CHAPITRE III
Le succès d'Auguste alla toujours croissant , et jamais uu jeune auteur n'en avoit obtenu de pareil. La première édition ayant clé prompiemcnt épuisée, Frédéric obtint qu'il mît son nom à la seconde. Auguste auroit désiré attendre un nouvel ouvrage pour se faire connoître, mais il ne put résister aux sollicitations de son ami. Cependant un essai si brillant l'encouragea au point que le travail devint son unique plaisir, et qu'il n'alloit plus que fort rarement dans le monde.
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Les deux amis n'avoicnt point encore élcprésenlés à la cour : le jour fut pris pour qu'ils eussent cet honneur, et , comme Frédéric l'avoit espéré , le Roi daigna parler à Auguste de son ouvrage dans les termes les plus flatteurs 5 mais toute la pompe du séjour rojal ne put arracher notre jeune auteur aux jouissances de sa solitude, $ît il n'éprouva aucun désir de retourner à la cour. 11 u'eu fui pas de même de Frédéric, qui , depuis ce moment, trouva insipides les difl'érentes sociétés qu'il avoit fréquentées jusqu'alors , et qui ne mauquoit aucune occasion de se rapprocher des grands et de leurs entours. Son ami lepressoit en vain d'accomplir sa promesse et d'embrasser une carrière quelconque j aucune direction n'étoit assez hril-
laiite à son gi'é, et le temps s'écouloit sans qu'il prît de parti. Auguste se désespéroit; mais son chagrin devint bien plus cruel lorsqu'il s'aperçut que Frédéric éprouvoit quelque peine secrète. On ne le voyoit plus sortir que rarement; sa gaîié disparut tout-à-faif, et souvent il passoit des heures entières plongé dans une sombre rêverie.
«J'ai eu tort, pensa Auguste, je l'ai tourmenté trop long-temps pour qu'il prît un état. Soit paresse, soit que son âiîe et son caractère lui rendent toute obligation insupportable , il paroît que sa répugnance est invincible : je ne devois pas insister autant. 11 étoit heureux , il ne l'est plus. Je m'abstiendrai désormais de dire un seul mot sur ce sujet. »
Mais quelque soin que mît x\uguslc
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à suivre ce nouveau plan , la tristesse de Frédéric ne se dissipoit point j chaque jour au contraire elle devenoit plus sombre; il cessa entièrement d'aller dans le monde , et passoit ses soirées auprès de son ami; mais ni l'un ni l'autre ne goùtoit alors le plaisir d'être ensemble , et leurs conversations, naguère si franches et si gaies, devenoient pénibles pour tous deux.
La moindre restriction dans des entreliens journaliers détruit bientôt l'intimité; et lorsqu'on se voit contraint avec celui qii'on aime , à chercher un sujet d'entretien, à retenir un mot pr^t à s'échapper , un pareil état de gène ne peut durer long-temps sans altérer le caractère : aussi Frédéricperdoit-iî insensiblement rextrénie naturel qui faisoit le plus grand charme du sien.
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« 11 croit que je pense au seul objet de nos contestations , se dit alors Auguste, il croit que je le blâme intérieurement , cl mon silence ne mène à rien. Il faut nous expliquer. » En eiï'ct, dès le soir même, il amena la conversation Stur les différentes manières d'élreheureux dans ce monde. — « 11 est certain, ditil , que le premier moyen de bonheur existe dans l'accomplissement de ses devoirs ; c'est pourquoi ou fait peutêtre bien de ne pas s'en créer plusqu'on n'en peut remplir. Par cxciupie , mon cher Frédéric Recommence à croire que l'indépendance te cr^mvient beaucoup mieux qu'un ^sssujélissement quelconque , et je t'engage moi-même à vivre selon ton goùl^ car dès que l'on est heureux , on a résolu le grand problème de la vie.
Notre fortune, sans être considérable , suffit à tes désirs. Nous ne nous lasserons jamais d'être ensemble; un jour tu te marieras : et certes il a bien rempli sa carrière celui qui s'est montré bon époux , bon père et bon ami ! » Auguste s'arrêta , attendant une réponse : Frédéric lui serra la main en soupirant, et sortit.
— « Qu'a-t-il? grand Dieu ! s'écria Auguste, dont le cœurétoit déchiré,quel secret peut-il me cacher? Lui, un secret pour moi ! lui ! » Une foule de conjectures se présentoient à son esprit qui les rejetoit tour à tour. 11 passa la nuit dans un état de souffrance qu'il n'avoit jamais éprouvé, et dès qu'il crut Frédéric levé , il passa chez lui.
Frédéric éloit assisprès d'une table ,
el tenoit un livrer mais il étoit aisé de voir qu'il ne lisoit pas. Auguste se plaça près de lui , et sans chercher de vains détours pour lui expliquer sa pensée :
— « Frédéric, dit-il d'un air triste elsérieux , crois-tu queTamilié puisse exister sans conliance?» — Frédéric baissa les yeux.
— « Le crois-tu? « répéta Auguste.
— «]Non ,» répondit Frédéric qui devint très-rouge.
— « Eh bien? » dit Auguste en le regardant fixement.
— « Ah , mon frère! s'écria Frédéric en se jetant dans ses bras :
oui, pour la première fois de ma vie, je te cache un secret j mais je t'affligerois trop en parlant, Gt peutêtre Peut-être perdrois-je ton es-
time. » — « Moi , ne plus l'eslimer I La chose est impossible. Parle j je suis sûr que tu te juges trop sévèrement, a — Vf Tu ne peux rien d'ailleurs contre le chagrin auquel j'ai la foiblesse de céder. »
— « Et, n'est-ce donc rien que la jouissance d'ouvrir son cœur à son ami , de recevoir ses conseils , et de n'être plus coupable envers lui ? »
— K Tu ne m'entendras pas. »
— « Tu souffres , n'est-il pas vrai ?
peu nous importe de savoir si je souffrirois moi-même à ta place. Je t'entendrai. >j
— « Quoi , si l'ambition s'étoit emparée de mon âme ? si notre tranquille bonheur ne pouvoit plus me suffire ?
si j'étois dévoré du désir de briller à la cour, d'obtenir la favem' du prince.
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cl de parvenir un jour au rang le plus élevé, dans l'espoir, de servir mon pays, de m'illusirer endn , tu ne me blamerois pas ? >>
— «f Je te plaindrois , dit tristement Auguste j car, qui peut compter sur la faveur des princes ? »
— tf Celui qui se rend tellement utile qu'on n'ose le renverser. »
— « Combien de grands services ont été suivis d'une disgrâce ! »
— « Mais aussi combien d'hommes une fois arrivés aux premières places ont négligé les moyens de s'y maintenir ! c'est à la cour surtout que la tenue de conduite est nécessaire. »
— « Hé quoi ! passer chaque jour à s'assurer le lendemain ! vivre dans une inquiétude qui ne doit pas cesser ! »
— « Vaut-il mieux vivre obscur , sans nom , sans illustration personnelle? humilié à chaque pas par l'aspect des grandeurs auxquelles on ne peut prétendre , tandis qu'on en voit jouir tant d'hommes qui vous sont inférieurs ! Ah ! que faire de la noble ambition qui nous porte aux grandes choses , lorsque nos talens se trouvent enfouis dans une des classes communes de la société ? comment se distinguer sur d'aussi petits théâtres ! et comment supporter l'idée que l'on achèvera sa carrière sans avoir brillé d'aucun éclat! sans avoir acquis aucune gloire ! »
Tandis que Frédéric s'exprimoit avec une chaleur , qui depuis longtemps ne lui étoit plus habituelle , Auguste réflcchissoit trislement,
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— « Je l'alïlige ? dit Frédéric , clier- . cliant à lire dans les yeux de son ami
ce qui sepassoil dans son âme, j'aurais dû me taire. »
— « Non, jamais, jamais, répondit Auguste. Mais , dis-moi ; depuis que ces idées se sont emparées de toi,n'astu pas cherché à t'en distraire en te livrant à tes anciens goûts pour les arts, pour la société? »
— « Je l'ai essayé dans les premiers temps sans succès, dit Frédéric j tout maintenant me paroît insipide. \>
— « El à quelle époque as-tu conçu de si vastes désirs ! Depuis combien de temps n'es-tu plus heureux ? »
— » Depuis le jour que nous avons été présentés au roi; la vue de cette
cour, de ces grands Augusie, je
te iais pitié ! j? — « Non , non , cher
Frédéric ; que d'autres partagent ta foiblesse , et n'ont pas la franchise dé l'avouer : j'ai du moins la consolation de voir que lu penses tout haut avec moi , enfin. »
— K Enfin , j'ai recherché pendant quelque temps la société deuos grands seigneurs; mais si tu savois ce que l'on souffre près d'eux , lorsqu'on s'y trouve placé d'une manière subalterne ! Si tu voyois quelle morgue , quelle arrogance ils déploient avec celui qui n'est pas des leurs! Tu concevrois que j'aie renoncé promplement à ce moyen de succès. Cependant, noirenaissance, quoique bonne, n'est pas assez haute pour compenser ce qui me manque de fortune si j'entreprenois de vivre à la cour. Je sais (donc bien qu'il m'est impossible <le
me fa Ire jamais connoître et distinguer du roi j je ne m'abuse pas sur la folie qu'il y auroit à concevoir la moindre espérance , mais l'idée de toute autre manière de vivre ne m'en est pas moins insupportable ; en sorte que je me vois condamné à ne jouir jamais des biens qui sont à ma portée , et à désirer sans cesse ceux qu'il m'est impossible d'obtenir. »
— i( Peut-être regret leras-tu vivement de les avoir obtenus, dit Auguste, en soupirant, mais il n'est plus temps en effet de prendre un autre chemin. Les passions les plus fatales sont celles qui détruisent à jamais pour nous le charme des goûts simples et des jouissances privées; 1* tienne est de ce genre , et maintenant tu cbercherois en vain le bonheur
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dans une existence tranquille et bornée. 11 faut donc nous occuper des moyens de satisfaire tes désirs.
Songcs-y de ton côté ; j'y vais songer du mien, et demain nous en parlerons. »
Frédéric l'écoutoit avec l'air du plus grand élonncment.
— «Ce que tu dis est-il sérieux?»
lui demanda-t-il enfin.
— « Peux-lu croire que je plaisante , lorsqu'il s'agit de ton bonheur ? »
— « Quoi ! lu penserois qu'il est possible ? »
— « Hélas ! il est plus aisé de se faire esclave que de vivre libre , »
répondit Auguste.
— « Mais il faudroit nous séparer? »
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— * Hé bien , lu m'aimeras toujours , et je saurai que lu vis content, du moins je l'espère , ajouta-l-il. » En achevant ces mots , il embrassa son ami, et sortit prccipiiammcnt.
Frédéric dans sa surprise ne songea pas d'abord à le suivre; et lorsqu'il voulut enfin courir après lui , on lui dit qu'Auguste avoit quitté la maison , en disant qu'il ne rentreroit point pour diner. Celte réponse , si insignifiante dans tout autre temps , jeta Frédéric dans un état d'inquiétude et de souffrance extraordinaire. L'idée de son ami ne le quitta pas de la journée ', il courut en vain dans plusieurs maisons où il espéroit le rencontrer.
Son cœur étoit serre , son esprit mécontent. Il maudissoit tous les rêves de son ambition , et ne voyoit plus
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dans le monde d'autre bonheur que celui d'être aimé d'Auguste , ni d'autre chagrin que celui de l'affliger. Tant il est vrai que dans une belle âme , une affection forte domine tous les penchans , et qu'un être bon et sensible aime toujours plus qu'il ne croit aimer.
En rentrant chez lui le soir , Frédéric trouva sur sa cheminée le billet suivant :
« J'ai trouvé un moyen certain de » réussir dans nos projets. Je rentre » extrêmement fatigué ; demain tu » sauras tout. Adieu , cher Frédéric, )» dors tranquille. »
Cette lettre 6t du bien à Frédéric ; il la relut trois fois. « Nos projets î se disoit-il , lui qui donneroit la moitié de son sang, j'en suis certain,
pour que je ne les eusse pas conçus ! nosprojels ! non , non , cher Auguste, plus tle cour, plus d'ambition. Nous né nous quitterons jamais; jamais, cher Auguste. » Et Frédéric s'endormit dans cette idée qui reudoit le calme à son e\me.
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