CHAPITRE IX
Auguste avoit pris dans la maison de madame de Walsteinuxi appartement plus considérable que celui qu'il occupoit ; car il ^toit convenu que l'on ne se qukteroit pas , et l'on s'arjrangea même pour manger ensemble.
Le bonheur d'Auguste avoit quelque chose de calme et d'inaltérable dont il sentoit vivement l'avantage! Un jour qu'il s'en félicitoit avec Charlotte :
^ « Hé bien, ajouta-t-il, tout dépend du caractère j Frédéric ne trouyeroit pas assez de mouvement dans
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notreheureusesituaiion, et sans doute Î2 en jouiroît moins que nous. »
— « Crojez-vous donc, dit Charlotte , qutî Frédéric soit fieiireux ? »
— « Comment , reprît Auguste , d'un air inquiet , penserois-tu le contraire? »
— « Oui , malheuretisemeni , dit Charlotte , et je le pense depuis longtemps. »
Charlotte possédôit tant de tact et de justesse d'esprit, qu'Auguste craignit aussitôt qu'elle n'eût observé son ami mieux qu'il ne l'avoit fait luimême. 6on cœur se serra, et un chagrin profond se peignit dans tous ses traité.
— K T'âufoit'il parlé de manière à justifier tes soupçons ? « demanda-t-il à Charlotte.
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- — K Jamais positivement ; mais cuelqucs mots de temps à antre m'ont éclairée. »
— « 11 ne s'est pas expliqué sur le sujet de ses peines? »
- — « Non. » Auguste tomba dans la rêverie. Enfin il en sortit pour dire ; — « Sa position est plus brillante que jamais 3 la confiance que lui témoigne le roi augmente chaque jour ; ce seroit donc la comtesse?.... On dit (ju'elle perd la tête maintenant pour lin marquis de Préval, un fort mauvais sujet, qui va souvent chez Fré' déric. Mais que faire ? j'ai toujonrt' évité.... Cependant, ajouta-t-il en se levant avec vivacité, je ne puis souffrir que Frédéric devienne ainsi la risée de la cour et de la ville ! Non'y Je ne le puis souffrir, et je vais lai parler. »
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— t< S'il ne sait rien , cependant , cher Auguste; s'il n'a d'autres chagrins que ceux qui suivent sa situation politique, songez à tout ce que vous allez risquer 1 »
— «'Je me garderai bien de m'expliquer clairement, répondit Auguste ; mais dès les premiers mots il me sera facile de voir s'il ignore tout. Lorsqu'il viendra , tu nous laisseras seuls . » Quelques heures après , en effet , Frédéric étant arrivé , Charlotte sortit delà chambre, après avoir jeté sur son mari un regard qui l'invitoit à la prudence.
Auguste amena la conversation sur la nécessité de recevoir toute espèce de monde lorsqu'on tenoit un grand état de maison , et sur les inconvéniens qui en résultoiem. — « Par exemple.
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dit-il, tu admets chez loi une foule de geus, dont la société, j'en suis sûr, ne peut te convenir. J'ai entendu parler entre autres d'un marquis de Préval ; sa réputation est fort mauvaise. »
— « Point du tout , répondit Frédéric , le marquis est un homme d'honneur ; il porte un des plus grands noms de la France , et il a été parfaitement bien accueilli dans les différentes cours de l'Europe qu'il a parcourues. »
— « Comment se fait-il donc que je n'en aie jamais entendu dire que du mal? »
— «f Ah l voilà ce que c'est, dit Frédéric en riant, il a la réputation d'être un peu trop galant avec les femmes ; mais il se corrige chez nous ; et depuis long-temps on sait qu'il est
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attaché à la baronne de Friedïef.
Amélie me raconte souvent des scènes <|u'ils se font dans le monde, car la baronne est fort jalouse. »
Madame de Friedler , en effet , avoh long-temps aimé le marquis ; mais il l'avoit sacrifiée de la manière la plus publique et la plus barbare à la comtesse de Wolendotf , qui se servoit encore de sa Tictime pour abuser son mari. Auguste reconnut l'habiiclé d'Amélie; un sourire de mépris vint effleurer ses lèvres; mais il? n'ajouta pas un mot sur ce sujet, bien sûr que Frédéric ne soupçonnoit rien. C'est en lui parlant du roi et des grands de la cour qu'il entrevit aisément que Charlotte avoit deviné , et que le comte vivoit dans un état d'inquiétude et d'angoisse perpétuel. La foule
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de SCS envieux grossissoit tous les jours j il passoit sa vie à parer les coups qu'ils lui portoient, et chacun de ses triomphes sur eux les aigrissoit encore et les animoit davantage à sa perte ; en sorte que toute son existence se cousu moit dans une lutte qu'il ne pouvoit terminer, quoiqu'il en sortît toujours vainqueur, — - « Hélas ! se dit Auguste , dès que Frédéric l'eut quitté , il est trop vrai qu'il n'est pas heureux ; car il ne peut plus monter, et son sort maintenant est d'endurer sans cesse la crainte d^ descendre. »
Pour expliquer comment Auguste avoit pu se tromper d'abord sur la cause des chagrins de Frédéric , il faut revenir sur nos pas , et retourner h la comtesse. Trcs-peu de temps
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après son mariage, sa conduite avoît été si mauvaise , qu'elle s'étoit bien-» tôt perdue de réputation. Elle venoit de mettre au monde l'unique héritier du nom qu'elle déshonoroit , lorsque le marquis de Préval arriva à la cour. Jeune , spirituel , doué d'une beauté remarquable, le marquis étoit un de ces êtres brillans, auxquels la nature n'a refusé aucun moyen deséduction.
Aussi avoit-il réduit toutes ses jouissances à des jouissances de vanité. Une bravoure reconnue , une conversation piquante, et une extrême indulgence pour les autres, avoient suffi jusqu'alors pour lui assurer dans le monde^ l:i réputation d'un homme aimable et distingué^ mais ses succès auprès des femmes éloienlvraiment les seuls dont il fît un grand cas. Plus ils devenoient
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nombreux , moins il se lassoit d'en obtenir j car n'ayant d'autre état dans le monde que celui de courtisan et de voyageur, incapable de se livrer à aucune occupation sérieuse , le métier de séducteur avoit pour lui le double avantage de satisfaire son amourpropre et de le soustraire à l'ennui en employant son temps. Il avoit donc poussé au dernier degré l'art de conduire à la fois plusieurs intrigues galantes , de jouer le sentiment que l'on n'éprouve pas, d'entretenir ceux qu'on inspire, soit en excitant la jalousie, soit en passant tour à tour de la tendresse à la froideur. Il étudioit de sang-froid les muuvemens du cœur qu'il déchiroit, afin de mieux apprendre à en déchirer d'autres. Sour4 à la plainte, iuseûsible aux larmes,
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et s'amusanl du désespoir, le marquis connoissoit tellement tous les moyens de torturer une femme , qu'il pouvoit défier hardiment la coquette la plus exercée, et qu'il recherchoit même ce genre de combat comme moins ordinaire et moins facile que tout autre. Tel est l'homme que le hasard rapprocha delà comtesse de "Wolendorf j il la blessa vivement d'abord en affectant pour ses charmes la plus profonde indifl'érence ; elle jura de s'en venger , et il s'établit entre eux une lutte de coquetterie , que leur habileté réciproque fit durer fort longtemps. En vain le marquis se flaltoit de traiter la belle Amélie comme tant d'autres femmes qui l'avoient précédée, sa liaison avec elle, quoique devenue intime , ne s'en prolongea pas
moins d'une manière surprenante.
Vouloit-il rompre , un dédain , quelques préférences accordées à ses rivaux le reienoient malgré lui : il est vrai qu'il usoit des mêmes moyens pour conserver ses droits. Le plus grand talent dans ce genre étoit déployé de part et d'autre ; chacun d'eux sentoit bien qu'il ne devoit son empire qu'au manège le plus soutenu , que la honte d'être quitté altendoit celui des deux qui donneroit à Tautre la moindre sécurité sur sa conquête, et ce jeu perpétuel de leur amourpropre exaltoit quelquefois leur imagination au point qu'ils croyoient s'aimer.
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