LIVRE III. — CHAPITRE I
mais c'était plutôt un brasier qu'une flamme. La tranquillité est, ce nous semble, la perfection du zèle. Dieu qui est tout charité, est immuable, et son activité incessante est éternellement immobile. Marceau parlait peu, écoutait beaucoup; on lui écrivait des lettres chaleureuses pour le faire hâter; mais lui, prenant bien son temps (sans le perdre, ainsi qu'on le voit), et allant toujours au pas de la Providence , répondait que les œuvres de Dieu se font toujours assez tôt et que le temps ne leur manque pas. Un homme tout à fait honorable , mais d'un zèle un peu inconsidéré , était souvent à le harceler, à le mander au parloir; Marceau, toujours rempli pour ce fervent chrétien du plus profond respect et d'une grande estime justement méritée , ne suivait pas l'impulsion qu'il voulait lui donner, allait au plus utile, et le laissait s'agiter tout seul. Au milieu de plusieurs personnes qui le tiraient ainsi souvent en tous sens, il consultait le Seigneur par la prière, et allait seulement où il croyait voir la volonté de Dieu. « Pas d'empressement, écrivait-il un jour; le « zèle est une vertu dangereuse. » On comprend sa pensée.
Le Vendredi-Saint, vers une heure de l'aprèsmidi, Marceau entra chez un boulanger, au sortir des offices de la cathédrale de Lyon, et quelques minutes après, il était avec plusieurs de ses amis dans la maison qu'il habitait. Nous pensâmes que
ce jour-là un morceau de pain mangé à la hâte dans les rues ou dans l'escalier avait été tout le dîner de ce saint homme. En effet la vie qu'on lui a vu mener à Lyon, donne le droit de le penser. Tout occupé des intérêts de Dieu, une fois qu'il eut mis, à force de prières et de démarches, son Œuvre en mouvement, il y travailla avec une ardeur infatigable. Notes, correspondances, visites, courses, il n'épargnait rien, et fit bien voir que la vie de travail dans les hommes apostoliques se joint parfaitement et doit se joindre nécessairement à la vie d'oraison. Totum opus nostrum, disait saint Vincent de Paul à ses Lazaristes, in operatione consista. Marceau était un ouvrier toujours en action (1). Quand il n'avait pas le temps de prendre ses repas , il les laissait, ou il en poussait l'heure si loin qu'il devait en être bien incommodé ; mais il s'oubliait pour Dieu. Ce qui est admirable, ce qu'apprécieront bien tous les hommes vifs , toutes les personnes nerveuses, comme nous le
(1) Saint Vincent de Paui répétait sans cesse cette maxime qu'il disait avoir apprise d'un grand serviteur de Dieu au lit de la mort. « Ce que quelques personnes prennent pour des « extases, ajoutait-il, est souvent fumée, curiosité, nature, au « lieu que L'action bonne est le vrai caractère de l'amour « de Dieu. Faisons-y donc attention, Messieurs, d'autant plus •< qu'en ce siècle il en est plusieurs qui semblent vertueux, et « qui néanmoins inclinent à une voie douce et molle plutôt « qu'à une dévotion laborieuse et solide. L'Église est une « moisson -, il faut des ouvriers. Aimons Dieu aux dépens de « nos bras, à la sueur de nos visages t »