‹ Auguste et FrédéricChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Auguste passa une fort mauvaise nuit. Quoique la conduite de Charlotte eut élé âiins reproche , le jeune d'Asfcld se trouvoit introduit, et introduit par elle ! Sans doute il alloit venir tous les jours? Mais, ne revîntil pas, c'éioit trop d'une fois. Auguste sentoit l'impossibilité de dissimuler son mécontentement lorsqu'il reverroit Charlotte. Et cependant quel droit avoit-il de se montrer jaloux? Il penchoit alors vers l'avis de Frédéric, ei se décidoit presque à déclarer son

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amour. Mais un refus positif qui la séparoit d'elle sans retour, c'ctoit la

mort ! 11 passa dans ces réflexions

tout le temps qui précéda l'heure à laquelle il descendoit ordinairement le matin chez ces dames j il eut paru élrange qu'il n'allât pas savoir des nouvelles de madame de Walstein , en sorte que , tout irrésolu qu'il étoit encore , il se décida à s'y présenter.

Madame de "Walstein étoit seule.

Après avoir répondu aux questions que lui faisoit Auguste sur l'état de sa santé, elle entama différens sujets de conversation ; mais elle paroissoit distraite et fortement préoccupée.

Enfin, bannissant toute contrainte:

— « Vous ne voyez pas Charlotte , dit-elle, je l'ai, sous un prétexte, envoyée dehors avec Victoire, parce

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que M. de Geisberg vouloit me voir seule ce matin. » Le cœur d'Auguste battit avec violence. — « Vous êtes trop mon ami , mon cher baron, reprit-elle, pour que je vous cache un secret d'où dépend mon bonheur, puisqu'il intéresse celui de ma fille. » Auguste s'inclina sans répondre , et elle continua ; -^ k Vous avez vu hier soir ici le jeune d'Asfeld , que mou cousin avoit amené? »

— (f Ah ! on l'avoit amené , » pensa Auguste , qui reprit un peu courage.

— « 11 est d'une figure fort agréable, poursuivit madame de Walstein.

On dit qu'il a de l'esprit ; vous connoissez sa naissance , et il possède dix mille écus de rente (i). Hé bien ,

(i) Quarante mille franc* de notre monnaie.

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il demande Charlotte en mariage. Je vous avoue que je serois charmée qu'elle l'acceptât. Vous a-t-elle parlé de lui quelquefois?*)

— « Jamais , » répondit Auguste d'une voix altérée.

— K Ah ! je crains Lien qu'il lui plaise médiocrement. Elle m'a dit hier soir qu'elle avoit trouvé fort indiscret que M. de Geisberg l'eût amené , et que les nouvelles figures étoient déplacées dans une petite réunion de ce genre ; on auroit vraiment cru qu'elle avoit de l'humeur, et vous savez si elle en prend jamais ! »

Charlotte présente , rien dans le monde n'eut pu empêcher Auguste de se jeter à ses pieds , tant ce récit le ravissoitj mais une si vive inquiétude 50 méloit à sa joie, qu'il aitendoit

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impaliemment que madame de Walstein poursuivit.

— « Vous me connoissez trop , reprit-elle, pour penser que je veuille jamais contraindre l'inclinalion de Charlotte ; aussi me garderai- je bien de lui montrer tout le désir que j'ai de faire ce mariage. Il faut qu'elle seule en décide , et je me reprocherois la moindre instance. >>

Auguste prit la main de madame de .Walstein , et la pressa de ses lèvres.

— « Mais ce jeune homme enfin, continua-t-elle , peut parvenir à plaire; tout nous promet de l'espérer. »

— « Il est bien jeune , » dit enfin Auguste.

— « 11 est plus4gé que ma fille , de deux ans ; d'ailleurs , mon cher baron

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nn motif que je ne dis qu'à vous, me fait désirer bien vivement de marier Charlotte. Ma santé est très-mauvaise, cette dernière secousse doit encore l'afibiblir : je ne puis supporter l'idée de laisser mon enfant chérie, seule , sans appui , sans consolation dans le monde ; ma mort seroittrop affreuse , je le sens. »

— « Eloignez cette idée, dit Auguste , vous n'êtes pas d'un âge qui puisse nous alarmer. »

— « Ah ! je m'affoiblir. tous les jours. J'ai par mon testament nommé M. de Geisberg tuteur de Charlotte.

Ma confiance eu lui est entière , et il la mérite; mais un bon mariage me tranquilliseroit beaucoup plus , vous le sentez. Ah ! si ce jeune d'Asfeld pouvoit lui plaire ! d'après tout le

bien qu'on dit de lui , Charlotte seroît lieureuse , et j 'attendrois la mort sans

crainte Mais qu'avez-vous? vous

me paroissez agité ? »

• — « Je le suis en effet , répondit Auguste , qui ne pouToit plus se contraindre. Ah ! vous ne savez pas qui vous avez choisi pour lui confier vos projets et vos espérances ! Un homme qui adore Charlotte , qui ne peut supporter l'idée de la voir la femme d'un autre î et cependant , sans pouvoir me flatter de plaire plus que M. d'Asfeld, j'ai moins de fortune, et »

— « Que dites- vous ! s'écria madame de Walstein , dont les yeux rayonnoient de joie , vous aimeriei ma fille? »

— « Au point de ne pouvoir la perdre sans mourir. «

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••^ « Quoi , vous aimez Charlotte!

Quoi ! je vous nommeroîs mon filsï reprit-elle. Eh! mon cher baron, que parlez-vous de fortune ! vous que je ehoisirois entre mille ; vous que je chéris presque autant que Charlotte elle-même ! Ah ! vous ne savez pas à quel point vous me rendez heureuse î »

— «f Et moi ! dit Auguste , croyezvous que je puisse exprimer combien ce que vous dites , et me touche et m'honore? Mais hélas ! je vous le répète , rien ne prouve que je sois 9imé ! X

— « Vous le serez , vous le serez , n'en doutez pas ; car je me rappelle

mille choses ; mais pourquoi avoir*

parlésitard?Jen'auroisiamaispensé...

non , Je n'aurois jamais cru que vous eu&eiez de l'amour pour Charlotte. »

— « Pendant plus d'un an, dit Auguste, je ne croyois pas en avoir. »

— K Voilà qui est étrange ! Je ne suis donc pas surprise de n'y avoir pas vu plus clair , malgré mes prétentions à la finesse -, mais j'étois si loin , si loin dé l'espérer , que je m'en tenois toujours à désirer un gendre qui pût vous ressembler en quelque chose , et c'étoit tout. Maintenant, il faut me laisser faire. Charlotte va rentrer, la sage personne sera bien adroite si je n'arrache pas son sccrel. »

— « Et comment? » dit Auguste, dont l'agitation étoit extrême.

— « Vous verrez , vous verrez ,• mais vous me laisserez dire. Contraignez-vous surtout , et n'ayez pas l'air si troublé. «

— (S Et s'il est clair qu'elle ne m'aime

pas , » reprit Auguste , que celte idée faisoit pâlir.

— « Alors , mon cher baron , vous n'auriez obtenu que mon consentement, qui ne vous seryiroit pas à grand'chose ; mais , continua-t-elle en souriant, je ne sais quoi me dit qu'il pourra vous être utile. »

Auguste qui comptoit les minutes , et dont l'impatience ne sauroit se décrire , n'entendit pas plutôt la voix de Charlotte , qui rentroit , qu'un violent frémissement parcourut tout son corps. Il se méfia de ses forces , et , par un mouvement involontaire , il se disposoit à sortir, lorsque madame de "Walslein en le faisant asseoir , lui dit : « Courage ! il n'est plus temps. » Charlotte entroit. Elle devint un peu rouge en apercevant Au-

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gusie , et madame de "YValstein , qui ne la quitta plus des yeux , s'empressa de lai faire plusieurs questions sur les différentes commissions dont elle l'avoit chargée. Charlotte répondit à tout dans le plus grand détail j enfia cet article étant épuisé :

— « Je parlois à M. de Mulden , dît madame "Walstein , de M. de Geisberg qui sort d'ici. »

— Ah ! » dit Charlotte , dont le sourcil cependant se fronça légcreftient , comme si ce nom lui rappeloit un souvenir peu agréable.

— « Je conHois à notre ami , montrant Auguste , l'affaire dont mon cousin est venu m'entretenir. »

— « Une affaire! dit Charlotte; que lui est- il donc arrivé? »

— K Oh ! rien à lui. Gela nous concerne. »

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^- « Nous î reprit Charlotte un peu

mquiète j quelque chose de triste? >»

— « Au contraire , répondit en riant madame de Wasitein • rien n'est plus gai , car il s'agit d'un mariage. »

— « D'un mariage! »

— « Oui. Je ne veux pas t'inirigijer plus long-temps ; il s'agit d'un mariage pour loi , et c'est le jeune d'Asfeld qui se présente. »

— « Vous avez répondu à M. de Geisberg? » dit Charlotte.

— « Que je te laissois entièrement libre de disposer de ta main , et que tu déciderois du sort de son protégé. »

— « Permettez d'abord que je vous remercie bien tendrement , dit Charlotte ; quant à ma décision sur ce STïjet, elle n'est pas douteuse. Je suis iort reconnoissante de l'ofiVe de

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M. d'Asfeld j mais il m'est impossible de raccepter, »

, — « 11 faut au moius prendre le temps de réfléchir. »

— (( Je vous réponds , maman , que mes réflexions sont toutes faites. »

— « Ce jeune homme est très-bien né , il est fort riche. »

— « On en dit beaucoup de bien , >> ajouta Auguste , qui enfin pouvoit parler. Charlotte leva les yeux sur lui et les y arrêta long-temps , puis elle reprit avec beaucoup de sangfroid.

— « C'est un motif de plus pour ne pas le tromper. »

— (■ Le tromper?» dit madame de ."Walstein.

— V Sans doute , répondit Charlotte, M. d'Asfeld en se mariant es-

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père sans doute épouser une femme qui le préfère aux autres, qui l'ainie enfin; et jamais je n'aimerai M. d'Asfeld. *

— <r Hé bien , c'est à merveille , répondit madame de Walsleîn , ne parlons plus de M. d'Asfeld ; mais ih faut te dire que ce matin j'ai vraiment été poursuivie par les prélendans , et qu'il me reste encore à te parler d'un, autre. *

— « Encore î » dit Charlotte en riant.

— « Je t'avoue que celui-là m'intéresse Jjcaucoup plus que M. d'Asfeld; je désire vivement qu'il n'éprouve pas un refus ; car il me seroit bien doux de le nommer mon gendre. »

— « Ah , mon Dieu ! dit Charlotte, à quel point vous me chagrinez ! »

— K Pourquoi donc ? »

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— « Quelle que soit cette personne, puisque vous êtes assez bonne pour me laisser disposer de moi , je répondrai par un refus. »

— K Sans la connoître? » Charlotte étoit alors entièrement tournée du côté de sa mère , en sorte qu'elle ne pouvoit voir Auguste, qui dans une angoisse inexprimable aitendoit chaque mot comme son dernier arrêt.

— c. Qu'ai-je besoin de savoir son nom? dit Charlotte j je suis bien certaine de ne point l'aimer j cela sulfit, ma chère maman, ajouta-t-elle , en serrant les mains de madame de "Walstein dans les siennes j souffrez que je reste près de vous ; toujours , ahl toujours, je suis heureuse, croyezmoi, autant que je puis l'être, et le Ciel permettra peut-être qu'il n'arrive aucun changementdans ma situation j

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c'est ma seule espérance depuis bien long- temps : vous ne voudrez pas m^ l'ôter? Non, vous m'aimez trop pour cela ; ne parlons plus de mariage > n'éloignez pas de vous votre pauvre Charlotte! » En parlant ainsi , sa vOix ^toit fort émue , et quelques larmes tomboient sur les mains de madame de Walstcin , qui ne savoit plus que penser.

— V Mais si celui qui se présente consentoit à rester avec moi ? »

— « J'en serois reconnoissante , sans pouvoir jamais l'aimer comme on doit aimer son mari. »

— « Tu dois au moins permettre que je te le fasse conuoUrc, et qu'il. . . »

— « Ah ! non, non, interrompit Charlotte; dites-lui ma réponse , je vous en supplie. »

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— cf Je vois bien que tu ne sais pas tout ce qu'il m'en coûtera , » répondit madame de Walstein en regardant Auguste, dont l'état étoit digne de pitié.

— « Ecrivez , reprit vivement Charlotte , cela est plus simple et plus facile. »

— « Tu as raison , dit madame de Walstein; hébien, écris toi-même, »

ajoutart-cUc , en approchant de Charlotte une petite table, sur laquelle éloient des plumes et du papier.

— • V Moi ! Certainement, maman , vous voulez plaisanter? »

— «Point du tout, répondit madame de Walstein , c'est du moins un moyen de lui adoucir ton refus. »

— (( Mais , cela est impossible ! »

s'écria Charlotte.

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— « Pourquoi donc? Ce n'est pas moi qui l'afflige, je ne dois pas me charger des consolations. »

— « Certainement, vous sentez qu'il ne seroit pas convenable ? »

— «f Au contraire, très-convenable, puisque je le permets. »

Charlotte se retourna vers Auguste, comme pour l'appeler à son secours.

Elle le voit pâle et tremblant.

— « Ecris , écris , reprend madame de Walsieinj c'est à notre ami , à M. de Mulden. »

— « Monsieur de Mulden , » dit Charlotte , qui poussa une espèce de cri , et dont lo visage devint couleur de feu.

— « Oui , mademoiselle , répondit Auguste , en se levant , et puisque j'ai été assez malheureux pour tout en-

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tendre , une lettre devient inutile. *

11 veut sortir.

— K Non , non , demeurez , s'écrie Charlotte, je vous en supplie , demeurez. » Et, saisissant une plume, elle trace rapidement deux lignes , les donne à sa mère , et veut s'échapper ; mais madame de "Walsiein, qui la retient, remet le billet à Auguste. 11 lit tout haut : « Charlotte de"Walsteiu s'engage à épouser le baron de Mulden, qu'elle aime d'ejptiis le premier jour qu'ils se sont vus. »

— o Charlotte , dit Auguste , en se précipitant à ses pieds , quoi î vous serez ma femme ! quoi I vous m'aimez !

Ah ! l'on ne meurt pas de bonheur î »

— « !Ni de peine , répondit Charlotte , car j'élois bien malheureuse quand je croyois..,. quand je peu-

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sois.... » Elle cacha sa figure dans le sein de sa mère. Madame de Walstein pleuroit de joie ; et pendant un quart-d'heure, pas un des trois ne sut ce qu'il disoit. Sans doute ils passent rapidement ces momens de la vie oii notre âme succombe sous le poids de la félicité; mais, par quel doux lien leur souvenir ineffaçable nous attaché à l'être chéri qui nous les a fait goûter î

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