‹ Auguste Marceau, capitaine de Frégate, commandant de l'Arche d'allianceChapitre 115 sur 178 · LIVRE III. - CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE III. - CHAPITRE I

et expédièrent leur ardent coopérateur à Lyon , celte Rome des Gaules que les autres villes de la catholicité se sont accoutumées à regarder comme un des foyers du zèle apostolique. Lyon a été baptisé la ville des bonnes œuvres , et, comme elle en a en effet le génie, elle procède lentement, mais à pas sûrs, dans l'exécution. On fut édifié des intentions du fervent député du Havre. Comment ne pas applaudir à des vues si louables? Mais quant au projet lui-môme, et à la suite de circonstances qu'il n'est pas à propos de rapporter ici, cette sage lenteur dont nous venons de parler, devait peu à peu se changer en indifférence, peutêtre en contradiction. Dieu avait ses desseins : de ces difficultés sortira la vocation d'un héros de lafoi. En cet état de choses et trouvant des contradictions où il ne croyait rencontrer que des encouragements, le négociant va frapper à la porte des pères Jésuites, et en demande un, n'importe lequel ; il n'en connaissait point. Par une providence spéciale, le religieux qui se présente est le père Delfour que Marceau avait connu à Toulon. Ce Père avait prononcé dans cette ville un discours qui était entré profondément dans le cœur du nouveau converti. Nous venons de Dieu, nous sommes pour Dieu, nous allons à Dieu. Ces trois mots répondaient à toutes les aspirations de Marceau; ils établirent subitement entre le prédicateur et l'auditeur ces liens intimes qui rapprochent les

âmes, et dont la grâce a le secret. Le zélé négociant expose au père Delfour son projet, le but, les moyens, les épreuves, ses peines et ses anxiétés, l'embarras où il est de trouver un capitaine qui réunisse aux conditions d'homme du métier les conditions de zèle pour une œuvre de propagande. Mgr Epalle qui connaissait, pour l'avoir vu en Océanie , l'importance de ce choix, avait sans doute fait des observations fort graves à ce sujet. « J'ai votre affaire, » répond le père Delfour, et il propose d'écrire à Marceau pour lui offrir le commandement de l'expédition.

C'était celui qui avait été choisi, et quoiqu'il n'ait été appelé que le dernier, comme David, par son père, néanmoins il était sans doute le premier dans la pensée du Seigneur. Nous allons voir en effet que deux fois l'œuvre entière dépendra uniquement de lui, dépendra uniquement du oui ou du non qui sortira de sa bouche.

On écrit donc sur-le-champ à Brest, à Marceau, et on lui demande une réponse, courrier par courrier. C'était le 23 août 1844. Marceau était parti pour Cherbourg avec son bâtiment : la lettre ne lui fut remise qu'un mois plus tard, a Sais-tu, « bonne mère ? écrivait-il , quelques instants « après, à madame Marceau. On me propose le « plus magnifique commandement que j'aie ja- 8 mais rêvé et que j'aurais grand bonheur à ac- « cepter si j'étais plus marin que je ne suis, '

« commandement d'un navire armé par une as- « sociation catholique pour aller parcourir l'Oh céanie, portant à bord un évêque et douze mis- « sionnaires. Comprends-tu le bonheur qu'il y « aurait pour moi d'être ainsi occupé à chaque « instant du jour à glorifier le nom de Dieu, en « concourant à l'œuvre la plus magnifique que « l'on puisse fonder en ce temps-ci? Prié et fais « prier ces bonnes religieuses afin que je ne fasse u rien en cette affaire que de conforme à la voit lonté de Dieu. »

Le lendemain, 22 septembre 1844, après avoir prié et communié, Marceau écrivit à M. N... «Monsieur et cher confrère » (ce début étonnera tous ceux qui ignorent l'intime fraternité qu'établissent subitement, entre les cœurs d'hommes qui ne se sont jamais vus , la charité de Jésus-Christ et la communauté de sentiments) ; « Monsieur et cher « confrère, ce n'est qu'hier, après une absence « d'un mois , que j'ai reçu la lettre concernant « l'œuvre dont vous vous occupez pour l'Océanie. « Dieu l'a voulu, l'a permis ainsi; que sa sainte « volonté soit faite!

« Si le capitaine de votre navire est désigné, « je verrai dans les retards qu'a subis votre lettre, « un moyen ménagé de Dieu , pour empêcher « qu'une œuvre aussi importante soit compromise « par le zèle inconsidéré d'un serviteur incapan ble, qu'il saura employer ailleurs. S'il en est au-

« trement, veuillez me le mander et me faire con- « naître l'ensemble de votre projet. Alors je pour- « rai faire auprès de M. le ministre de la marine « les démarches nécessaires pour être libre de ma « personne et mettre mes services à la disposition « de l'Œuvre. Il y a deux ans que j'en ai entendu « parler par Mgr d'Amata. La pensée d'entrer « dans cette œuvre m'a toujours séduit; j'ai été « retenu par la considération que mes, habitudes « de marine militaire me rendaient peu apte à « remplir ce poste. Le sentiment du bon père Jé- « suite qui, en vous engageant à m'offrir cet em- « ploi, n'a consulté que mon désir de travailler à « la gloire de Dieu , m'a fait surmonter cette ap- « préhension, et m'a décidé à écouter la voix de « mon cœur. »

Cette réponse ne pouvait arriver plus à propos. Le silence de Marceau qu'on considérait comme un refus, et le manque de souscriptions dont le cours semblait arrêté, avaient déterminé le comité du Havre à remettre à plus tard une nouvelle tentative La lettre du capitaine fit revenir sur cette décision, prise, la veille même, quoique à regret, par les huit membres du comité. En conséquence , Marceau demanda un congé illimité , avec l'autorisation de prendre le commandement d'un bâtiment de commerce. Cette demande était sans précédent; elle fut sans succès, quoiqu'elle valût au capitaine des félicitations de la part du

Page 1