CHAPITRE X
L'inconstance naturelle du marquis l'emporta cependant. Le baron de *** avoit été nommé tuteur d'une jeune héritière, dont la fortune étoit immense j le marquis , peu riche luiniéme ^ rencontra cette jeune personne dans Je monde, et, doublement séduit à vue., il résolut de la demander en mariage. Comme il s'étoit fait des ennemies de toutes les femmes avec lesquelles il avoit eu des rapports , le baron n'obtint sur son
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compte que des renseignemens si désavantageux , qu'il n'hésita pas à rejeter sa demande j mais le marquis
qui s'étoit rendu maître du cœur de la pupille , et qui entreienoit avec
elle des intelligences secrètes, persuada facilement à cette infortunée que son tuteur n'avoil sur elle qae de foibles droits , qu'elle étoit libre , ayant perdu ses parens , de disposer de sa main. 11 la décida à le suivre et à l'épouser, l'assurant qu'à l'époque de sa majorité, qui arrivoit dans quelques mois, le baron ne pourroit refuser de lui remettre ses biens, dont une grande partie d'ailleurs se irouvoient situés en France.
Cette nouvelle intrigue cependant n'a- V oit pu rester secrète pour la comtesse, et sur la première nouvelle, la rage et 2. 3
le désespoir s'éloient emparés de sou cœur ; le marquis y mit le comble en cessant de venir chez elle , et en refusant même de la recevoir chez lui ou de répondre à des lettres lorsqu'elle exigea une explication. Outrée d'une pareille conduite,, elle devint capable des plus grands excès. L'humiliation et la jalousie prirent en elle tous Jes caractères d'une passion réelle et vio»
lente , et sans doute cet amour factice la fit souffrir plus qu'un autre ; car les peines d'un amour vrai, si cruelles qu'elles soient , laissent toujours dans le cœur quelque chose de doux qui repousse du moins le besoin amer de la vengeance ; dans l'âme de la com-^ tesse , au contraire , ce pénible sen- |,iment dominoit tous les autres, La mort de sa rivale l'eût à^ peine salis*
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fciiej et comme pour la première fois de sa vie elle éprouvoit des sensations violentes , sa raison en éioit eu quelque sorte renversée. Elle avoit pris pour valet de chambre un ancien serviteur de son mari , nommé Guillaume ; bien sûre de la discrétion de ce brave homme , que son attachement pour le comte forceroit au silence , elle le choisit pour confident.
Elle rejeta les timides conseils de son aèle avec une telle fureur , qu'il crut moins dangereux de servir sa passion»
que de l'ahondonner à elle-même dan J un pareil état. Pendanlplusieurs jours^ ii porta les lettres qu'elle écrivoit , et qui lui étoient renvoyées toutes cachetées; il fit plus, et, sur son ordre, il se lia avec un des gens du marquis qui l'intruisoit exactement des démarchesr
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de son niaîire, el la comtesse le menaçoit sans cesse de se jeler par la fenêtre s'il lui cachoit le moindre détail ; c'est ainsi qu'elle apprit que son infidèle étoit en correspondance avec la jeune héritière , et qu'il la voyoitmême quelquefois. En vain elle adressoit à sa rivale des lettres anonymes qui peignoient le marquis sous les couleurs les plus noires ^ elle venoit aussi d'en adresser une au baron, lorsque , ce soir même , Guillaume l'entra , apportant une nouvelle qu'il regardoit enfln comme la guérison de sa maîtresse, puisqu'elle devoit lui ravir toute espérance. Le domestique du marquis avoit reçu l'ordre de conduire à l'une des portes de la ville une voiture attelée de trois chevaux , et d'y attendre son maître; c'éloit cet
homme lui-même qaidevoit conduire en postillon jusqu'à la iroisicme poste : « Et il ne doutepas, ajouta Guillaume, que monsieurle marquis ne parte cette nuit avec la jeune personne. »
Pour celte fois , la comtesse écoula le récit de Guillaume sans se livrer au moindre éclat , et lorsqu'il eut fini , elle lui demanda avec toute l'apparence du calme pour quelle heure la voiture étoit commandée. Guillaume l'ignoroit; mais comme onze heures approchoient lorsqu'il avoit quilté le domestique , qui alloit atteler , il pensoit que c'étoit pour minuit. La comtesse regarda à sa pendule, puis se •levant avec fermeté : — « Guillaume, dit-elle , vous allez me suivre. Préparez les deux meilleurs chevaux de selle , et venez m'avertir dès que tout sera prêt. «
— t< Ah ! madame , s'écria Guillaume , que voulez-vous faire ! au Dom de Dieu ! »
— <rNon , interrompit la comtesse, en marchant clans la chambre avec la j)lus vive agitation; non , les perfides ne partiront pas ainsi. Je verrai celte femme , et c'est en sa présence que je ■veux confondre son indigne séducteur. Minuit approche. Guillaume, ■obéisfez ! ou j'attends mon mari, je lui avoue tout ; on les arrêtera du moins , mais vous m'aurez perdue. ^
En parlant ainsi ses yeux éloient .ctincelans, les veines de son cou se ■gonfloient de rage , et Guillaume craignit de la voir expirer. — « J'o- J)éis, jobéis , » se hâta- 1- il de répondre.
— «f Conduisez-les à la petite porte du jardin, reprit la comiesse, je vais
m'y Fendre. « Alors elle passe à la hâte un habit d'homme , qu'elle ayoit fait faire pendant sa liaison avec 1g marquis , pour n'être pas reconnue lorsque souvent, le soir, elle se rendoit chezlui; elle ordonne àsafennne de chambre de dire, au comte quand il rentrera, qu'elle s'est mise au lit , et descendant en silence par un escalier dérobé , elle traverse le jardin , monte sur un des chevaux qu'elle trouve à la petite porte, et part a^ec le pauvre Guillaume, qui la suit plus mon que vif.
Arrivée à la porte de la ville, h% «voiture n'y est plus; mais un des gar* diens en effet vient de la voir partir et suivre très-vite le grand chemin.
— « lis prennent la routé de France, dit la comtesse, je dois nécessaire-
ment les atlcindre. » Et sans larder tin moment, elle suit leur trace. Son cheval étoit beaucoup meilleur que celui de Guillaume , près d'arriver à la seconde poste , celui-ci tomba de fatigue. Guillaume s'en félicitoit , lorsque sa maîtresse, sans ralentir sa course , lui cria de se faire donner un cheval , et de la rejoindre en suivant loujovirs la grande route. Elle poursuit donc seule sa fatale entreprise ; à peine a-t-elle parcouru ainsi un demi-mille, qu'elle aperçoit la yoiture. Elle ne peut s'y tromper; elle presse son cheval , s'approche du postiilon, et lui crie de s'arrêter, d'une voix que la fatigue et la colère rendent méconnoissable. Le marquis qui se voit poursuivi saisit un pistolet, et, metant la tête à la portière, il or-
donne à son domestique d'avancer.
— K N'avancez pas , ou vous êtes mort, » dit la comtesse, quoiqu'elle fût sans 'armes. Celui qui les arrête ainsi est sans doute suivi de plusieurs autres j telle est la réflexion rapide du marquis j il n'hésite pas 3 et comme la comtesse retournoit son cheval vers la voiture, il tire j le coup part, et l'infortunée tombe : « Au galop ! « crie le marquis , et la voiture s'éloigne avec la rapidité de l'éclair.
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