‹ Auguste et Frédéric (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

' Auguste , des le jour même , c^uuta ja maison qu'il habitoit , pour aller s'établir dans un appartement fojçç^ simple qu'il avoit loué chez laveuvev d'un officier. Là , c'est en vain qu'il appela à son secours toute sa philosophie. Quelle âme est jamais assez forte pour supportée Ja perte d'un ami ! Auguste se levoit le matin sans trouver sous le même toit le compagnon de sa jeunesse. Lorsque l'heure de son frugal repas arrivoit , Frédéric jie venoit plus le partager avec lui.

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11 sorloit, il rentroit seul , et le cliand^ement total de sa manière de vivre ramenoit chaque jour plus vivement le sentiment de sa douleur. 11 faut avoir pendant des années nourri la plus tendre affection par le charme de l'habiiude, et voir un si doux lien se rompre tout à coup , pour juger à quel point Auguste se trouvoit malheureux. Frédéric, à la vérité, vcnoit souvent le voir, mais qu'est-ce qu'une heure passée ensemble lorsqu'on y passoit la vie ! Ces visites n'avoient jamais lieu sans laisser dans le cœur d'Auguste un regret plus sensible. Les jours, les mois s'écouloient, et il ne retrouvoit pas la douce paix dont il avoit joui jusque-là. Si du moins il eût pu croire durable le bonheur dont jouissoit Frédéric, sa peine se seroit

adoucie. Tous les jours ce dernier lifî rcndoit compte des progrès qu'il faisoit dans la faveur du roi. Ces progrès étoieut si rapides et si marqués, que înotre jeune ambitieux ne voyoit plus de bornes à sa fortune , et qu'à peine êgé de vingt-six ans , il étoit devenu i^3bjet de la crainte et de l'envie des plus habiles courtisans ; mais Auguste en rcdoutoit d'autant plus qu'un revers éclatant ne suivît de si grands succès , et le chagrin qu'il s'efTorçoit de cacher alloit toujours croissant.

On venoit alors d'imprimer son second ouvrage , supérieur en tout au premier , et le nom du baron de Mulden devenoit un des plus célèbres ' de r Allemagne sans qu'il en éprouvât aucune joie ; il travailloit quelquefois , mais sans plaisir. Enfin , après avoir

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passé près de deux ans de la manière la plus triste, il résolut d'éprouver si quelques dislraclions vives ne lui feroient par reprendre goût à la viç, 11 retourna dans le monde oii depuis lon^-temps il alloit fort peu. Un jour il aperçut dans un bal une jeup^ç personne dont la figure le frappa. 11 apprit qu'elle étoit bien née, mais qiie son père, M. de Harleim, avoit ei>lièremept dissipé sa fortune en follçs entreprises ; il étoit mort depuis quelques années, laissant pour tout bien à sa vctive et à sa fille Amélie, une petite tçrr« qu'elles alloierit hauiter.

Ces dermes se irouvoient depuis six mois seulement dar^s la capitale , pour y s.u.ivre des affaires, et dévoient repartir avant peu. Ce dernier détail contraria beaucoup Auguste , et il se

hâla de se faire présenter à madanie de Harleini j il lui fui aisé d'apprendre dans quelles réunions il pourroit In retrouver les Jours suivans, ce qui le mit avant peu en mesure de solliciter la permission d'aller chez elle. Sa demande ayant été accueillie de la manière la plus flatteuse , il s'habitua bientôt àpasser toutes ses soirées avec Amélie, soit chez sa mère, soit dans les dilîérens lieux oii il savoit devoir la rencontrer j et non-seulement les heures qui s'écouloient ainsi dissipoient sa tristesse , mais il en vint à penser le matin au plaisir qui l'attendoit le soir; et son esprit reprit toute sa gaieté. 11 réflérhissoit quelquefois cependant au danger de s'abandonner à ce nouveau sentiment : quel succès pouvoit-il espérer? Amélie n'avoii

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rien, lui-même avoit donh€ tout ce qu'il posscdoit , comment penser à se marier? Ces idées le iroubloient, mais il se flalloit bientôt que son travail Joint au revenu qu'il s'étoit réservé', devicndroit suffisant s'il étoit réellement aimé, et ce dernier point étoit celui qu'il lui importoit le plus d'éclaircir. Amélie le traitoit fort bien, elle paroissoit charmée de se trouver avec lui , et ne négligeoit aucune occasion de l'attirer près d'elle , chaque jour mille petits détails flattoient ses espérances ; mais il rcmarquoit avec peine qu'elle en agissoit à peu près de même avec les autres jeunes gens qu'il rencontroit chez elle. Plusieurs d'entre eux lui rendoienL des soins , et pas un, n'étoit repoussé. « Cependant, se disoii-il, prenons garde qu'un peu de

jalousie ne me rende injuste. EITe anra'bientôt vingt ans ^ elle est sans aucune fortune 3 n'est-il pas bien naturel qu'elle désire se marier? C'est à ynm d'obtenir la préférence , car il n'existe pas d'ingratitude en amour ; plaire ou non, tout se réduit là. 11 pedoubloit alors de soins et de prévenances pour l'emporter sur ses ri- Taux : il en avoit plus d'un. Amélie étoit fort belle ; et toutes ses manières «tant peu distinguées (ce qu'Auguste Allrlbuoit au défaut d'usage) ^ son ton , moins réservé que celui, des autres femmes , donnoit à ses discours un certain air de naturel j une foule de talens , tous médiocres à la venté , lui fournissoient cependant les moyens d'attirer les regards et d'occuper Tatteniion : mais ce qui cbarmoit le plus

en ellq> c'étoil.son^cjLUÔaie douceur:

elle éipit facile à vivre , qualité §1 précieuse eu méuage , surtout au?c yeux d" Auguste, qui souveut avoit dit qu'une femme ctoit toujours jolie lorsqu'elle avoit le caractère égal. ,; Un soir qu'il causoit avec elle, pendant que madame de Harleim iaisojt un wliisk : — « Ecoutez , lui dit-elle, je veux vous confier un secret dont j-c n'ai parlé à personne, jo

— « Ah ! taiit mieux , répondit Auguste : si vous saviez quel cas j^e fais des distinctions 1 »

'i. — ^ C'en est une, reprit-elle en

: riant, tme très-importante. J'ai un

projet dans lequel il faut que vous

m'aidiez ; mais n'allez pas être troip

raisonnable. »

— K Trop raisonnable ! je vous

réponds que près de vous j'ai bien de la peine à l'être assez. Ainsi , parlez sans crainte. »

— « Hé bien . depuis huit mois que je suis ici , je ne puis supporter l'idée de retourner pour toujours dans notre province. Je voudrois engager ma mère à vendre sa terre ; un de nos voisins la désire , je suis sûre qu'il l'achèteroit. Quoique vous soyez un jeune homme, ma mère a la plus grande confiance en vous, je le sais; ne pourriez-vous pas lui parler làdessus ? M

— (' Dès ce soir, dit Auguste vivement : quoî,vous resteriez à la ville! mais cette idée est charmante. Je ne vous remercie pas de l'avoir eue , car sans doute je n'y suis pour rien. »

— « Parlez toujours , » dit Amélie ,

en lui jetant un regard qui Je charma. Puis se levant aussitôt, elle alla s'asseoir près de sa mère.

On sent bien qu'Auguste attendit avec impatience le départ de la société pour entamer cette grande aflaire. 11 n'y voyoit aucun obstacle , il ne lui vint pas même dans la tête que le voisin pourroit proHter de la circonstance, et acheter la terre pour rien j car il faut convenir ici qu'en matière d'intérêt , Auguste ctoit le moins sage de tousleshommes. Enfin, ilse trouva seul avec madame de Harleim et sa fille j il amena la conversation sur l'important sujet , et présenta le plan d'Amélie. Madame de Harleim , sans paroitre entièrement éloignée de suivre cette idée, se récria ceoendant sur rioipossibililc de vivre dans la

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capitale avec une fortune aussi médiocre que la sienne -, mais comme elle ajouta : « Il est vrai qu'ici , je puis espérer de marier avantageusement Amélie , » les deux jeunes gens se flattèrent de la faire consentir à ce qu'ils désiroient. Deux ou trois conversations, en effet , suffirent pour la décider, et l'on résolut de faire un dernier voyage à cette terre pour y recevoir les propositions du voisin , et les accepter si elles se irouvoient convenables. Auguste obtint la per* mission d'écrire à ces dames pendant leur courte absence. Il étoit encore trop incertain des sentimens d'Amélie, pour se déclarer. Madame de Harleim , en parlant de marier avaiir tagettsement sa fille (ce qu'elle avoit répété plus d'une fois ) , l'avoit d'ailleurs eliVayé sur les suites que pou-

ET FBÉDÉRIC. €1»

voit avoir sa demande, cl il cornmençoil à craindre que ia médioGrilé de sa fortune ne fut un obstacle invincible. •!) 'f9(lô<

Amélie étoit partie depuis trois Jours , le charme de sa présence ne Jctoit plus Auguste dans cet état d'ivresse où l'on jouit de l'heure qui s'écoule sans songer à l'heure qui suivra , oii l'on évite de penser à l'avenir , dans la crainte de s'arracher à la douceur du présent, et pour la première fois , il réfléchissoit avec suite aux motifs d'espérances et de craintes que lui présenloitson amour.

Assis tristement devant son bureau , il étoit plongé depuis long- temps dans une rêverie profonde , lorsqu'il vit entrer Frédéric. Jamais il n'avoit parlé à celui-ci du scntiraent qu'il

éprouToit pour Amélie, et l'on en devine aisément la raison , puisqu'il n'auroit pu le faire sans parler en même temps de ses inquiétades sous le rapport de la fortune ; il se leva donc aussitôt , et s'efforça de recevoir son ami d'un air tranquille et gai.

Depuis deux ans que Frédéric étoi.t placé chez le roi , il étoit arrivé fréquemment que Sa Majesté daignât causer avec lui sur les choses les plus importantes au bonheur de l'Eiat.

L'esprit juste et droit du jeune chambellan , ses nombreuse? lectures , et les relations qu'il avoit journellement avec les hommes les plus imporlans du gouvernement , lui avoient fait acquérir des connoissances qui surprenoicnt le roi, et qui , sans que l'un s'en doutât, étoient devenues le véri-

table fomicmcni de sa forluue. Peu à peu, il tut consulic sur tout, et ses avis secrets gouvernoientle royaume.

11 venoit de terminer im Mémoire dans lequel il U*aitoit d'une branche de radministratiou fort négligée jusr qu'alors. Cet ouvrage, plcLii d'idées fortes etuliles,étoilceluid'un homme extrêmement habile ; il i'apporloit à Auguste pour qu'il en jugeai le fond, et qu'il en revît le style. Une pareille distraction ne pouvoil arriver plus à ■propos ; Auguste se livra à ce travail avec une ardeur qui parvint à l'arracher enllèiemeni à ses propres idées.

Le Mémoire de Frédéric lui parut si remarquable , et le satisfît tellement, qu'il ne négligea rien pour le rendra parfait. Auguste admiroit. dans son ami cet esprit prompt et vaste qui

rend si propre aux affaires , ce tact juste et (in que l'on n'acquiert presque jamais avant l'âge mûr. 11 seniLloit qu'il y eût deux hommes dans Frédéric ; l'un bouillant et passionné dans les habitudes de la vie privée , l'autre calme et profond lorsqu'il s'agissoil d'examiner et de juger un point de politique quelconque. Dès que son cœur n'entroit pour rien daiis ce qui l'occupoit , toutes ses idées étoient pleines de sagesse et d'aplomb ; on eût dit , en un mot , qu'il y avoit ■une ligne de séparation absolue entre son esprit et son âme. En lui rendant fiOH Ménioire , Auguste lui dit en riant : « Tu peux le présenter sans crainte ; il doit te mener droit au ministère avant qu'il soit peu d'années. » . Auguste ue croyoit pas prophétiser

lorsqu'il parloit ainsi ; il ne se trompoit ccrondant que sur l'époque de cet événement car deux mois s'ctoient à peine écoulés que le roi fît entrer Frédéric de MuUîen au conseil , en le nommant ministre, au grand élonnemeni de toute la couf qui se récria bea^KOup sur rextrémje jeunesse du fiivori.

A peine le chambellan fut-il insîmit de sa nouvelle nomination qu'il courut chez son ami.

— «f Je suis ministre , Auguste , s'écria-l-il en ouvrant la porte violemment : je suis ministre. »

— « Ministre! répéta Auguste, minfstre ! « Et il resta quelques secondes en doute sur le sentiment qu'il éprouvoil. Mais la joie de Frédéric l'emportant bientôt sur sa cr-aintive pré-

voyance, il le serra dans ses bras^ et partagea soii bonheui^f^o; U

— «Je le le disois bien que je ne me sentois pas né pour un état obscur , * répétoit Frédéric, en marchant précipitamment dans la chambre.

— • « Oui, mais je me souviens aussi que tu disois qu'à la cour surtout on avoit besoin de riiesure et de tenue dans sa conduite j n'oublie jamais ce précepte. »

— «Sois tranquillcj je sais déjà combien de pièges m'attendent, combien il me faudra déjouer d'intrigues ; mais je puiserai nia force dans mon désir du bien, et dans de grands services rendus à mon pays. »

— t( Uni , s ecria Auguste avec enthousiasme, dans les bénédictions du peuple ! les bénédictions du peuple ,

volKi la vcriiable force de rhommc d'Etat j s'il tombe malgié un tel sou-. tien , sa chuie est glorieuse pour lui , et devicuL la houle éiernciic de ses persécuteurs. »

^ « Si notre bon^e mère vivo.t encore, reprit Frédéric > quelle joie

pour elle ! »

,) Ah ! sans doute, répondit Au-

gu&ie , elle ne se doutojit pas que celui qu'elle appeloil sa mauvaise tête seroit un jour chargé des destinées d'un Etat. Elle te recommandoit à à moi, ajouta -t- il avec un sourire auquel un souvenir si cher méloit quelque tristesse^ elle te recommandoit à moi , tandis que je dois aujourd'hui te demander ta protection, j»

— « Avant de t'accorder ma pro-

tection , dit Frédéric en riant , je dois 4e rendre ta fortune ; tu sens que maiu tenant elle me devient inutile, et je te rapporterai demain la donation que tu m'en as faite. » .i,fiK-' ^

Le cœur d'Auguste battit à ee&^ paroles ; il prit la main de Frédéric :

— « Je la reprend , dit-il , et si tu me promettois de ne point te fâcber , je te dirois comment cette restitutioa assure mon propre bonheur. »

Alors, comme ils n'avoient que peu de temps à rester ensemble, il l'instruisit rapidement de son amour pour Amélie, et de ses espérances. Tandis qu'il parloit , Frédéric fixoit sur lui ses regards attendris ; il ne lémQÎguoi l ni sui^rlse , ni reconnoissance pour le généreux silence qu'avoit gavdé son ami ; et cependant Auguste ac-

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coutume à lire dans ses yeux, étoit enlièren>cnt payé du sacrifice. Forcés de se séparer enfin , ils se quittèrent , tous deux dans cet état d'esprit oii l'homme croit au bonheur!

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