‹ Auguste et FrédéricChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Peu à p^i Auguste s'accontuma à passer la plupart de ses soirées chez madame de Walsiein. Une grande partie de sa matinée étoit consacrée au travail j car il eut bicnlôt repris ce calme et cette force d'esprit qu'il avoit cm perdus sans retour. C'étoit le plus souvent après dlncr que Frédéric venoit passer une heure ou deux avec lui , après quoi il descendoit chez ces dames, et terminoit sa journée avec elles. 11 ne fut pas longtemps à remarquer dans Charlotte

quelque chose qui la distinguoit tellement du vulgaire , que l'on éloit forcé de s'occuper d'elle , ne fût-ce que par curiosité. Sa contenance , son ton , offroient un modèle de noblesse et de décence : il étoit impossible de porter plus loin la réserve , et cependant il arrivoit en mille occasions que ses yeux et toute sa personne exprimoîent subitement Témotion laplusvive^ presque toujours alors l'embarras succédoit a l'impression qu'elle n'avoit pu cacher , et elle reprenait l'air calme qui lui éloit habituel j en sorte qu'un habile observateur ne tardoit pas à découvrir qu'il y avolt en eîle je ne sais quoi de secret , quelle s'impbsoit la loi de ne jamais manifester , et que son ame éprouve it toujours beaucoup plus que n'exprimoient ses discours. Son

amour pour sa nicre étoil extrême; tout ce que la plus vive tendresse peut inspirer de soins délicats éioit prodigué-parcelle à madame de Walslein,.niaiselle faisoit ea sorte qu'on le remarquât le moins possible. Aussi madame de Walstein dit-elle un jour en riant : k Je ne sais comment s'y prend Charlotte , mais elle trouve le moyen d'échapper à la reconnois^ sance. Moi , par exemple , elle me soigne du matin au soir ; tout est prévenu , tout est fait autour de moi , et je ne puis saisir une occasion de la remercier : elle me sert à la manière des sylphides. «

Auguste, qui venoit alors depuis près de. trpis moiis chez madame de Walsleia 5 et qui commençoit à croire que Charlotte valoit la peine d'être

observée avant qu'on la jugeât, se rappela tout à coup le premier dîner qu'il avoit fait avec elle , et la regardant d'un air fort expressif : « Oui , dit-il , à la maiiicre des sylphides . J'ai déjà cru remarquer une fois quelque chose de my&térieux dans les secours accordés par mademoiselle de Walstein.»

— « Quelle idée ! ^ dit Charlotte , en souriant avec un peu d'embarras.

■ — « Hé quoi, voul«z-vous le nier ?

reprît Auguste gaiement j l'instinct du sexe l'emporte-t-il au point de rendre la noble Charloue dissimulée ? »

■— V J'avouerai tout ce qu'il vous plaira , répondit Charlolle avec vivacité , plutôt que de vous entendre dire du mal des femmes , comme cela vous arrive si souvent, t^uoi , monsieur le baron , avant d'ofï<îïiser ainsi noire

sexe , ne pensez-vous donc jamais à votre mère ! »

11 seroit impossible de peindre l'air avec lequel Charlouc prononça ces derniers mots ; il auroit suffi pour toucher Auguste , lors môme que le souvenir de la comtesse de "Waltoff ne seroit pas venu la frapper aussi vivement.

— « Et si vous saviez, dit Auguste, qu'ayant perdu ma mère fort jeune , celle qui m'en a tenu lieu étoit un ange de vertus et de bonté , vous me trouveiiez bien plus coupable. J'ai cependant besoin que vous me pardonniez pour me pardonner à moi-même. J'ai le plus grand tort , en effet^ et jamais , à partir de ce moment , je ne dirai un mot coBtreles femmce . Me pardonnez*

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vous le passé , mademoiselle de Wals-

teiD? »

Charlotle lui lendit la main en souriant , et il la pressa de ses lèvres avec respect.

— (fFort bien 5 dit madame de Walslein en riant j voilà la paix faîte; cependant il faut convenir que Charloitc est un peu sévère. »

— K JNon , non , répondit Auguste , elle est toujours , toujours ce qu'il faut être. » Et la conversation prit un autre tour. Mais quelques jours après un cousin de madame de Walstein se trouvant chez elle en visite, on parla de délicatesse dans les manières, les senlimens et les procédés. Chacun avoit fait différentes réflexions sur ce sujet, à l'exception de Charlotte qui n'avoit rien dit, lorsque Auguste se tournant tout à coup vers elle : — « Et

moiselle de Walslein, dit-il , je serois bien curieux de connoîtrc votre opinion sur la délicatesse ? »

— « Je pense, répondit Charlotte, que celui qui en est privé perd de grandes jouissances j car en beaucoup d'occasions il ne comprend pas les autres hommes. »

— « Comment ! dit en riant le cousin, croyez-vous donc , Charlotte, que la plupart des hommes ont de la délicatesse? Et les femmes peut-être ? »

ajouta-t-il, en riant plus fort.

Charlotte regarda Auguste , qui répondit sans la regarder :

— « Les femmes en ont généralement plus que nous ; cependant j'en ai connu à qui ce sentiment étoit totalement étranger. >» En achevant ces mots , il tomha dans la rêverie , et

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pendant quelques insians, il ne prit plus aucune part h la conversation qui se continuoit.

^ « Hé bien , cette musique ? dii le cousin j n'entendrai -je pas aujour^ d'hui mon air italien? Je ne suis venu que pour cela. »

Auguste n'avoit jamais entendu cbanter Charlotte ; quoique madame de "Walsteln eût souvent dit que sa lille étoit excellente musicienne, elle l'engageoit rarement à se mettre au piano , et la laissoit maîtresse de refu^ ser, ce que Charlotte avoit toujours ^ fait • en sorte qu'Auguste pensoit bien que le grand talent de mademoiselle de Walstein se réduisoit à quelques - dispositions, puisqu'elle évitoitcons.

tamment de se faire entendit. Pour ce soir, cependant, ce fut toute autr«

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cliose. Sur les premières paroles de son cousin , Charlotte se leva ; et s'approchanl d'Auguste, qui n'éloit pas sorti de sa rêverie : « Aimeriezvous la musique , monsieur de Muldcn? M lui dit-elle.

— er Excessivement , » répondit Auguste , en se levant fort surpris.

— « C'est que je ne veux rendre personne victime de ma complaisance pour M. de Geisberg, » reprit Charlotte avec gaîté. El M. de Geisberg ( c'étoit le nom du cousin) a jaiat porté les bougies sur le piano , clk chanta aussitôt l'air qu'il avoit désiré.

Si jamais l'étonuement fut porté au comble, ce fut lorsqu Auguste entendit la plus belle voix , jointe à une méthode qui rappeloit les premiers talens de l'Italie. Jamais dans la société

il n'avoit rien rencontré de pareil :

il croyoit rcver ; et les yeux arrêtés

sur Charlotte , il éprouvoit une sorie

d'extase.

— K Bravo ! bravo ! s'écria M. de Geisberg à la fin du morceau. On n'a jamais chanté comme cela. Il n'y a qu'elle au monde pour cette pureté, cette expression î Enfin , elle m'a rendu tous nos chanteurs insuppor.tables , voilà la vérité. »

— « Quant à moi , dit Auguste , en s'approchant de Charlotte , je ne vous ferai point de complimens; car je suis tellement surpris, tellement surpris, que je ne puis dire un mot. »

— « Aim^z-vous cet air italien ? ;> demanda-t-elle.

— (( Je vous avoue franchement que j'en préfère beaucoup d'autres. Jo

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l'ai entendu chanter trop souvent , ajouta-t-il , avec un sourire un peu pénible j mais il n'étoit pas chanté comme cela. »

— « Je suis fâchée que mon cousin l'ait choisi , » répondit- elJe d'un air plein d'intérêt et de bonlé. j

— K Maintenant , dit M. de Geisbcriï , une romance française. »

— «t Oh ! non , répondit Charlotte , je ne veux rien chanter de triste. »

— « Une seule romance , répélat-il , tmc seule ; mais il me la faut. »

— « Hé bien donc , celle-ci , » dit Charlotte , en montrant à Auguste , comme pour le consulter, celle qu'elle prenoit sur le piano.

— K Elle me plaira d'autant plus ,' repondit Auguste , que je ne devrai

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qu'à vous seule le plaisir de la Con-

noître. »

— « Elle est toute nouvelle , » dit Charlotte , en s'asseyaiit de nouveau pour chanter, tandis qu'Auguste alloit reprendre sa place vis-à-vis d'elle.

Cette voix si touchante l'émut encore bien davantage , lorsqu'elle e:xprima les chagrins de l'amour. Sans rien de force , avec ce naturel qui paroît si facile à imiter dans les arts , et qui est le comble du talent , Charlotte , lorsqu'elle chantoit une romance y.

auroit arrache des larmes à l'être le plus indifférent ; et c'étoit avec peine qu'Auguste retenoit les siennes , lorsqu'après le dernier couplet , elle prit en riant un rondeau , par lequel elle termina , au grand regret du cousin , qui demandoit encore autre cho&e.

p€U après on se sépara. Auguste , rentré chez lui , étoit comme poursuivi par ces accens qui l'avolcnt touché jusqu'à l'àme. «Oui, pensoilil , Charlotte est une femme distinguée , extrêmement distinguée. Il esi bien heureux que le sentiment qu'elle £jit naître ne ressemble en rien à deramoiir; et cependant , ce soir, tandis qu'ella chantoit, sa figure étoit vraiment ravissante ; mais je suis bien certain de la revoir c^eaiain sans éprouver le genre d'émotion qu'elle m'inspiroit alors j car ce n'est pas la première fois que j'en fais l'épreuve.

Je voudfois être son ami le plus inlinae ; je voudrois être son fière, et voilà tout ; ce qui s'accorde à merveille avec la résolution inébranlable que j'ai prise de n'être jamais amour

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reux. Je suis bien certain maintenanl qu'avec Charlotte je n'ai pas ce danger à craindre. » Ce qui étonnoit le plus Auguste, c'est qu'il n'avoit jamais surpris en elle un seul mouvement de coquetterie. « Il y a quelque chose dans cette âme-là , se disoit-il, qui ne ressemble pas à tout ce que l'on rencontre. Je voudrois que Charlotte parlât un peu plus j je voudrois surtout lui parler seul. Si elle étoit

mariée » Puis, toutes réflexions

faites , Auguste préféra que Charlotte n'eût pas de mari : car, sans avoir aucune prétention sur une femme , les hommes aiment assez que celle qu'ils voient habituellement ne leur préfère personne.

11 arriva ce qu'Auguste avoit prévu , c'est qu'il revit le lendemain made-

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molsellc de Walstein , sans ressentir la moindre émotion. Charlotte n'avoit aucunes de ces manières proi'oqiiantes i qui réduifcut bientôt tous les rapports entre les deux sexes à des rapports de galanterie. Ses regards étoient doux et Lienveillans , mais ils n'étoient pas tendres ; et pour parler le style trivial de certaines dames , Charlotte tiq, faisait pas des yeux.

Ses discours étoient le plus souvent sérieux; on n'auroit point osé ne pas lui parler raison ; et lorsque les charmes de sa personne faisoient naître d'autres idées , on en éîoit détourné par le calme et la retenue qui rcgnoient dans toute sa contenance.

Auguste ne retrouva donc que la jeune amie qu'il avoil quittée la veille, sans se rappeler la sensation , un peu trop

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vive peut-être, qu'elle lui avoit fait alors éprouver j et , tranquille désormais sur des émotions fugitives qu'il ne chercha pas à s'expliquer , puisqu'elles éiolent sans conséquence , il prit plus de plaisir que jamais à passer chez madame de Walstein tout le temps qu'il ne donnoit pas au travail ou à son ami.

Six mois s'étoient passés depuis le mariage de Frédéric , qui commençoit à presser vivement Auguste dô revoir la comtesse de Wblendorf; mais Auguste épiouvcit une répugnance invincible à lui accorder cette satisfaction. — « Que veux-tu , disoitil^ je suis tranquille, je vis heureux : la vue de la comtesse ranimeroit au moins des souvenirs qui me seroitînl pénibles, et qui iroubleroient ma paix,

Elle-miîme , sois-en sur, ne me reverroit point avec plaisir. Attendons encore. »

En eflel, la comtesse étoit loin de partager le désir de son mari. Quoique irès-accoutumée à se contrefaire , elle étoit contrariée d'avoir à jouer un rôle de plus , surtout avec un homme spirituel , qui la connoissoit trop bien pour être aisément sa dupe.

Auguste d'ailleurs par intérêt pour son ami , auroit peut-être exercé sur elle une surveillance qu'elle redoutoit, et dont elle avoit été mise à l'abri j usqu'ici par les nombreuses occupations du comte. Elle Gnit donc par prier Frédéric de ne pas insister autant pour opérer un rapprochement qui paroissoit répugner au baron de Mulden; et, feignant de se trouver

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offensée d'une si longue résistance * elle obtint de son mari qu'il seroit quelque temps sans parler à Auguste sur ce sujet.

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