CHAPITRE XII
Deux jours après, les honneurs funèbres furent rendus à la comtesse avec le plus grand éclat. On attribua sa mort à une chute de cheval, et le public en soupçonna d'autant moins la véritable cause , qu'il n'étoit alors occupé que de la fuite du marquis avec sa jeune conquête , dont la nouvelle circuloit dans tous les cercles.
Auguste suivit le convoi jusqu'au lieu de la sépulture. Là , jetant un dernier regard sur la terre qui couvroii l'objet de son premier amour : — « Repose
en paix, pauvre ximélie, dil-il , et que la bénédiclion du malheureux Frédéric et la mienne t'accompagnent devant VEtc;rnel ! » 11 revint près de son ami , que pendant plusieurs jours il osoit à peine quitter, car la douleur du comte étoit vraiment eflVayante. La mort d'Amélie innocente eût sans doute été bien cruelle , mais la mort d'Amélie coupable lui sembloit cent fois plus affreuse. Dans l'espace de quelques heures, il avoit perdu deux fois la femme qu'il idolàtroit , et l'infidélité pour la lui ravir avoit précédé le trépas. Ces souvenirs déchirans, hélas ! demeuroient pour toujours inséparables, et l'infortuné Frédéric ne regrettoit qu'avec amertunie , et ne pleuroit qu'en rougissant. EnGn , la plus sombre mélancolie prit la place
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du désespoir, et la présence d'Auguste parvenoit seule à la dissiper, mais pour fort peu d'instans. Auguste, depuis une semaine , vivoit à peu près séparé de Charlotte , et ne la nommoit jamais à Frédéric , dans la crainte de présenter à son esprit un contraste trop affligeant. Ce fut le comte qui lui en parla le premier, en témoignant vivement le désir de la voir ; Auguste , doublement satisfait , promit de revenir dîiier avec sa femme. Ils passèrent donc ensemble cette journée , et surla demande de Charlotte , Frédéric consentit à garder son fils près de lui ; ce qu'il n'avoitfait jusque-là qu'avec une sorte de répugnance , et pendant quelques minutes. Cet enfant:, âgé de deux ans ù peu près, éioit delaplus charmamç figure; et le comte q^ui d'abord
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avoitrepoussé ses caresses, finit paren être touché au point d'y répondre plus d'une fois. Auguste et Charlotte espérèrent beaucoup d'un changement aussi heureux -, Frédéric avoit besoin d'aimer. Comme père, comme ami, il pouvoit encore avoir des jouissances, et cette idée étoit nécessaire au bonheur des deux époux. Car on partage si prompiementles scntimen»
de celui qu'on aime , que Charlotte n'avoit pas tardé à voir dans Frédéric le frère le plus chéri.
TJn jour qu'Auguste avoit dîné chez le comte avec sa femme , le petit Henri un peu malade étoil sans cesse resté couché sur les genoux de Charlotte,- lorsqu'elle fut au moment de partir, elle voulut le mettre à terre; mais i'enfant poussa des cris, et, s'atr
tachant à sa robe , il l'appela maman.
— V Hélas, mon cher petit, dit Frédéric , le ciel ne t'a pas accordé na aussi grand bonheur! »
— « Je vous Jure qu'il s'en faut de bien peu de chose , répondit Charlotte, car je l'aime comme mon fils. »
— ff Ah ! que ne peut-il vivre près de vous ! être élevé loin de ces grandeurs dont je reconnois trop tard le néant ! oui , si je savois qu'un jour , mon pauvre Henri devînt l'objet de vos soins, le témoin de vos vertus, je pourrois encore être heureux. »
— f Hé bien , confiez-le à nos soins , dit aussitôt Charlotte, et je l'emmcne dès ce soir. »
— «Auguste, entends-tu ce qu'eîl« dit ? » reprit le comte dont la figure exprimoit la joie.
— « Tu ne crains pas mon opposition 5 je pense? « répondit Auguste en souriant. Frédéric se jeta dans ses bras j puis , soulevant le petit Henri : — (f Charlotte , Auguste , s'écria- t-îl , voilà donc notre enfant. Il se rendra digne, j'espère, de votre honorable adoption. »
A dater de ce jour, le comte ne connut plus de bonheur que celui d'aller chez Auguste. 11 y passoit tout le temps qu'il pouvoit ravir aux affaires, et aux tracasseries sans nomire dont il éloit toujours l'objet^ et peu à peu, la présence de ses amis et de sonenfantparvenoît àlui rendre quelque gaieté. Charlotte ne doutoit pas que s'il se décidoit à quitter la cour , il ne pût vivre encore heureux et tran- <juille. — « Ne nous flattons pas , di-
soit Auguste , qu'il renonce jamais Yolontaircment au pouvoir, aux grandeurs. L'ambitieux ne rompt pas sa chaîne, même lorsqu'elle ne lui présente plus aucun charme j et nous verrons Frédéric vivre toujours malheureux , n'ayant pour tout espoir que celui de mourir ministre. »
— « Mais c'est de la déraison ! .> répondit Charlotte.
— « Eh ! quelle passion est raisonnable , si nous en exceptons l'amour cependant , » reprit Auguste en embrassant sa femme.
Frédéric étoit veuf depuis un an , lorsque le roi tomba dangereusement malade. La foule des courtisans se porta aussitôt vers le prince hérédilaire, et l'on rechercha sa faveur avec
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la plus grande assiduité. Le comte seul s'abstint de se présenter chez lui , et tout entier aux soins qu'il croyoit devoir à son bienfaiteur , il ne se tourna pas vers le soleil levant, quoiqu'il lui fût impossible de s'abuser sur la perle qu'il alloit faire.
Le prince héréditaire ne l'avoil jamais aimé ; car il n'arrive guère que le favori d'un monarque soit celui de son successeur , et le comte regrettoit alors vivement que ses longs dégoûts ne l'eussent pas décidé plus tôt à donner sa démission j mais il n'étoit plus temps. Le roi ne vécut que trois semaines , ce qui força Frédéric à tenir sa délivrance d'un événement , tandis qu'il auroit pu la devoir à son courage. Du moins l'at-
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tendil-il sans regret , à la grande joie d'Auguste, quiJ'observoit alors avec une extrême attention.
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