CHAPITRE II
Dès qu'ils fureul arrivés ù ia ville , ils y louèrent une maison simple , mais élégante , et ils commencèrent à visiter toutes les personnes qui avoient été liées avec leurs parens ou avec la comtesse de Valtoff. Cette excellente femme avoit eu beaucoup d'amis qui accueillirent fort bien nos deux jeunes gens. Il faut avouer, d'ailleurs, que Frédéric et Auguste avoient peu besoin de recommandation , et qu'ils inspiroient l'intérêt dès le premier abord. Ils joignoienl à beaucoup
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d'instruction , de l'esprit, un excellent ton , et celle habitude de la bonne compagnie qu'ils avoient contractée dans la société de leur mère adoptive. Leur taille et leur ligure étoient vraiment remarquables ; ils ne se ressembloient cependant en aucune manière : Auguste ctoitfort beau , et sou cousin n'ctoit qu'un joli homme, aussi les dames dispulèrenl-ellcs bientôt sur la préférence que l'on devoit accorder à l'un ou à l'autre ; mais eomme chacune jugeoit d'après son goût particulier , la question resta indécise. Avant peu les deux amis turent introduits dans les maisons les plus agréables et les plus brillantes de la capitale. Auguste étoit loin d'y perdre son temps; il observoit, ii étudioit les hommes.
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Pour Frédéric , enivré d'une existence aussi neuve et aussi variée , il se laissoit entraîner à toutes les jouissances qu'elle lui présenioit , et ne songeoit qu'à s'amuser. Durant les premiers mois, Auguste ne lui fit aucune représentation ^ mais lorsqu'il vit que plus d'un an s'étoit passé sans que Frédéric parût penser à choisir un état, et qu'il ne parloit plus que par hasard et vaguement de ses premiers projets , il prit alors le soin de les lui rappeler chaque jour , quelquefois gaiement , et quelquefois aussi avec cette sévérité qu'autorise une tendre affection. Un soir qu'il venoit de lui parler fort sérieusement à cet égard , Frédéric l'avoit écouté avec impatience, et crut pouvoir le confondre. — K Mais toi , dit-il , tu cours
le monde aussi bien que moi , et depuis dix-huit mois je 11c vois pas que tu t'en lasses. »
— « J'en serois las depuis longtemps si nous n'y étions pas ensemble ; maisautrement je ne te verrois plus. »
— «Auguste, ta veux me chagriner? »
— « Le ciel m'en préserve ! »
— «Avoue-moi plutôt que ce tableau mouvant de la so<:iéié , ces lionimes diÛ'érens que l'an voit passer en revue, ces femmes charmantes que l'on courtise tour à tour , ces plaisirs variés qui se succèdent du matin an soir : avoue que tout cela présente un certain charme , auquel toi-même tu n'es pas insensible. »
— « Oui , ce charme existe , mais de tcmpsàautre, etpourquelques heures
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seulement. 11 disparoît , crois-moi ^ par la satiété , lorsqu'on n'y joint aucune occupation, aucune jouissance sédentaires. Quelques années passées dans ce tourbillon vous font perdre sans retour l'habitude du travail , et votre vie se réduit à courir sans relâche après ces mêmes plaisirs , qui ii'en sont plus pour vous. »
— « Tu vois cependant à quel point ils se renouvellent? >r
— « Je trouve^ au contraire, que loules les réunions se ressemblent ; je ne vois aucune différence entre le bal de la veille et le bal du lendemain. Conviens-en toi-même , tu y jjàiilcs le plus souvent, en dépit de tes succès auprès des femmes. >»
— « Ah ! je ne bâiile jamais quand j'ai des succès , dit Frédéric en riuDt ;
mais, à propos de succès, ajonla-t-il d'un air malicieux , et lou ouA'rage? »
— « II paroît, » répondit Auguste.
— « 11 paroîl! depuis quand?/) *
— ce Depuis trois jours. »
<— « Et lu ne me l'as pas dit? «
— « J'attends mon arrêt , dit Auguste en souriant, je voulois t'épargncr l'angoisse qu'éprouvent les plaideurs. »
Frédéric serra la main de son ami, prit son chapeau-, et s'clançantvers la porte , il disparut.
Auguste avoit pris l'engagement de dîner ce jour-là chez un homrne de lettres de ses amis , dont il avoit souvent reçu des conseils , et qui étoit seul confident de son secret. A l'heure convenue , ne voyantpas revenir Frédéric, il partit. Comme ils éioient
tous deux priés pour le soir à un grand concert, il espéra y retrouver son ami ; mais il s'y rendit vainement, «t revint seul chez lui , fort avant dans la nuit. Quelle fut sa surprise lorsqu'en entrant dans sa chambre, il aperçut Frédéric qui lisoit près du feu. A peine ce dernier le vit-il , que posant son livre , il courut se jeter dans SCS bras, et l'embrassant avec transport : ■— k C'est parfait, parfait , cher Auguste , je suis à la iln. J'ai tout lu avec un pldisir! un bonheur!
mais d'où viens-tu donc ? j'ai mille choses à te conter. Sais-tu quel bruit tu fais dans le monde? »
— K Je sais que l'ouvrage a quelque succès , et je t'avoue que j'en ai beaucoup de joie, )>
« Quelque succès ! Dis donc un
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succès prodigieux ! inouï ! En le quittant ce matin , j'ai d'abord couru tous les cafés , tous les cabinets littéraires ; on n'y p^i'loit pas d'autre chose, et dans quels termes ! J'aurois voulu que tu pusses entendre le concert d'éloges dont tu étois l'objet. Pas une critique, pas une seule , je te le jure , et j'écoutois avec une excessive attention , comme tu imagines bien. Enfin , après avoir mangé un morceau à la hâte, j'ai été passer la soirée chez le vieux conseiller j sa maison est toujours le rendez-vous habituel de nos gens de lettres : on y parloit de ton ouvrage j et à peine étois -je entré , qu'il s'est élevé une question sur les motifs qui avoient pu engager l'auteur d'un écrit aussi marquant à garder l'anonyme. Chacun chcrchoit Si
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deviner cet auteur, et l'on uommolt nos écrivains les plus distingués. Le célèbre ]S*** élolt assis dans un coin: «Non, non, messieurs, s'estil écrié ; il est Lien aisé de voir que cet ouvrage est d'un jeune homme ; la verve^ l'abondance des idées, tout annonce un homme nouveau, et un homme qui ira plus loin que nous tous, si vous voulez que je vous dise mon opinion. » — Je l'aurois embrassé j mais j'aurois battu un grand monsieur , pâle et maigre , qui , en tirant sa tabatière , dit , d'un ton pédantesque ; Enfin ce phénix se fera connoître , n'en doutez pas ; vous pouvez même être certain qu'il nous donnera un second ouvrage , que l'on trouvera inférieur au premier , car alors l'engouement n'aura plus lieu.
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Messieurs , messieurs , gardons-nous de classer un lilléraleur avant la fin de sa carrière. — « Oui, dans un certain cas, a repris M. N*** en souriant , il ne faut jamais désespérer de personne. Mais un littérateur est déjà à la première place lorsque son premier ouvrage vaut celui dont nous parlons. » — ïu sens bien que je ne pouvons pas y tenir plus long-temps. Je me suis approché de ce Î3ravc homme, et d'un air respectueux je lui ai dit qu'à son langage on reconnoissoit bien celui qui réellement étoit à la première place. — « Ah! monsieur, m'a-t-il dit en se levant , et en me serrant les mains avec bonhomie , je gage que vous connoissez l'auteur dont il est question? » — Je l'ai dvoué, mais je n'ai pas trahi ton
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secret. — « Hé bien , a repris M. ]N* *, dites-lui qu'il continue , et que je lui prédis les plus brillans succès. » — Je l'ai assuré que son suffrage vaudi'oit tous les autres à tes yeux, et je suis sorti ; car je n'aurois pu résister au désir de te faire connoître. Ah ! cher August e ! que j'aurois cté heureux de pouvoir leur dire :
Cet homme que vous admirez, que plusieurs de vous envient , c'est mon ami , c'est mon frère ! En prononçant ces mots , Frédéric serroit les mains d'Auguste dans les siennes , et des larmes tomboient de ses yeux.
— « Ah ] Frédéric , dit Auguste , avec la plus vive émotion , ce que tu me fais éprouver est bien préférable à tous les éloges de l'univers. »
— V Enfin 5 reprit Frédéric , en
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s'essuyant les yeux , j'ai cLo acheter ton ouvrage , et j'ai lu jusqu'à ce moment. Sais- lu ce que j'y trouve de plus remarquable? Ce n'est pas le style, qui p(Hirtant égale celui de nos premiers écrivains ; ce n'est pas la profondeur des idées , si étonnante à ton âge; mais c'est que, pour avoir fait un pareil livre , il faut être le plus honnête homme du monde : voilà ce qui me charme. »
— « Et voilà j dit Auguste avec feu, voilà ce qui, j'espère, distinguera toujours mes écrits. Que je meure, avant d'avoir d'autre inspiration que celle d'être utile à mon pays et à mes semblables ! »
Les deux amis causèrent encore long-temps ensemble ; enfin , ils se quittèrent pour aller se livrer au re-
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pos. Mais Frédéric ne dormit pas; il repassoit dans son esprit et tout l'ouvrage d'Auguste , et toutes les louanges dont cet ouvrage éloit l'objet; et plus d'une fois il s'écria : « Non , je n'ai" jamais été plus heureux ! » O noble enthousiasme de la jeunesse!
ô douces émotions dépourvues de tout égoïsme ! pourquoi faut-il que l'homme vous perde avec l'âge , et que vous soyez trop souvent remplacées par 'les vils calculs de l'intérêt personnel !
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