LIVRE III. — CHAPITRE IL
chefs de l'Œuvre, et à leur tête le commandant de V Arche d'alliance, s'approchèrent de la sainte table.
A son départ, le vénérable abbé Desgenettes promit le secours des prières de l'Archiconfrérie du Saint-Cœur de Marie dont il est le fondateur, et faisant remarquer que la croix servait d'étendard au navire, il dit avec l'accent de la foi la plus vive : « Vous ne devez réussir que par elle, « et tout en comptant sur une protection spéciale « de Marie, vous devez vous attendre à des épreu- « ves signalées; les prières qui seront faites pour « vous, vous mériteront cette grâce, comptez-y; a mes prévisions se réaliseront dès après-demain. »
Le lendemain, officiers et marins composant un équipage de vingt-neuf hommes, avec vingtdeux passagers , presque tous missionnaires , étaient à bord, à dix heures du matin. Leurs amis les entouraient.
Sans doute alors Marceau, avec sa foi ordinaire , dut, comme Christophe Colomb debout sur la Santa Maria, faire entendre ce commandement : « J'ordonne, au nom de Jésus-Christ de déployer a les voiles (1) » .
V Arche d'alliance s'avança lentement parmi les nombreux obstacles qu'offre la sortie d'un port ; une foule considérable stationnait sur les quais,
(1) « Y en el nombre de Jésus mando de splegar las vêlas. »
La jetée était couverte de monde. La croix flottait au sommet du grand mât, la brise était favorable, les matelots faisaient entendre leurs cbants pittoresques. En peu d'instants Y Arche fut en grande rade, saluée d'un dernier et sympathique adieu par les dames qui, sur la jetée, agitaient leurs mouchoirs, par les amis de l'œuvre qui élevaient leurs chapeaux. Moment toujours solennel et plein d'émotion !
Tout à coup on cargua les basses voiles et le navire mit en panne. Une goélette lui apportait cent cinquante barils de poudre que le Gouvernement destinait à Taïti et aux îles Marquises. A quatre heures, l'Arche d'alliance faisait route , poussée rapidement par la brise sur une mer unie, et bientôt elle s'évanouissait dans le lointain et disparaissait à l'horizon sous les flots bleus qui se mêlent avec le ciel.
La joie qui animait les habitants de l'Arche d'alliance à leur départ ne fut pas de longue durée, « et dès le soir, écrit un passager, les prévisions « de M. Desgenettes se réalisèrent. Le vent chance gea tout à coup, et nous fûmes assaillis par une « furieuse tempête. Figurez-vous notre pauvre « maison flottante soulevée en l'air par les vagues « mugissantes qui se déchaînaient contre elle ; le « navire renversé tantôt à droite, tantôt à gauche, a puisse relevant et bondissant sur les flots courci roucés; et tout cela au milieu d'un craquement