtoit ravie sans rciourj ils vouloient la suivre au tombeau. Frédéric surtout cxcitoit la piiic de tous ceux qui les cnvirounoieiit; cependîiai ses regrets, quoique plus vifs, furent moins durables que ceux d'Auguste, dontla mélancolie résista bien plus long-temps à tous les efforts qu'on fit pour le distraire. Le testament de la comtesse avant élé ouvert, les deux cousins eurent à partager une fortune assez consltléraljlc ; et comme la maison qu'ils habitoient leur étoit devenue odieuse, ils résolurent de ia louer, et d'aller passer le temps de leur deuil daus une icrrc voisine de îa capitale.

Là. Auguste chercha du soulagement à sa peine, en se livrant aux arts et à la culture des lettres , qu'il aimoit

avec passion j ei les efforts de sa raison parvinrent enfin ù lui faire retrouver quelques charmes clans le travail; quant à Frédéric, il se lia bientôt avec plusieurs voisins, chez lesquels il cspéroil d'ahord entraîner Auguste; mais voyant qu'il n'y parviendroit pas , il cessa ses instances auprès de sou ami, et se rendit seul aux nombreuses invitations qu'il§?rccevoieut tous deux. Une année s'écoula de celte manière ; et peut-être Auguste se seroit-il trouve heureux de passer ainsi sa vie, si le souvenir des dernières volontés de la comtesse ne l'eût pas tourmenté. Un jour qu'il parloit de cette excellente femme avec sou cousin : — « Voilà plus d'un an, lui dit-il , que nous l'avons perdue , et tu dois songer , cher Frédéric , à choisir un état. »

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— « Toi-mcmc, répondit Frcdciic, n'y penses-tu pas ?» — « Depuis longtemps mon choix est (ah. »

— « Comment ? >»

— « 11 est plusieurs manières do servir son pays, et j'aspire à me ranger dans cette classe d'hommes qui consacrent leur temps à la recherche des vérités utiles, qui écrivent , non pour obtenir un succès éphémère , mais pour le bonheur de leurs semblables -, qui sont trop payes de leurs travaux s'ils ont remplacé un préjuge par une idée juste, et s'ils ont aidé en un mot au perfectionnement de l'humanité. Je me sens entraîné vers ce genre d'occupation p ar un ascendant irrésistible, et je ne me chargerai d'aucun autre dans la crainte d'y porter une

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distraction que je ne pourrois vain^'ip . J'ai donc pris mon parti , je remplis le dernier vœu do notre mère; on ne nie verra pas vivre oisif j et si je ne parviens pas à la gloire , je suis du moins certain d'obtenir le bonheur. »

— « Quoi tu te fais auteur! le baron de Mulden auteur! »

- — « Songe , dit Auguste en souriant , que le temps n'est plus oii l'un de nous se seroit battu si on l'eut accuse de savoir lire. Les lumières ont fait de grands progrès, et la noblesse maintenant n'est plus condamnée à l'ignorance et à la sottise. Le moment est à peu près venu où l'on considère les individus de toutes les classes d'après leur valeur intrinsèque. Il s'ensuit que nous voyons de nos jours, dans les diffcrens pays de l'Europe,

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beaucoup d'hommes porier un grand nom , cl tenir cependant leur plus haute illustration tle la tjloire qu'ils ont su s'acquérir dans Icsscicnccsou dans les lettres. »

— K INolrc patrie elle-numc en ofïre plus d'un exemple, répondit I^rcdéric j mais cher Auguste, estu sur d'avoir du talent ^ car un auteur médiocre, Auguste, un auteur médiocre !... »

— « Sois tranquille , je ne m'en rapporterai pas au jugement de quelques amis, voici mon plan : j'écris mon premier ouvrage , je le fais paroîtrc sans y mettre mon nom; si son succès ne laisse aucun doute sur le talent de l'auteur, je continue; sinon je te donne ici ma parole de ne plus écrire une seule li^iie, j

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— « Mais , dit Frédéric en souriant , on accuse le public d'injustice , les journaux de partialité.»

— <( ]Non, non , reprit Auguste en riant, mon amour-propre n'usera pas de ces misérables ressources. Le public accueille toujours ce qui lui plaît , et les journalistes sont rarement trop sévères ; quant à leur partialité , l'anonyme est un moyen sûr de s'en mettre à l'abri. »

— « Fort bien, et ton ouvrage paroîlra ! ... »

— « iNe crois pas plaisanter, je m'en occupe depuis long-temps; mais il faut, avant tout , songer à satisfaire aux ordres de notre mère. Si tu m'en crois, nous retournerons dans la capitale. Là, nous nous rappiocherons de la société , tu choisiras alors l'état

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qui le convient le mieux , et qu'il te sera plus agréable d'embrasser, a

— « Aussi bien celte solitude corn»

mence-t-elle à me déplaire; tandis que lu travailles dans ton cabinet , je n'ai d'autre ressource que celle de tuer des lapins ou de m'enivrer avec d'ennuyeux campagnards, et je crois être appelé à quelque chose de mieux. »

— « As-tu déjà en vue une carrière quelconque? »

— « Non , mais quelle que soit celle que j'embrasse, tous mes cllbrls tendi'ont à m'y faire distinguer. »

— « Je suis de ton avis , lorsqu'on a toujours pour but la première place, on ne reste pas dans les dernières. »

— « Nous pouvons partir demain. »

— «« Demain , soit. » Et les deux amis se séparent.

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