CHAPITRE YIIL
Auguste ne remonta pas chez lui de la journée; il donna l'ordre qu'on l'avertît si Frédéric venoit ; mais Frédéric n'étant pas venu , il en eut peu de regi^el dans cette circonstance, attendu qu'il désiroit avant de revoir son ami , consulter madame de Walslein et sa (ille sur la conduite qu'on tiendroit à l'aveniravec la comtesse de Woleudorf. Il hésitoit cependant beaucoup à amener la conversation sur ce sujet , car il falloit faire des aveux qui lui coûtoient au dernier
ET FRÉDÉRIC. i4r
point. Il se plaisolt bien davantage à écouter madame de Walstein parler des détails relatifs à son mariage , et surtout à regarder Charlotte , qui s'abandonnoit sans contrainte à toute la joie qu'elle éprouvoit. Enlin on étoit sorti de table depuis long-temps, et la soirée étoit même fort avancée, lorsqu'il prit sur lui d'entamer le pénible récit de sa foiblesse passée.
— K II faut , dit-il , que je vous demarrie conseil sur une chose qui m'embarrasse beaucoup. Frédéric, dont je vous ai si souvent parlé, doit nécessairement assister à mon mariage; car vous savez tout ce qu'il est pour moi; mais vous savez aussi qu'il est marié.
La mère et la fille rapprochèrent toutes deux leur siège de celui d'Au-»
i43 AUGUSTC
gasie. Une vive curiosité se lisoit dan» les yeux de madame de "Walstein; mais on ne sauroit peindre le regard de Charlotte,
— « Oui , continua Auguste , un peu troublé j Frédéric est marié , et je ne vois pas sa femme. »
— « Jamais ? dit madame de "Walstein.
— « Jamais. »
— ^ « Et pour quelles raisons? »
— i' II faut d'abord , répondit Auguste , que vous imploriez pourmbî l'indulgence de Charlotte. Comment lui ferons-nous entendre qu'il est des instans dans la vie oii les hommes" peuvent être aveuglés par je ne sais quel prestige , qui ressemble à l'amour , et qui en conserve l'apparence tant qu'il est entretenu par des obs-
tacles ou par une habile coquetterie?
Le cœur n'est réellement pour rien dans une pareille ivresse; mais elle n'en prend pas moins sur nous ua empire, dont on rougit beaucoup un jour, et dont le souvenir a quelque chose de fort pénible. ]N'importe , je veux qu'elle sache tout. »
Les yeux de Charlotte étoient baissés vers la terre, et Auguste, sans la regarder une seule fois , lit un récit rapide de sa liaison avec Amélie, Quoiqu'il évitât avec le plus grand soin d'appuyer sur aucuns détails , il ne put faire disparoître entièrement dans ses discours une certaine coii^ leur de sentiment qui fit tressaillir Charlotte à plusieurs reprises ; et lorsqu'il arriva à l'époque où il partit pour la campagne , elle devina si faci^
lement qu'il avoit souflerl alors plus qu'il n'osoit l'avouer, qu'Auguste insista long-temps sur la guéri^n qui suivit , sans remettre le calme en son âme. — <' Je n'ai donc iamais revu la comtesse , continua Auguste lorsqu'il eut tout dit, et j'éprouve à la revoir une répugnance invincible. Cependant Frédéric est depuis long-temps mon confident ; il espéroit d'autant plus me voir heureux, qu'il doit penser que mon mariage produira un rapprochement entre sa famille et la mienne. Que faire? car il ne s'agit plus de moi seulement. La conduite de madame de Wolendorf, vous ne devez pas l'ignorer, est trop mauvaise pour que sa société puisse convenir à^ Charlotte. »
■ — « 11 est certain , dit madame de
ET FRÉDÉRIC. i^S
"Walstein , que sa répuiadon est détestable. »
— ?f Hé bien, convient- il que ce soit elle qui présente ma femme à la cour? qui l'introduise dans le monde?
Toùîès choses qu'on ne peut éviter si nous la voyons , car autrement nous blesserions Frédéric, qui vit dans la plus heureuse erreur, m
— cf Ecoutez , dit madame de Walstein , il me vient une idée , une idée excellente. 11 faut dire à votre ami que Charlotte est jalouse de la comtesse. }
— « Jalouse î s'écria Auguste, Je lui donnerois un ridicule. >»
— K iSon , dit enfin Charlotte d'un air sérieux , vous pouvez le dire sans crainte. »
Auguste la regarda , et quoiqu'elle
i4^ AUGUSTE
s'efforça de sourire aussitôt, il \it Lien que quelque trait avoitbiessé son âme; mais il ne voulut pas s'en expliquer en présence de madame de "Walstein , qui n'auroit pns manqué de reprocher à sa fille une susceptibilité , qu'Auguste trouvoit si naturelle ! Et on le fit enfin consentir à donner à son ami l'excuse dont il s'agissoit, comme la moins blessante qu'on pût imaginer.
Dès le lendemain en effet, Auguste raconta tout à Frédéric , qui prit doublement part à son bonheur, jusqu'au ■moment où Auguste ajouta, que Charlotte , instruite des senti mens qu'il avoit eus jadis pour la comtesse , croyoit plus convenable que l'on continuât à ne point se voir. — « Pardonne -lui cette faiblesse , dit Auguste , tu dois ainsi que moi la comprendre et l'excuser. »
— <t Je n'ai pas le droit de lueplaindre , repondit tristement le comte; il est juste que je porte toute ma vie la peine de mes torts envers toi. »
Ces paroles touchèrent tellement Auguste qu'il se seroit engagé des l'instant même à revoir la comtesse , s'il eût été certain de ne pas déplaire à Charlotte ; mais convaincu que cette démarche ne causeroit pour tous les trois que du trouble et des chagrins , il résista à son attendrissement, et répondit à Frédéric avec tant de tendresse et de raison qu'il parvint à lui persuader qu'en effet ce parti étoit le plus sage. Le mariage d'Auguste, d'ailleurs, soulageoit le cœur du comte d'un poids si cruel , qu'il se contenta pour le présent du bien qu'il lui fai-
i48 AUGUSTE
soit. 11 demanda à être présenté dès le soir même , à madame de Walstein et à sa fille , et sur l'offre que lui fit Auguste de donner la main à Charlotte le jour de la cérémonie , il reprit toute sa gaîté , et partit satisfait.
A peine éloit'il sorti, qu'Auguste ayant regardé par sa fenêtre , aperçut Charlotte qui se promenoit seule dans le jardin ; jamais jusqu'ici il n'avoit osé aller l'y joindre, mais ce jour-là il crut pouvoir se montrer plus hardi, et prenant dans son bureau le portrait de la comtesse , il descendit aussitôt.
Charlotte le reçut avec un peu d'embarras , causé par tous les souvenirs de la veille. Après s'être informé de la manière dont elle avoit passé la nuit : — « Quant à moi , ditil, heureusement je n'ai pas dormi;
ET FRÉDÉRIC. i4g
l'ai trouvé bien plus doux de me livrer âmes pensées. D'ailleurs je cherchois à m'expliquer un mot de Charlotte qui m'a frappé hier soir. Depuis long* temps je me suis habitué à remarquer tous ses discours , à en étudier le véritable sens ; mais à l'avenir , elle me permettra , j'espère , de m'adresser à elle pour connoître entièrement ce qui se passe dans son âme. »
« Comment , dit Charlotte en souriant , suis-je donc une personne dissimulée? a
— « Non , sans doute, ce n'est pas le motj mais n'est-il pas surprenant lorsque vos mouvemens d'abandon ne produisent jamais d'autre etïét que celui de vous montrer plus aimable et plus attachante , n'est-il pas surprenant que vous vous soyez imposé, je
jU AUGUSTE
ne sais quelle retenue qui vous force à renfermer une grande partie de vos émotions. Ah ! conseiTez cette manière d'être avec tous les autres, je serai bien loin de m'en plaindre , continua-i-il en souriantj mais avec moi , dharlotte , avec moi , au nom de Dieu, renoncez-y pour toujours , et que i'heureux Auguste ne lise pas à moitié dans votre cœur. »
— «Hé bien, dit Charlotte en baissant la téie et en effeuillant un rosier contre lequel ils se trouvoient alors , pour vous prouver que je commence à me corriger, je veux vous avouer un défaut que je porte peut- €lre à l'excès , et que je n'ai jamais pu vaincre -, vous avez dû vous attendre à m'en découvrir plus d'un , et dans le nombre sans doute , il en est que
ET FRÉDÉRIC. i5t
l'igûore, mais je sais je sais
<jue je suis jalouse. »
— « Ah î quel bonheur ! s'écria Auguste , d'apprendre enfin que Charlotte tient de l'humanité par une foi- Liesse quelconque ! Et ce défaut , ce terrible défaut , je l'aurois choisi entré tous. ISe suis-je donc pas jaloux aussi , moi , et n'ai-je pas détesté M. d'Asfcld du meilleur de mon cœur? »
— f Mais je ne l'aime pas , dit vi^ ▼ement Charlotte ; je ne Tavois pas aime , » reprit-ellc en rougissant.
Auguste sourit, puis tirant de sa poche le portrait de la comtesse , et reprenant un air sérieux : — « Charlotte , dit-il , voici le portrait que ^ous m'avez rendu vous-même , le premier jour que nous nous sommes vus. J'atteste le Ciel que depuis ce
i5a AUGUSTE
moment je ne l'ai pas regardé une fois , et que je n'en ai pas éprouvé le désir; je vous te remets aujourd'hui afin que vous le détruisiez. Quant à ce que j'ai pu sentir pour Ja femme qu'il représente, vous n'y songerez plus, j'espère, sans penser que deux mois ont suffi pour qu'un oubli total succédât à ces émotions passagères -, tandis que si je perdois Charlotte, jen'aurois plus qu'à mourir. »
Charlotte liésiloit h prendre le por^ trait ; mais Auguste insista tellement , qu'enfm elJc y consentit. — w Et pour l'avenir , Charlotte , reprit Auguste gaiement, je m'engage à ne jamais regarder une femme en âge de de plaire , à ne jamais parler à aucune »
— « Ah ! c'est trop , c'est trop , dit
Et FRÉDÉRIC. i53
Charlotte en riant , vous me rendez honteuse , et je me repentirai de ma franchise. »
— « Ce n'est pas trop , dit Auguste , si la convention est réciproque. »
— « Pour mon compte j'y consens ^ répondit Charlotte ;maispourle vôtre je n'exige qu'une promesse , et la voici : Vous pourrez regarder les femmes et causer avec elles autant qu'il vous plaira ; seulement vous cesserez aussitôt , si je vous avertis que vous me chagrinez. »
— « Et vous promettez bien de m'avertir ? »
— tt Je vous le Jure. «
Auguste ne s'étoit jamais senti plus heureux^ pour la première fois, il lisoit dans ce cœur qu'il avoit si longtemps désespéré d'obtenir. 11 ne s©
i54 AtJGtJSTE
iassoit point de questionDcr Charloue •sur miik petites circonstances où elle avoit été pour lui impénétrable.
Charlotte expliquoit tout, et décou- "Vroit ainsi une sensibilité si vraie et «i louchante , que rien d'aussi aimable ne s'étoit jamais présenté à lui, pas même en imagination ; çnfin Charlotte lui dit en riant : — « J'espère que maintenant vous ne m'accuserez plus de manquer d'abandon; mais vous sentez bien que si l'on disoit ces choses-là à tout le monde , on seroit ïidicule, et voilà tout. »
Frédéric vint le soir; ri fiit teçtk comme une ancienne connoissance par madame de "Walsiein et par sa fille; sans oublier les égards qui se dévoient à son rang, un certain air d'aisance et de douce intimité hâ
ET FRÉDÉRIC. l'S^
prouva tout le cas que Ton faisoit dfe sa personne. Charlotte lui parut charmante , car elle désiroit plaire à l'ami d'Auguste , et pour y parvenir elle n'avoit besoin que de renoncer un peu à sa réserve accoutumée. On fixa le jour du mariage j Frédéric se méloit de tous les détails avec une joie, une vivacité qu'Anguste n'avoit pas remarquées en lui depuis long-temps.
Il sembloit qu'il s'agît de son propre bonheur ; il s'en agissoit en effet , et peut-être attendit-il cette heureuse journée avec autant d'impatience que les deux époux. La veille , il envoya à Charlotte une superbe corbeille remplie de tous les riens brillans qu'on peut offrir à une femme. Enfin , Auguste vit arriver cet instant fortuné oii Charlotte , parée des dons def ré-^
j56 auguste
déric, qui lui donnoit la main, le
suivit à l'autel pour unir sa vie à la
sienne.
WWW»%WWw»»vwwrv»»v»»v»vw»»WK*w^**«*^*^'****^'*^*^^^*^^^^^^^*''**