‹ Auguste et FrédéricChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Auguste avoit travaillé fort lard dans la nuit ; il venoit de quitter la plume, et Charlotte la broderie dont elle s'occupoit près de lui; lorsqu'ils entendirent arrêter une voiture et frapper à la grande porte j ils s'élonnoient d'une chose aussi extraordinaire dans la tranquille maison qu'ils habitoient, quand Georges entra pour annoncer que le ministre attendoit le baron de Mulden sur-le-champ à 1 hôtel du ministère , et qu'il avoit envoyé une voiture pour l'y conduire. — « Ah !

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mon Dieu ! s'écria Charlolle, qu'estil donc arrivé ? »

— «c Je vais emmener Georsres , répondit Augasle, qui avoit déjà pris son chapeau. Et si jç ne reviens pas aussitôt, il te rapportera un mot de moi. Ne t'effraie pas , je l'en conjure. » Et lui-même étoit fort effravé. En montant dans la voiture , il demanda au domestique si le comte étoit malade ? — « Non , monsieur le baron , répondit cet homme , car je viens de voir son excellence qui m'a donné Tordre devenir vous prendre. »

La disgrâce de Frédéric étoit la seule idée qui pût frapper l'esprit d'Auguste j en sorte qu'il ne doutoit plus de cet événement lorsqu'il arriva à Thotel du ministre. On lui dit que son excellence étoit dans l'apparte-

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ment de madame la comtesse. II j passa , un peu contrarié par la nccesshé de revoir Amélie Une femme de chambre l'atlendoità l'entrée du premier salon ; elle congédia le domestique , et l'introduisit dans le cabinet de sa maîtresse où Frédéric se trouvoit seul. Assis près d'un secrétaire ouvert, le comte parcouroit plusieurs lettres qu'il en avoit tirées. 11 éloit pâle , défait , et toute sa contenance ^nnonçoit le plus violent désespoir.

A peine aperçut-il Auguste, qu'il se Jeva et courant à lui : — « Auguste î s'écria-t-il , je suis le plus malheureux des hommes ! la mère de mon llls est déshonorée ! la comtesse est partie , partie avec ce Préval ! »

— « Oh ciel î dit Auguste, que me me dis-tu ! »

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— «Ces lettres ne me laissent point le moindre doute sur leur liaison, reprit le comte ; la cruelle nous abandonne , moi j son enfant. Quel éclat î quelle honte ! » Alors il raconta à Auguste qu'il savoit depuis le malin que le marquis partoit dans la nuit pour la France , mais qu'il étuit loin de soupçonner que ce départ put l'int resser en rien. Lorsqu'on revenant de chez le roi il étoit entré chez la comtesse pour lui rendre compte d'une affaire à laquelle elle s'inléressoit , il n'avoit trouvé que sa première femme de chambre , dont le trouble et les réponses embarrassées lui étoient devenus suspects. Enfin cette Glle avoit été contrainte de lui avouer que sa maîtresse venoit de partir , vêtue d'un habit d'homme ,

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^t suivie de Guillaume. Ce qui ajoutoit encore au désespoir du comte , c'est qu'il étoit impossible de faire couriraprès les fugitifs sans divulguer lui-même son déshonneur , et cependant le temps s'écouloit î

Pendant le récit de Frédéric , Au- •guste avoit repris son sang-froid j il demanda d'abord si quelqu'un dans l'hôtel étoit déjà instruit du départ de la comtesse ? la femme de chambre qui avoit toujours été présente assura qu'elle seule en étoit informée. Alors îl fut convenu que cette fille diroit aux gens, que sa maîtresse étant souffrante , personne ne pouvoit entrer dans son appartement.

— « Et moi, poursuivit Auguste, Twouté sur ton meilleur cheval" de ^sdle,je ne désespère pas de les at*

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teindre encore sur la route de France^ ils auront changé de chevaux ; le plus léger incident a pu les arrêter j mais ne perdons pas un moment. «

Tandis que l'on préparoi t le cheval, •Auguste écrivit à sa femme un billet, dans lequel il l'instruisoit de tout e» .peudemois, et le remettant à Georges, il partit aussitôt.

Trois heures venoit de sonner; et tout le monde dormant encore dans ies endroits qu'il traversa , Auguste ne put recueillir aucuns renseigneonens. A la seconde poste cependant, il apprit qu'un homme v.enoit de s'y arrêter, son cheval étant épuisé de fatigue , et que n'ayant ipu s'en procurer un autre assez promptement, jl s'étoit hâté de faire manger et boire ce pauvre .animal^ sur lequel il a^voiB

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continué sa roule. Un seul homme à cheval n'avoit sans doute rien de commun avec la comtesse et Préval -, cependant Auguste pensa que ce voyageur , qu'il atteindioit aisément puisqu'il étoit si mal monté , pourroit avoir rencontré quelque voilure dont il lui indiqueroit la trace, et il poursuivit sur ce foible espoir. Le jour commençoit à naître , et bientôt on distingua parfaitement tous les objets^ Auguste aperçut de loin deux hommes qui lui paroissoient étendu sur le bord du chemin ^ à peine s'en ëtoit-il approché à portée de la voix, que l'un d'eux le supplia de s'arrêter en implorant son secours. Auguste vient à lui :

— K Oh Ciel ! est-ce vous Guilkunie? » s'écrie- t-il } et descendant

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aussitôt , il attache son cheval à un arbre.

— « Ali ! M. le baron , dit Guillaume , qui le reconnoît à son tour , c'est Dieu qui vous envoie ! voyez ,

la comtesse ma pauvre maîtresse ,

la voiJà morte, morte. »

— « Morte ! » répéta Auguste , dont un froid subit glaça tous lesmembres.

— r. Hélas î oui , répondit Guillaume j je l'ai trouvée là , étendue si r le cheiiin j ils l'ont tuée sans doute. . . malheureux que je suis ! pourquoi l'ai-je quittée î » et Guillaume se tordoit les bras et poussoit des ciis de désespoir , tandis qu'Auguste en frémissant s'approche de ia comtesse.

11 pose la main sur son cœur : — « Guillaume, elle respire encore!

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s'écria-t-il. Ah ! ne perdons pas ira

momeni. Montez sur mon cheval

A la poste que je quitte.... Du vîn , des cordiaux.... Voilà de l'or. Rame-'

nez la première voiture venue

Cachez la vérité surtout.... Elle n'est pas morte ! elle n'est pas morte. » Et Guillaume s'élance comme un trait sur le cheval, que bientôt Auguste perd de vue.

Resté seul avec la comtesse , Au- •gusle s'asseoit près d'elle , il soulève cettetéte charmante, déjà couver te des ombres de la mort. Ce frontpale, ces beaux cheveux souillés par la poussière, tout excite dans son cœur la plus douloureuse pitié. — « Amélie ! pauvre Amélie ! dit-il , étoit-ccdonc ainsi que je devois te revoir ! Eh quoi ! si jeune, si belle, vas-tu donc expirer sur ce cœur qui si long-temps a battu

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pour toi ! Ah ! reviens à la vie, reconnois Auguste ; Auguste au désespoir, qu'un sort cruel a trop venge.

Ouvre les yeux un instant , du moins , pour recevoir son pardon , celui du malheureuï Frédéric qui le parle par ma voix. Hélas ! ne rapporterai-]e à , l'époux qui t'adoroit qu'un corps inanimé ? Ton enfant n'a-t-îl plus de "mère ? O ciel î s'écria-l-il , ayez piti^ de sa jeunesse ! ne l'enlevez pas au repentir ! Faites qu'elle revoie Frédéric, qu'elle embrasse encore son[liJs, «t ■pardonnez, mon Dieu, pardonnez comme nous ! » En prononçant ces mots , Auguste couvroit de ses larmes les mains froides de l'infortunée. Mais comme si sa prière eût fléchi la colère divine , il croit voir un léger moiiveincnt •; les joues de la comtesse pci'-

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denl de leur pâleur , et ses yeux se rouvrent au jour. Auguste dans sa joie osolt à peine respirer. — « Où suis-je ? » dit-elle enfin.

— - « Près d'un ami , répond Auguste doucement, près du plus tendre a mi.»

Amélie le regarde. — «Monsieur de Mulden ! reprend -elle d'une voix foible. Oui, je vous reconnois. Mais que s'est-il donc passé ? Je suis blessée... blessée mortellement, je crois, »

— «I\on, non, chère Amélie, dit Auguste, ne vous effrayez pas ainsi.

Guillaume est allé chercher du secours. Oii croyez-YOus être blessée? »

demanda-t-il en tremblant ; car il

ignoroit tout.

— « Ici , répondit la comtesse , en portant la main sur son sein , que la balle avoit pénétré. Oui... Jemerap-

pelle à présent C'est là qu'il m'a

frappée... Le cruel! » Et ses yeux se refermèrent. Auguste, que ce peu de mots commençoient à éclairer, craignit qu'en effet elle n'eût reçu une blessure mortelle , et qu'elle ne fût près d'expirer. 11 l'appela des noms les plus tendres, en la suppliant de se calmer et de ne songer qu'aux êtres qui la cbérissoient, dont elle alloit se voir entourée. Il lui nomma Frédéric , son fils. La comtesse sembla se ranimer j mais elle ne parla plus, et la tète appuyée sur lui , c'est par un regard mourant qu'elle répondoit de temps à autre aux paroles les plus touchantes.

Enfin Guillaume revint , amenant une voiture qu'il s'étoit procurée sous le prétexte que son compagnon de

voyage, lomLé de cheval sur la route, se sentoit blessé grièvement. Apres avoir fait boire à la comtesse quelques gouttes du vin qu'il avoit apporté , ce qui lui rendit un peu de force , ils la transportèrent dans la voiture , et prirent le chemin de la ville ; mais plusieurs fois pendant la trajet, elle reperdit toute connoissance , et Auguste ne respira que lorsqu'il aperçut l'hôtel du ministère, llfit ari^ter la voiture à la petite porte du jardin , dont Guillaume avoit la clef 3 et comme tout le monde dormoit encore dans la maison , à l'exception du malheureux Frédéric , et de la femme de chambre qui avoit reçu l'ordre de ne point quitter l'appartement de sa maîtresse , Amélie IJaX portée jusque dans sa chambre

sans avoir élé vue de personne. Augusie envoya aussitôt Guillaume chercher le chirurgien qui avoit soigné madame de Mulden, et sur la discrétion duquel on pouvoit compter.

La comtesse étendue sur un sopha , paroissoit s'afibiblir de minute en minute, lorsqu ayant porté les yeux autour d'elle, elle prononça d'une voix qu'on entendoit à peine : « Quoi ! chez moi ! . . . . et le comte ! le comte î » ajouta-t-elle avec une sorte d'effroi.

— cr Voulez-vous le voir, Amélie?

désirez-vous ses soins?» lui demanda Auguste.

— « Croyez-vous donc ? » . . . . Elle n'acheva pas.

— «Je reviens avec lui » , dit Auguste. Et la remettant aux soins do sa femme de chambre , il passe chezî^ Fréd'ric.

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A la vue de son ami , dont tous leâ traits peignoientja plus profonde tristesse : — « Seul ! Auguste , dit le comte qui perdoit son dernier espoir, et sans doute aucunes nouvelles ? »

(i Amélie estici, » répond Auguste.

« Ici ! se peut-il ! s'écrie Frédéric, agité par mille sentimens contraires. Mais je ne la verrai pas, reprend-il aussitôt. Il m'est impossible de la voir. »

Auguste le regarde , et d'un ton solennel : — t< Frédéric, lui dit-il, c'est Amélie mourante que je ramène; fasse le ciel qu'elle ait le temps de recevoir ton pardon ! »

Le comte pousse un cri d'horreur , et s'élance vers la chambre de sa femme. Que devient-il , grand Dieu, au spectacle déchirant qui sepréseate

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as€syeux ! Cet être pâle, inanimé, et qui ne respire plus qu'à peine , c'est l'objet d'un amour que le temps n'avoit fait qu'accroître , c'est la jeune et brillante compagne de sa vie, c'est la mère de son enfant. Ah 1 combien, tout ressentiment s'éloigne de son cœur ! A genoux devant l'infortunée , il la conjure de vivre. Il la nomme son Amélie , sa femme , en implorant un seul regard, un seul ! La comtesse soulève sa tète, lui serre foiblement la main , et ferme les yeux pour jamais.

Auguste et Frédéric se flattoient encore qu'elle avoit seulement perdu connoissance , et ils s'efTorçoient de la ranimer en lui faisant respirer des spiritueux , lorsque le chirurgien arr riva.

— « Ah ! Monsieur, s'écria Auguste, nous n'espérons qu'en vous. Vojez , voyez si vos soins peuvent la rendre à la vie. »

Le chirurgien s'approche : il examine en silence 3 puis, se relevant tristement : — « Emmenez votre ami , » dit-il à Auguste. Auguste le comprend , et se jette en pleurant dans les bras de Frédéric , qu'il entraîne aussitôt.

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