LIVRE III. — CHAPITRE I
savoir-vivre et la délicatesse des procédés ajoutent à la vertu un charme qui la rend aussi agréable aux hommes qu'à Dieu.
Marceau parlait de lui le moins qu'il pouvait. Dans le premier opuscule qu'il publia sur l'Océanie, il omit une circonstance qui le regardait, quoiqu'elle fût bien propre à donner de la valeur à ses observations : c'est qu'il avait déjà fait ce grand voyage et connaissait ces pays ; il ne répara plus tard cette omission volontaire que par obéissance sur les remontrances qu'on lui fit.
Il parcourait la ville dans tous les sens , allant dans les familles vertueuses, chez les riches, chez les négociants, dans les pensionnats, partout où on lui disait qu'il y avait quelque espérance d'agiter les idées chrétiennes et de trouver le concours qui lui était nécessaire. Toutes ces courses, tous ces voyages , dont plusieurs aux environs de Lyon, et où il fallait sans cesse et fort au long répéter les mêmes choses, et répondre aux difficultés, ne se faisaient pas sans de grandes fatigues. Souvent on l'accueillait avec une froideur glaciale. D'autres fois, il semblait qu'on le regardât comme un chevalier d'industrie, comme un escroc décoré, un homme sans état, qui jouait la piété pour se faire une position. On chuchotait, on se parlait devant lui de l'œil par des regards furtifs, et on reconduisait avec une politesse empruntée pour s'en débarrasser au plus vite. C'est alors
qu'en rentrant le soir, il se montrait plus joyeux, u Bonne journée aujourd'hui, disait-il ; cela va « bien!» Avant sa conversion, Marceau, il l'avoua a un de ses amis, n'eût pas fait pour le trône du roi de France ce métier de quêteur, si grand aux yeux de la foi, si dégradant et si pénible aux yeux de la nature; mais il était heureux d'être soumis pour Dieu à ces humiliations inséparables, du reste, de la mission qu'il avait acceptée. Tout ce qui eût pu attrister un autre, lui donnait de l'allégresse. On lui envoya l'article d'un journal racontant le fait suivant à peu près en ces termes : « M. N... négociant du Havre, homme fort dévoa tieux et enfoncé dans les profondeurs du mysti- « cisme, avait retenu pour un navire qu'il devait « équiper, un marin distingué. Il y a quelques « jours, il l'aborde avec cet air embarrassé qu'ont « les moines, et après un préambule entortillé, il « lui dit que dans l'entreprise qu'il a en vue, il « faut certaines conditions, et qu'il craint qu'il ne « puisse les remplir. Alors il lui fait subir un in- « terrogatoire et lui demande s'il est religieux. — a Mais sans doute, je suis religieux, répond celuici ci. — Mais vous ne pratiquez pas? — Certes si, « je pratique. Voilà vingt ans que je parcours les « mers; je ne me suis pas borné à être un capi- « taine en spéculation. — Ce n'est pas ce que je « veux dire : je vous demande si vous pratiquez « les devoirs religieux. — Ah ! c'est cela, reprit le