‹ Auguste et FrédéricChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Auguste en se retirant ayoît bien recommandé à son domestique de ne point s'endormir, et de Tenir lui ouvrir très-douceraent chaque fois qu'il viendroit frapper à la porte de l'antichambre j car il sentoit bien qu'il lui seroit impossible de ne point s'in^ former de ce qui se passeroil en bas jusqu'à l'arrivée du chirurgien. 11 ne se dissimuloit plus que toute son existance étoit attachée à celle de l'aimable créature qu'il laissoil si souffrante et d'esprit et de corps. « Com-

ment , se disoit-il en marchant dans iSa chambre , comment n'ai-jc pas reconnu plus tôt que le bonheur de ma vie étoit en elle? comment ai-je cru ne l'aimer que foiblement? Ah ! slj'allois la perdre lorsqn'^nfin j'ouvre les yeux sur la force du sentiment qu'elle ïn'inspire ! si J'aliois la perdre^! je n'aurois plus qu'à mourir. » Puis il réfléchissoit que ses craintes étoienl fort exagérées , que Charlotte ne couroit aucun danger grave; et sa tète se calmoit , et Son cœur cessoit de battre -avec violence. Au bout d'une heure , cependant, il ne put résister au désir de descendre chez madaime de Walslèin. U frappa avec la plus grande précaution; George, soii dômes»tique , vint lui ouvrir, et lui dit qu'on * ne J'ûvoil point appelé , et que sanj

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doute ces dames dorraoieiit , car depuis quelque temps il n'eatendoitplus aucun bruÎL Auguste alla doucement écouter à la porte du salon ; le plus grand silence en eftet paroissoit régner dans la chambre. « Siellepouvoit dormir! se disoit-il, quel bien cela lui feroit ! Georges , dit-il à voix basse en entrant dans l'aniichambre , vous sentea bien qu'il est impossible que les domestiques de madame de Walstein suffisent aux soins qui seront long-temps nécessaires. Restez ici au.* tant que vous pourrez. Plus vous vous rendrez utile à ces dames , et 9làiQux VOUS m'aurez servi. »

— « Ab ! M. le baron peut êU'é tranquille , répondit George; je suis trop heureux de pouvoir les servirt etsurtout cette charmante demoiselle»

Dernièrement encore n'a-t-elle pas donné de l'argent à ma femme, qui étoit sans ouvrage , pour payer les mois de nourrice de notre enfant? »

— «Mais je ne savois pas, George, que vous étiez marié ?»

— « Je n'ai jamais osé l'avouèr^Q M. le baron. »

— « Pourquoi donc? reprit Auguste; à l'avenir, George, c'est moi qui me charge de votre enfant tout-àfait , entendez-vous ? » et il sortit , laissant George se confondre en ré-^^''^ mercîmehs et en bénédictions.

Près de cinq heures s'écoulèrent sans qu'Auguste pût rien apprendre de ce qui se passoit dans la chambre de madame de "Walstein , quoiqu'il descendît plusieurs fois. Enfin le moment où le chii'urgie» devoit revenir

approchant, il frappa de nouveau à la porte, (jue Charlotte vint lui ouvrir.

— «Hé quoi , c'est vous ! dit-il, en J€lant sur elle des regards mêlés d'inquiétude et de bonheur; comment s'est passée la nuit? »

— « Aussi-bien qu'il est possible; elle a dormi deux heures , mais d'un sommeil si calme! »

— « Et vous ? * dit Auguste.

-^ « Oh ! moi , je n'ai point dormi , mais je me sens beaucoup mieux , be'iucoup mieux. Victoire est maintenant près d'elle , et j'allois enfin ôier cette vilaine robe, » ajouta-t-elle , €nf. iiegardant les fleurs qui garnissoient son habit de bd.

— « Je voiis trouve encore bien rouge. Le chirurgiept va venir; faites

tout ce qu'il vous dira , je vous e»

supplie. »

t — « Je vous le promets, répondit-»

elle ', Dieu me présçiTe de tomber malade maintenant ! Mais vous veniez sans 4oute pour voir le chirurgien ? Entrez dans le salon , je reviens à l'instant. » Quelques minutes après «n effet , elle reparut véiuc d'une-simpie robe blanche , et ses cheveux né-» gligemment attachés j mais aux yeux d'Auguste alors elle n'avoit plus besoin de parure.

— tf M'a-t-elle demandée ? » ditelle à voix basse. Auguste ayant répoudn que ^on,, elle aUoit puvrir la porta de 1» chambre lorsque , rêvencnt sur ses pas : « Cher monsieur deMulden, dit-elle â Auguste , je ne ▼eiiS dis rien ; lOuicst là, » ajoma-

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t-elle en posant la main sur son cceur.j puis elle entra chez sa mère.

Qui n'a jamais cprouvé qu'un sen^^ timent de bonheur peut régner au fond de l'âme, à travers le chagrin et les plus vives inquiétudes ? Auguste trembloit pour madame de "Wais^^ tein ; hélas ! quelquefois même il trembloit pour Charlotte , et je ne sais quelle sorte de jouissance s'emparoit de son cœur dans une situation si douloureuse. Pour Tempire de l'univers , il n'eût pas quitté un moment ce lieu de tristesse , oii les craintes , les espérances d'une autre raodifioient tour à tour son existence entière; oix Ton comptoit sur ses soins ; où l'on ae croyoit pas devoir l'en remercier.

Ah ! comme il sourit de pitié l'heureux être qui counoît la douce ur d'ua 2. 5

dévouement complet, lorsqu'on ose A^anter devant lui les avantages négatifs qu'on relire du froid égoïsme !

Le ehirurgien trouva madame de .Walstein aussi bien qu'il éloit possible j et lors qu'il sortit avec Charlotte, .il- assura Auguste qu'il n'existait pas le moindre danger. Charlotte, qui l'écoutoit attentivement , n'eut p^s plutôt entendu ces heureuses paroles, qu'elle s'écria : « Quoi , monsieur , pas le moindre ! pas le moindre ! »

Et tombant alors sur un siège , un torrent de larmes vint enfin soulager son cœur. Auguste effrayé , prit ses miains dans les siennes.. — « Laissezla pleurer , dit le chirurgien, ceci, liieu loin de m'alarmer, me tranquillise beaucoup. Maintenant celte charriante demoiselle voudra bien ne pas-

sêr que la moi lié des nuits , ainsi que notis én'>&6mmes; 'cbîlventié", et tout ira l)fen, » 11 sortît en proinetlaiit de revenir lé sdir/. Charlotte s'efforeoit cPa^rétér ses pleurs , et d'en faire disparoîtrc là trace. — v. Ah! monsieur de Mulden , dît-elle en essujimt ses yeux devant la glace , c*est à présent que j'ai vraiment du courage, puisqn'îi nie s'agit plus que de la soigner , de la "distraire surtout, car elle Ta cruellement s'ennuyer ! »

— - « Nous lirons près à'ellQ les s airs j » dit Auguste.

— « Oui , répondit Charlotte en souriant à travers ses larmes, nous ii^rons jSrcs d'elle. Si vous saviez combien elle vous aime! cette nuit encore elle' m'a parlé de vous. ■

— ^ f El moi , dit Auguste avec feu,

jugez à quel point je dois chérir la

mère de Charlotte ! »

Lcfton dont il prononça ces mots auroit éclairé toute autre femme sur l'espèce de sentiment qu'il éprouvoit alors. Cependant Charlotte le cora- |)rit si peu qu'elle lui serra la main «u signe de reconnoissance. Auguste sourit , et la suivit chez madame de Walstein.

^^^^ compter de ce jour touts'arràttgea dans la maison , de manière que, sans trop fatiguer personne , madame de Walstein reçut tous les soins nécessaires. Auguste se chargea de l'emploi d'amuser la malade , et certes aucun ne fut mieux rempli. L'absence du Toi, que 4es ministres àvoîent .suivi , lui laissoit alors tout son t«mps; à peine avoit-il dîné, qu'il venoit

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ptendre sa place à côté de Charlotte.

Sa conversation avoit ùn^cbarme , qu'augmentoit encore alors le désir de plaire. 11 racontoit à merveille , el sa mémoire éioit prodigieuse. Soit qu'il causât , soit qu'il lût, ses iràHts, extrêmement mobiles quoique fort réguliers , s'embeilissoient au point qu'aucune figure ne pouvoit être comparée à la sienne ; et si l'on ajoute que les manières les plus nobles , la tournure la plus élégantesejoignoient à taot d'avantages personnels , on ne sera pas surpris qu'un soir, comme il alloii prendre congé, madame de Walsiein lui dit en riant : « Savez- Tous bien une cliose , mon cher baron , c'est que vous êtes un homme charmant. »

Charlotte ne le disoit pas , mais

combien Augnsie auroit dçsiré qu'elle le pensât! C'est en vain qu'iM'observoit sans cesse , pour juger de l'efTet que produisoient sur elle tant de soins et taiil d'amour. Ses manières avec lui étoient si naturelles , si égales,.

elle sembloit si bien le;, considérer comme le plus tendre ami, qu'il conimençoit à desespérer de lui faire comprendre autre chose. Cependant il remarquoit avec assez de joie q^a'çUe paroissoit préférer sa so.ciétéi à t&uie atili*ê. Quelques amis de raadanae de Walstein , désirantlui témoigner Jjeur intérêt, Tenoil souvent lavoir. M; de Geisberg , notamment , étoit fort assidu; il se passoit donc peu de soirées sans que l'on ne reçût deux ou trois visites. Mais plus elles étoient courtes, plus Charlotte étoit satisfaite.

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Elle yenoit se rasseoir près d'AuguS'e en (disant avec gailé : « Maintenant on est bien. » Un jour qu'ils étoient seuls, Auguste lisoit à madame de "NValstein un ouTrage qui venoit de paroître, et qu'à travers une foule d'anecdotes , l'auteur avolt semé de quelques réflexions morales.

On y lisoit ce qui suit : jt [Tout » est mystère pour nous, dans notre M propre cœur » et bien souyeut nous « sommes les derniers instruits de co V qui s'y passe. J'ai connu une femme « qui , pendant plusieurs années ,

* avoit cru n'aimer que d'amitié un » homme qu'elle voyoit tous les joui s^ » Tant qu'elle fut l'objet de ses soins ,

* de ses préférences , le sentiment » qu'elle éprouvoit lai parut calnie , j' paisible , et elle aurpil pu passer sa » vie dans son erreur; mais cet homme

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* étant devenu amoureux d'une aurr* » femme, elle se trouva témoin de*

* soins qu'il lui rendoit, et le bandeau » tomba. L'infortunée en mourut,

* après avoir écrit à celui qui lui

* eoùtoit la vie : Mon amitié pour

* fôus , détoit de Vamour. »

En lisant tout ce passage , Auguste n'en avoil fait l'application qu'à lui*' jlaême j combien de temps ne s'étoit-îl ) pas abusé sur ces sentimens pou»

Charlotte? en sorte qu'arrivé à c^»

mots : «' Mon amitié pour vaifSi^ c'étoit de l'amour , » il ne fut pas îe maître de son émotion , et il porta lef ycnx sur elle. Quel fut son étonne^ ment de la voir pâle et tremblante l Sa tête étoil baissée vers la terre , ea , sorte qu'elle ne s'aperçut pas qu'Aïf»- ^ gusieTobservoii : il s^ivoit cependant

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tous ses inouTem€ns'> et l'espoir , le douK lespoit fit enGn palpiter son cœiar.

-^ « Mais Yoilà qui est terrible , dit enBn madame de Walstein : cette pauvre femme! » ' '

— « Oui, dit Charlotte, saiis leVer les yeux, et avec une expression qui ne peut se décrire ; ouï , je conçois qu'on en meure. » Puis elîe sortit de la chambre sous un léger prétexte.

Auguste n'osoit croire au bonheur qu'un instant renoit de lui révéler.

S'il s'abu^oit \ cependant la vive émotioti de Charlotte n'avoit point été douteuse j Charlotte ne Vortoit que dans l'espoir de la lui cacher, et elle sortoit sans l'avoir regardé une seule fois. IJ étoit aimé I cette idée lejeioit dans une telle ivresse qu'il n'emea-

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doit pas un îiiot de ce que disoit madame de Walstein , et qu'il répondoit à tort et à trarers aux 5réflisÈîi<)ns qu'elle contiriuoît 'dé faire sUr leur lecture^ les jeux tournés vers la porte, il ne les en détachoii que pour les porter sur la penduiîé , qui al^oit sonné une demi-heure depuis 1à^ disparition de Charlotte; « mais il 'faudra tien qu'elle revienne , pens6it-il , et certainement je ne pariirai::point qu'elle ne soit rentrée, jj Enfin Ghar- Jotte reparut; son air étoit calme ,î;a contenance tranquille, et rien'ii'ànnonçoit que le plus léger troublé eût affecté son âme.

— « Avéz-vôus lu encore quelque chose? « ~demanda-t-ellé en sôlir*iï(nt à Auguste, qui , fort xlésappôtn lé , ne répondit pas.

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-f*n«<;]?fQ^^ dit madame de "Walstein : mais tu es resiée bien longtemps absente ! » Gharlollc en donna une raison plausible , e^ se remit à causer avec la plus grande liberté d'esprit. Auguste commençoit à croire qu'il s'étoit flatté à tort. Son cœur se serroit^ et une humeur marquée se manifestoit malgré lui dans ses discours. Enfin , l'heure de prendre congé étant venue ^ il lui restoit encore mie épreuve à faire. Tous les soirs , en quittant Charlotte , il lui baisoit la main ; si elle évitoiî cet adieu, elle lui rendoil toutes ses espérances ! Il se lève , souhaite le bons.^jir à madame de Walsiein , et , dans un état d'agitation que l'on ne peut se peindre si l'on n'a pas beaucoup aimé , îl s'approche de Charlotte.

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« A demain , » lui dit-elle du ion le plus dégagé. En prononçant ces mots, elle lui tend la main, tout comme à l'ordinaire} il teut la porter à ses lèvres j mais il la laisse retomber , et il son.

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