‹ Auguste et FrédéricChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le roi étoîl mort depuis trois jours.

Le comte avoit vu deux fois le nouveau souverain , qui l'avoit fort bien reçu , et beaucoup de gens commençoient à croire que les grands talens du ministre favori , joints à l'estime dont il jouissoit généralement , pourroient fort bien le maintenir en place ; lorsqu'au moment de se mettre à table chez madame de TValstein , Auguste reçut un billet de son ami. Il ne contenoit que ces mots : — « Je suis arrêté , et traduit devant une haute cour. »

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Dans le premier instant , l'indignation chez Auguste surmonta la douleur j mais son courage et son sangfroid ne l'abandonnèrent point. 11 rassure sa femme et sa belle-mcre , qu'un si terrible coup accabloit, et sans perdre une minute , il remonte chez lui. Après avoir écrit au roi deux lignes par lesquelles il sollicite une audience , il s'habille à la hâte, et vole LU palais.

Le roi aimoit beaucoup les lettres j lorsqu'il n'étoit encore que prince héréditaire, il avoit en mille occasions donnéaubarondeMuldenles marques de la bienveillance la plus flatteuse, au point de montrer souvent le désir de l'attacher à sa personne ; et quoiqu'Auguste eût respectueusement éludé les différentes propositions sur ce

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sujet, il n'avoit jamais cessé de lui témoigner combien il esiimoit son talent et son caractère , et de l'engager à le voir souvent. Auguste pendant la route se rappeloit tout cela, et concevoit quelqu'espoir de sa démarche. Arrivé au palais , il remit sa lettre à un chambellan , sur l'amitié duquel il pouvoit compter, et le supplia de faire tous ses efforts pour obtenir une réponse prompte. 11 attendit son retour dans la plus vive anxiété ; enfin le chambellan reparut, et lui dit que sa majesté consentoit à le recevoir aussitôt. Auguste le suivit; il parvint dans le cabinet du roi, qui prit en le voyant l'air le plus gracieux.

— K Sire , dit Auguste tristement f lorsque, pour la première fois, j'ai

Thouneur de me présenter devant votre majeslé comme son sujet, il m'est bien doulemeux d'avoir à la solliciter pour l'ami le plus cherj mais le comte de Wolendorf est arrêté, et *

— « Mon cher baron, interrompit le roi, dont la figure devint plus grave, je ne puis rien pour lui maintenant j "VOUS le savez , la loi seule doit décider de son sort , et je n'ai pas le droit de faire grâce avant qu'elle ait parlé. »

— « Grâce ! sire , répondit Auguste, en relevant la tête avec dignité, je n'implore point sa grâce. Le comte sera jugé j il faut qu'il le soit , car la clémence de votre majesté ne lui rendroit pas l'honneur. Je ne sollicite autre chose , sire , que les moyens de le défendre. Je supplie votre majesté

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d'ordonner qu'il me soit permis de recueillir dans les bureaux de son ministère tous les renseignemens nécessaires à sa justification. Me présentant ici comme celui qui doit parler devant la haute cour , j'ose espérer que celte faveur ne me sera pas refusée. »

- — « C'est vous qui parlerez ? » dit le roi.

— « Oui , sire , et toutes les actions de sa vie me sont parfaitement connues. »

— « Les charges contre lui sont bien fortes. »

— « Je le suppose, dit Auguste; depuis beaucoup d'années , la haine et l'envie les rédigent , et c'est pour ce motif que je sollicite de votre majesté

le moyen le plus sur de les réfutée hautement. ;»

— « J'ignorois que vous fussiez resté aussi lié avec le comte , et vous me faites désirer vivement qu'il parvienne à se justicier. »

— « 11 se justifiera , sire ! s'écFia Auguste , il se justifiera. La belle âme de votre majesté n'éprouvera pas le regret d'avoir vu succomber sous les coups de la calomnie un de ses plus dignes sujets. »

Le roi prit une plume, et il écrivit lui-même l'ordre de délivrer dans les bureaux , au baron de Mulden , tous les renselgnemens nécessaires à la défense du comte de "Wolendorf.

— K L'avez-vous vu?*» demanda le roi.

— « JSou , sire ; mais j'espère qu'il

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me sera permis... » L'attendrissement subit dont il ne fut pas maître l'empêcha d'achever.

- — «Comme son défenseur, je pense que vous en avez le droit ; je l'accorde à son ami sans aucune restriction. »'

Auguste baisa respectueusement la main de son roi , et le chambellan ayant reçu l'ordre de le conduire à la prison, et d'y signifier qu'à toute heure le baron de Mulden pourroit Voir son ami, il prit congé.

Que ne souffrit pas Auguste lorsque , pouf arriver jusqu'à son cher Frédéric, il fut contraint de traverser les effrajans guichets , les portes armées de cent verroux , qui séparent des hommes libres les infortunés prisonniers? Chaque tour de clefdéchiroit son coeur. Enfin il parvint à

une petite chambre assez propre, dont la fenêtre étoit grillée ; ,et c'est là, qu'assis sur une chaise de paille, près d'une mauvaise table qui c^mposoit tout Tameublement de ce triste réduit , il trouva celui qui , depuis trois jours seulement, ne gouvernoit plus l'Etat.

Le comte , à la vue d'Auguste , se leva , et lui serrant la main :

— « Je t'attendois , » dit-il. Sa figure étoit calme. On y lisoit peutêtre une indignation concentrée , mais aucim abattement. Legeôlicries ayant laissés seuls , Auguste lui rendit compte aussitôt de ce qui venoit de se passer avec le roi. — «Auguste, c'en est fait, dit Frédéric, je n'oublierai Jamais l'outrage dont il paie mes longs services. Sais-tu qu'il a refusé

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de m'entcndre ; qu'il n'aprêlé l'oreille

qu'à mes lâches accusateurs ? Mais

il me permet de te voir, et je rendrois ^râce de cette faveur à mon plus mortel ennemi. »

Quoique l'acte d'accusation ne leur fût pas encore connu, Frédéric avoit quelques soupçons sur les différentes charges qu'il pouvoit contenir. Elles se détru^soient toutes facilement par 3e tableau succinct des opérations de son ministère , qu'Auguste alloit dresser sans retard; mais le comte avoit Surtout à combattre la haine d'une foule d'hommes, très en crédit sous le nouveau règne, et que dix ans d'envie impuissante envenimoient contre lui ; en sorte que son innocence étoit loin de le rassurer.

Si SQS ennemis l'emportoient cepcn

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dant , il avoit pris dans son âme l'iuébranlable résolution de ne poinl survivre au jugement qui le condamneroit, fùl-ce à la peine la plus légère. Auguste ne tarda pas à le deviner j il ne (douta point qu'en eflet , avec ce caractère qu'il connoissoit si bien , le comte ne supporteroit jamais la moindre flétrissure. Et celte idée terrible le fit trembler malgré lui sur le résultat d'une affaire, dont le suc^ ces lui sembloit certain , tant qu'il n'avoit pas frémi à la pensée des suites funestes d'un revers.

On communiqua le lendemain à Frédéric son acte d'accusation , et quoiqu'il ne renfermât que d'indignes calomnies , deux faits entr'autres s'y irouvoient présentés avec tant d'art, et offroieut de telles apparences de

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vérité , qu'Auguste sentit aussitôt de quelle importance il étoit de les cclaircir complètement aux yeux des juges. Ce travail fut long et difficile j il s'en occupoit avec Frédéric, après €kvoir recueilli dans les bureaux les différentes pièces qui leur étoient nécessaires ; en sorte que le plus souvent c'étoit la nuit qu'il rédigeoit le tout à tête reposée ; Charlotte ne le quittoit pas , et partageoit ses veilles ; assise près de lui , elle lisoit ou travailloit sans le troubler , mais elle éloit là.

— « Hélas ! lui disoit-il quelquefois en laissant tomber la plume , serois-je assez heureux pour confondre ses infâmes accusateurs, pour le justifier entièrement, q.uand je songe, Charlotte, que le moindre doute est sa moitî

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loufes mes idées se troublent , et il me devient impossible de continuer. »

Charlotte alors ranimoit son courage. Elle écoutoit la lecture de son dernier travail , et l'espoir qu'elle en concevoit fjaisoit renaître celui d'Auguste.

EnGn le jour redoutable arriva ; une foule immense s'éioit portée à l'audience , car le vulgaire aime les grandes chutes. Le comte de Wolendorf, couvert des ordres dont Tavoient honoré tous les souverains de l'Europe , vint s'asseoir sur le banc des criminels. Sa contenance étoit noble et tranquille j aucune altération ne se peignoit sur sa belle figure , et après avoir salué avec grâce ses juges et les spectateurs ,<^ il prit place , sans paroître éprouver la plu$

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légère émotion 3 tous les yeux cepentiant étoient portés sur lui , et la curiosité dans ce cas est si rarement accompagnée de discrétion et de délicatesse, que celui qui s'en voit l'objet, la confond aisément avec la malveillance.

On lut d'aboixi l'acte d'accusation , puis on entendit les témoins. Parmi ces derniers , dont les dépositions furent tovites à peu près insignifiantes, il se présenta un homme qui devoit sa fortune à Frédéric , et qui , pendant long-temps , avoit possédé sa confiance. On étoit parvenu à gagner ce malheureux, et à lui faire promettre de irahir son premier bienfaiteur. Un juge ayant demandé à l'accusé s'il connoissoit ce témoin : — « Beaucoup, répondit le comte ; il est plus

instruit que personne du fait dont s'occupe maintenant Ja cour; et puisqu'un heureux hasard me l'envoie , j'invoque son témoignage. Parlez, mon cher ami, » ajoula-t-il. Ces paroles, prononcées du ton le plus simple, troublèrent cet homme au point qu'il balbutia quelques mots sans suite , et finit par pâlir et sg trouver mal. On permit qu'il se retirât; mais cet événement, dont la cause étoit assez claire, produisit le meilleur effet en faveur de Frédéric.

Enfin , après avoir entendu les témoins , le président annonça que l'ami de l'accusé, qui s'étoit présenté comme son défenseur, pouvoit parier. Auguste se leva , et s'avançant vers le tribunal : — « C'est moi , dit-il d'une voix ferme, le baron de Mulden. >»

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Il est des hommes dont l'amitié répond de noire honneur à la société.

A la vue du baron de Mulden , per»sonne ne douta de l'innocence du comte , et les juges eux-mêmes ne purent se défendre de l'impression fa^ vorable à l'accusé qu'éprouva l'asseni' Mce entière. Auguste réfuta d'une manière victorieuse, et article par article , l'acte d'accusation ; les murmures d'une approbation involontaire partoient de tous les coins de la ;salle. Mais lorsqu'il arriva à la seconde partie de son plaidoyer, et qu'il retraça sans la moindre exagération tous les bienfaits d'un ministère que le peuple entier avoit béni , un atten»drissement général se manifesta parmi les spectateurs, et plusieurs s'écrièrent d'une voix émue : « Oui , c'est la vér ri té, c'est la vérité! ».

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Auguste ayant cessé de'parler , Id président demanda à l'accusé s'il avoit quelque chose à ajouter pour sa défense? — « Non', sans doute , répondit le comte , en portant sur Auguste ses regards attendris. Qu'aurois-je à dire maintenant?» Puis , réfléchissant aussitôt que sa ^ive émotion pourroil s'interpréter comme une marque de foiblesse, il détourna la tète, et parvint à s'en rendre maître.

La cour passa de suite aux opinions, et pendant la demi - heure qui s'écoula jusqu'à son retour , Auguste fut bien certaineraenlcelui qui souffritdavantage. Enfin les juges rentrèrent, et le président déclara « que Frédéric de Mulden, comtedeWolendori, étant acquitté unanimement par la cour de toutes les c barges portées contre lui .

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seroit mis en libcric sur-le- champ. »

A peine ce jugement ful-il prononcé que les plus vifs applaudissemens cclalcrcnt de toute part; le comte et son ami traversèrent avec beaucoup de peine la foule qui sepressoit sur leur passage , et dont les acclamations le$ accompagnèrent jusqu'à leur voiture.

•— « Chez toi , » dit Frédéric , qui put enfin eniin respirer , et serrer la ïuain d'Auguste,

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