CHAPITRE [VL
Madame de Harleim étoît attendue sous peu de jours , car la terre étoit vendue, et rien ne la retenoil plus loin de la capitale. Auguste dévoroit le temps ; son sort alloit se décider. IJ possédoit une fortune plus considérable que madame de Harleim n'avoit jamais pu l'espérer pour sa fille , mais étoit-il aimé ? Enfin ces dames arrivèrent, et dès le soir même il saisit l'occasion d'entretenir Amélie.
— « Je vous trouve, lui dit-il , plus fraîche et plus belle encore qu'avant
votre départ. Il faut que vous ayez bien peu partage la peine de vos amis. »
— K Je me suis cependant horriblenicnt ennuyée , mais grâce au ciel tout est terminé, et nous ne quitterons plus la ville. »
— « Ainsi, reprit Auguste, vous n'épouseriez point un homme qui ne pourroit l'habiter^ »
— <t Ah ! jamais , jamais. »
-r- « Quoi! même celui que vous aimeriez? *
— « Est-ce que l'on aime les gens qui n'ont point nos goûts ? »
.7— « Quelquefois , dit Auguste j par exemple , je me plais beaucoup à la campagne, et je suis certain de pouvoir aimer à l'excès une personne qui la déteste. »
— « Et comment feriez -vous alors ? »
— « Rien dans le monde ne seroit plus facile à arranger ; car je sacrifierois toujours mes goûts au désir dô la voir heureuse.
— «Mais étes-vous bien sur de pouvoir aimer à l'excès ? » reprit Amélie en souriant.
— « Je n'ai jamais conçu que l'on pût aimer autrement, et dussé-je me donn«r à vos yeux tout le ridicule qu'entraîne l'exaltation , j e vous avouerai que je ne connois pas de milieu entre l'indifférence et les sentimens passionnés. Dans tous mes rapports avec les hommes il entre de la bienveillance que nous inspirent nos semblables , et de l'usage du monde, mais mon cœur n'a jamais pu être intéressé
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que par des alî'cctions vives, fortes, et incllaçables. »
— « Quoi ! même en amitié ? >»
— « Sans doute. Je n'ai qu'un ami , qui m'est aussi cher que moi-même. »
— Que diriez-vous donc si vous parliez d'une maîtresse ?
— « Ah ! je la préiércrois à l'univers, et à moi, n'en doutez pas. j»
— « Et vous avez éprouvé ce sentiment ? ^
— « Je l'éprouve. >» ':
— « Comment ! vous aimez? »
— a Oui. »
— « Une femme belle ? »
— « ïrès-belle , n dit Auguste , en fixant ses regards sur Amélie.
— « Jeune? »
— « Elle a voire âge. »
— « Riche ? »
— (( INon , mais peu importe , iiia fortune est assez considérable pour suûjre à tous deux. ^
— « Votre fortiine est considérable , vous ne nous l'avez jamais dit. »
— (f Je n'osois me flatter que ce qui me touche pût vous intéresser. »
— « Voilà qui est aimable ! mais je ne veux pas vous chercher querelle la veille de vos noces ; car vous allez sans doute l'épouser? »
— « Si vous croyez qu'elle y consente. »
— « Comment voulez-vous que, sans la connoître ? >»
-^ « Mais , pour un instant , dai-»
gnez vous mettre à sa place. Me chargeriez-vous, chère Amélie, du st)in de votre bonheur ? Obdiriez'VOus-sftns
peine à votre mère, ii elle m'accoriloit voire main? »
— « Oui , sans doute, dit Amélie, en baissant les yeux ; mais qui vous garantit qu'elle pense comme moi? »
— « J'en ai la certitude, répondit Auguste, dont le cœur battoit avec violence ; et vous pouvez me dire si parmi tant d'adorateurs elle a distingué celui qui l'aime de toutes les facultés de son àme , et qui ne vivra que pour elle , s'il obtient le moindre sentiment de préférence. ;*
<— « 11 faudroit deviner »
— « 11 suffit d'interroger votre cœur. Au nom du ciel ! Amélie , îépondez-moi, nous n'avons qu'un inS' tant. >»
— « Hé bien , je pense je
pense h
yS AUGUSTE
— « Vous pensez , mon Amélie?»
— (f Je pense que toute femme doit vous préférer. »
— « Toute femme ! ainsi , vousmême ? Amélie, vous-même? »
— « Je n'ai point fait d'exception , » dit Amélie d'une voix émue.
— (f Songez bien à tout le bonheur que vous me laissez entrevoir ! dit Auguste ivre d'amour. Songez que je mourrois maintenant , s'il faJloit y renoncer. »
— « Ne craignez rien , reprit Amer lie , je crois véritablement que vous pouvez parler, «
. — « A madame deHarleim?* répondit Auguste en souriant.
— «Pourquoi donc à ma mère?^) dit Amélie , feignant l'étonnement.
'— « Puisque j'ai tout dit à celle que
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j'aime, ne laul-il pas demiiiidcr sa ma in. »
Amélie lui jeta nn ro^ard où la joie se méloil au plus tendre embarras , et plusieurs personnes s'éiant alors approchées, Auguste se relira pour aller jouir en liberté des douces sensations que son âme éprouvoit.
11 est des occasions dans la vie où la meilleure connaissance du cœur humain ne nous est plus d'aucun secours. Elle ne peut être utile qu'autant que nous gardons notre sangfroid , et le premier cflet d'une passion est de nous en priver entièrement. Telle ctoit la situation d'Auguste. En vain ilavoit observé jusqu'à ce jour tous les moyens de séduction que peut employer une femme pour assurer sa conquête; en vain il avoit
appris à distinguer le manège , du sentiment; et l'habile coquetterie, d'un véritable abandon. L'expérience de sa vie n'alléroit en rien son heureuse confiance, il ne Jugeoit plus^ il aimoil ; et ne croyoit devoir l'aveu qu'il venoit d'obtenir qu'à cette aimable ingénuité qui accompagne le jeune âge. En proie à son ivresse , il 5e vappeloit cliaqvie mot d'un entrelien qui combloit tous ses vœux.
11 se représentoit Amélie livrée ainsi -que lui à ces doux souvenirs. L'avenir le plus fortuné se montroit à ses yeux, il éîoit trop heureux enfin pour aborder l'idée que dépareilles jouissances pussent reposer sur une erreur. Cependant Amélie étoit incapable d'aimer jamais véritablement. Ele\ ée par une mcre qui avoit été fort galante >
et dont les scnlimens éloicnt aussi communs que l'esprit , elle avoit pria dès l'enfance le goût et l'habilude d'une excessive coqiicucric. L'égoïsmc le plus complet étoit le fond de son caractère ; sans être suscepliblc d'aucune véritable bonté , elle la jouoit assez habilement j flatteuse et caressante , elle ne témoignoil jamais de ressentiment , et ne pouvoit guère éprouver que du dépit ; à moins cependant qu'elle ne fût blessée dans son amour-propre sous le rapport de jolie femme ; car elle ne supportoit pas ce genre d'outrage, et elle àevenoit alors aussi violente et aussi haineuse qu'elle se montroit apathique sur tout le reste. Le mensonge lui étant habituel , elle mentoit avec un front et une audace dont les observa-
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teurs les plus iniéressés devenoieiii complètement dupes, et ce dernicidéfaut l'avoit aidée jusqu'ici à cotivrir tous les autres. Telle est la femme que le sage , l'aimable Auguste choisissoit pour en faire sa compagne j et , plein d'espérance et d'amour, il se rendit le lendemain chez madame de Harleim , dès que l'heure lui permit de s'y présenter. Après l'avoir instruite de l'état de sa fortune , il fit une demande positive. Le baron de Mulden, riche, jeune, beau, et déjà célèbre dans toute l'Allemagne, étoit un si brillant parti pour Amélie , que madame de Harleim eut peine à cacher sa joie. Tout fut bientôt convenu : on fixa pour le mariage une époque prochaine , et dès ce jour , Auguste se vit traité comme le fils de la maison , et put entretenir
ET FRÉDÉRIC. Si
Amélie en toute liberté. Une si douce intimité iio lit qu'accroître sa passion. Amélie n'avoit point d'esprit j mais sa jeunesse, sa beauté, et le désir de plaire qui ne la quittoit jamais, préioient eu elle du charme à ses gestes , à ses discours , et aux paroles même les plus insignifiantes. Les femmes ordinaires d'ailleurs savent employer mieux que d'autres un certain jargon de galanterie , auquel elles sont naturellement réduites par le manque d'idées et d'instruction. Le peu de moyens qu'elles possèdent s'exerçanl habituellement sur ce sujet, elles le traitent d'autant mieux qu'il laisse toujours la ressource des lieux communs. Amélie parloit donc bien d'amour, et rarement A'igaste lui parloit d'autre chose.
Auguste, comme on l'imagine bien.
a voit fait part à son ami du bonheur qui l'altendoit. Lfa faveur de ce dernier alloit toujours croissant, et le roi venoit de lui donner une superbe terre en le nommant comte de "Wolendorf.
Frédéric désiroit connoître celle qu'il alloit considérer désormais comme une sœur chérie , mais ses occupations l'en avoient empêché jusqu'alors ; enfin ii écrivit un matin à son ami que , se trouvant libre pour le lendemain , il passeroit la soirée chez madame de Harleim. Auguste courut en prévenir ces dames , et passa la jounaée entière à leur faire l'éloge de Frédéric j il ne lui vint pas dans la tête que tant de frais étoieot inutiles , et qu'un ministre, un favori , pouvoit toujours "compter sur vài^
aimable réceplion. 11 fut même trcssurpris , lorsqu'en arrivant le lendemain , il trouva toute la maison ren*versée , et chacun occupé des préparalits d'une fclc.
— « Que veut donc dire ceci ?
^emanda-t-il , et pourquoi tant d'apprêts? »
— « Comment ! répondit madame de Harleim, n'est-ce donc pas ce soir que votre ami doit venir ? »
— « Sans doute, mais — *
— « Nous ferons de la musique , nous danserons un peu. »
— «Ah! tant pis, dit Auguste avec douceur j car je suis certain que Frédéric cspéroit que nous serions entre nous. »
— « Cela sera bon une autre fois, re*prii madame de Harleim ; mais poxkr
la première, vous conviendrez que nous ne pouvons pas recevoir le comte de Wolendorf comme nous recevrions un autre homme. »
— « Pourquoi pas? répondit x\.uguste^ sa visite n'a d'autre bat que le plaisir de vous connoître , de connoître Amélie ; et comment voulez-vous qu'entouré de vingt personnes ?... »
— « Vingt personnes 1 j'espère bien qu'il en viendra plus de cinquante , quoique nous ayons eu peu de temps.
Allez, soyez tranquille , cela sera fort joli , fort joli ! » Et madame de Har- Jeim tout en causant, couroit à droite et à gauche, donnoit différens ordres à ses deux malheureux domestiques, qu'elle accusoit avec raison d'avoir perdu la tête, Auguste , quoiqu'exces-
sivemcnt contrarié, nepouvoit s'empêcher de sourire. Eii(in, après avoir attendu plus d'une heure Amélie , qui se faisoit coill'er, il étoil sur le point • de s'en aller, lorsqu'elle entra dans le salon.
— '< Savez-vous bien , chère Amélie , dit-il en l'abordant, que je suis vraiment chagriné ? »
— u Et pourquoi donc? M dit Amélie.
— « Maijs , parce que nous ne serons pas seuls , et que j'avois espéré passer la soirée en famille. Quelle idée de donner un bal aujourd'hui ! >>
— ■ « Cela me contrarie tout autant que vous. C'est ma mère qui l'a voulu j mais il, me semble, ajouta-t-elle doucement , que vous ne pouvez pas lui savoir mauvais gré des soins qu'elle se donne pour recevoir votre ami. ^
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Toute l'humeur d'Auguste se dissipa aussitôt.
— ■ K Vous valez bien mieux que moi!» dit-il, à Amélie eu lui baisant la main , et eu jetant un regard de reconnoissance sur madame de Harleim , qui , pour le moment , étoit grimpée sur une échelle , et attachoit des girandoles. Puis allant à cette dernière : « Chère madame , lui dit-il , au nom du ciel , ne vous fatiguez pas à ce point. Je vais vous envoyer mon domestique, qui a beaucoup d'intelligence , et qui trouvera les moyens de vous éviter tant de peines. » Il sortit en effet , et Tom ayant reçu ses ordres et l'argent nécessaire , le modeste appartement prit en peu d'heures l'aspect de l'élégance, au grand contememem d'Amélie qui seule avoil
<îu l'idée et le désir de donner un bai. Enfin , tout étoit prêt ; une société nombreuse réunie dans le salon attendoit avec impatience le plaisir de passer la soirée avec un ministre, lorsqu'on annonça le comte de Wolendorf. Surpris de trouver autant de monde , il cherchoit des yeux son ami 3 Auguste vint à lui, et après l'avoir présenté à madame de Harleim , il le conduisit vers Amélie , qui ce soir -là étoit vraiment ravissante, « Tu l'aimeras , lui dit-il , car elle est aussi bonne que belle. »
— « Madame,dit Frédéric avec gri\ce.
c'est son frère qu'il vous présente , et vous savez qu'entre deux époux tien unis , tous les sentimens doivent être communs. • Amélie s'inclina d'un air aimable;
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en rougissant prodigieusement • et les regards que le comte L'xoit sur elle avec un tendre intérêt sembloient redoubler son embarras. 11 s'établit pourtant entr'eux trois une conversation que la musique vint interrompre. « Pourquoi donc tout ce monde? demanda Frédéric ; cela est contrariant. »
— « Que veux-tu , dit Auguste en riant, M. de Harleim a voulu te donner un bal, un concert. »
— «Et bien donc, reprit le comte, pour ce soir nous danserons , car il faut prendre son parti de tout, x
Amélie se levoit alors pour aller chanter un morceau.
— « Elle est belle comme un ange , » dit Frédéric à son ami en la suivant des yeux.
— « Et lorsque lu la counoîlras , dit Auguste, qui ii'avoil jamais élé plus épris ; lorsque tu pourras juger de sa douceur , de sa bonté ! »
La voix d'Amélie, qui se lit entendre alors, l'empêcha d'en dire davantage.
Elle chanta beaucoup mieux que toutes celles qui l'avoient précédée , pt qu'elle àvoit eu soin d^engager à se faire entendre, de manière que le bal ayant succédé au concert, elle obtint tous les honneurs de la soirée ; car elle dansoit assez bien. Le comte vint l'engager plus d'une fois ; mais comme il vouloit être aimable , il eut soin de prendre aussi d'autres femmes pour danseuses ; en sorte que madame de Harieim ainsi que toute la société ne tarissoit point sur les louanges du jeune favori. L'un vantoit sa figure ,
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l'autre son air affable et la grâce de ses manières; enfin chacun convenoit qu'unie aussi brillante fortune nepouvoit être mieux placée. Auguste ctoit heureux autant que l'on peut l'être , car il jouissoit alors pour tout ce qu'il ainioit. Le comte ne se relira que fort avant dans la nuit , après avoir promis à madame de Harleim de lui donner désormais tous les ïnomens dont il pourroit disposer.
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