LIVRE III. — CHAPITRE II
Au sortir de la baie qui forme l'entrée du Port- Galant, Marceau trouva dans le canal des vents violents et contraires : il comprit, après avoir longtemps louvoyé, qu'il valait mieux jeter l'ancre avant la nuit, et chercha le mouillage d'Élisabethbey. Malheureusement le sondeur, par une erreur inconcevable , accusa treize brasses au lieu de cinq, et au moment où l'ordre de mouiller était donné, tout à coup le maître d'équipage poussa un cri d'effroi ; l'Arche était complètement échouée par l'arrière. Lancée à pleines voiles, elle parcourut sur le sable deux fois sa longueur. Tous les travaux entrepris pendant vingt-quatre heures furent inutiles ; le navire ne bougeait pas. Cependant les vents d'ouest augmentaient de violence : les marins pressentaient déjà la dure nécessité de décharger leur bâtiment pour le remettre à flot, lorsque vers six heures du soir, en virant sur les ancres mouillées au large dès la veille, l'Arche flotta enfin et fut bientôt en sûreté. La violence continue du vent avait singulièrement gonflé les eaux dans ces passes étroites.
C'est à ce déséchouage si heureux que Marceau fait allusion dans une lettre à sa mère que nous avons déjà citée. Son cœur était ému de reconnaissance et d'amour.
Il crut voir dans cet accident une disposition de la Providence, qui voulait le mettre en relation avec les pauvres peuplades de ces pays si peu
connus : c'est qu'en effet le lendemain même du jour où le navire échoua, 6 mars, il aperçut deux pirogues de sauvages Feugiens se dirigeant vers son bord, o C'est le ciel qui nous les envoie », dit un missionnaire. On agite des mouchoirs pour les engager à venir avec confiance. On leur crie : Galetas, tabago (biscuit, tabac). Ils répondent à ces signaux en agitant eux-mêmes quelques objets ; mais quand ils sont arrivés près du navire, la méfiance s'empare d'eux, ils vont droit à terre et font signe aux habitants de Y Arche d'alliance de s'y rendre. Le Commandant descend avec quelques hommes dans le canot, se tenant toutefois à une certaine distance ; car les sauvages qui s'étaient réunis sur le rivage autour d'un grand feu en nombre assez considérable étaient armés de lances, et il ne savait quelle réception ils lui préparaient. L'un d'eux se détachant de la troupe vint alors à lui en criant : cher ou, cherou, lui faisant signe de conduire son cherou c'est-à-dire son canot, dans la petite rivière où ils avaient eux-mêmes les leurs. Mais la prudence défendait de quitter l'embarcation. On continuait donc à les appeler du canot en leur montrant du biscuit et du tabac, galetas, tabago. Enfin, à force d'adresse et de patience, de sollicitations et surtout de petits présents , on parvint à attirer a bord de Y Arche d'alliance quatorze sauvages Feugiens. Ils étaient réduits au dernier degré de la misère. Pour tout