LIVRE I. — CHAPITRE III
laissa pas paraître une seule fois sur VArche-d' Alliance, et la distribua entre les différentes stations de missionnaires, où elle fait un assez singulier effet au milieu des pauvres ustensiles de ménage de leurs pauvres cabanes.
Homme de salon, justement recherché pour ses manières distinguées et le charme de sa conversation, il lui arriva un jour, pour jouir de la surprise générale, de feindre un départ précipité, de rentrer le soir dans le port avec son paquebot, et d'apparaître subitement au milieu d'un grand bal, où guelguun ne l'attendait plus. Toutes ces brillantes inutilités n'étaient pas sans nuage devant Dieu, et nous les avons à dessein dégagées de quelques circonstances romanesques, qui ne doivent pas trouver place dans ces mémoires.
Mais de même que le marin intrépide et énergique se retrouvait toujours dans l'homme mondain et ami de ses aises, de même le noble et chevaleresque caractère se faisait jour à travers toutes les futilités ou les écarts de la dissipation. Allant de Toulon à Paris, il se trouva en voiture avec deux ou trois jeunes ouvrières qui lui apprirent qu'elles allaient tenter la fortune dans la Capitale! Marceau s'effraie, leur fait un tableau
très-noir des peines qui les attendent, les dégoûte de Paris, et après les avoir décidées à retourner dans leur pays, il paie leurs places et les fait repartir aussitôt. Ce trait ne rappelle-t-il pas
Bavard?... Mais il était loin (on l'a vu) de ressembler au chevalier sans reproche pour l'attachement à la religion dont rien n'éloigne tant que l'orgueil (i).
Esprit fort contre Dieu, Marceau l'était aussi contre la famille. Il traitait de préjugé ridicule l'usage de porter le deuil, disant que la douleur ne se trouve pas dans les habits. Un sentiment de convenance aurait dû l'engager à adopter comme siennes (il l'avouait plus tard) certaines dettes qui ne lui étaient pas personnelles; loin de s'en préoccuper, il gaspillait l'argent qui était à sa disposition; et de plus, malgré sa vive affection pour sa mère, il s'adressait encore à elle afin qu'elle vînt au secours de sa prodigalité.
Tant il est vrai qu'il est bien facile à l'homme le plus honorable selon le monde, au fils même le plus aimant, le plus vertueux, de ne pas remplir ses devoirs envers la famille et la société, quand il oublie le premier commandement de la loi : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne servi» o ras que lui seul » !
Marceau ne craignait pas de faire des dettes lui-même. Après sa conversion, la modération que lui inspira la piété chrétienne lui donna la facilité de s'acquitter beaucoup plus tôt qu'il ne
(1) « Si vous vous élevez, Dieu est plus élevé que vous et il « s'éloigne; si vous vous abaissez, il descend jusqu'à vous. » Ainsi parlait un saint qui ne le fut pas toujours, Augustin.