LIVRE III. — CHAPITRE II
femmes ayant pour la plupart un enfant à la mamelle ou sur les épaules, étaient encore obligées de ramer avec des pagaies et d'entretenir le feu. Ce sont elles qui sont chargées de ce qu'il y a de pénible. Tel est le sort de la femme partout où le christianisme n'est pas venu dire à l'homme qu'elle lui a été donnée pour compagne et non pour esclave !
Le soir, le Commandant accompagné de quelques missionnaires, voulut rendre sa visite à cette peuplade amie. Il portait avec lui une croix haute de trois pieds qu'il voulait fixer à la proue de l'une des pirogues des sauvages Feugiens, pour leur rappeler Jesous, Maria. Quelques sauvages vinrent à sa rencontre; la procession commença. Un chef Feugien tenant la croix marchait à la tête de la troupe : suivaient les gens de l'équipage, le Commandant, les missionnaires; et ils chantaient avec force Jesous, Maria. Tous les sauvages sortirent de leurs cases pour les recevoir, aux accents de la joie la plus vive. Après la visite des cases, et après des distributions, on réunit la tribu sur la pelouse. Marceau et tous ses compagnons se prosternèrent alors devant la croix que le chef Feugien avait entre les mains, et la baisèrent avec respect pendant le chant : 0 crux ave spes unica. Quelques sauvages les imitant dans leurs prostrations, l'embrassèrent aussi fort gravement, tandis que les autres restaient accroupis sur leurs talons. La ce-
rémonie Unie, on cloua la croix à la proue de la pirogue principale. Les bons sauvages ne savaient comment témoigner leur joie. Puis comme il se faisait tard, que déjà la lune brillait sur les flots, que la curiosité et la causerie des dames feugiennes étaient sans fin et qu'elles parlaient toutes à la fois, les visiteurs entonnèrent les litanies de la Sainte-Vierge. La foule des sauvages les reconduisait vers leurs canots, en répondant Ora pro nobis. A YAgnus Dei tous se jetèrent à genoux sur le sable. Ce tut un charmant et émouvant épisode au milieu de la monotonie d'un long voyage.
La peuplade revint encore plusieurs fois visiter V Arche d'alliance avec son Jesous , Maria ; c'est ainsi que les sauvages appelaient la pirogue qui avait la croix. Il est probable que ces peuples accueilleraient bien les missionnaires qui auraient assez de dévouement pour aller s'ensevelir avec eux. Le fond de leur caractère parut à Marceau être une grande simplicité, exempte de jalousie et de malice. Ils reçurent toujours les visiteurs de Y Arche d'alliance avec joie et affabilité; ils se prêtaient complaisamment aux petits services qui leur étaient demandés. On croit que ces infortunés adorent le soleil et le feu.
N'est-il pas permis d'espérer que ce ne sera pas en vain qu'ils auront levé vers le ciel leurs mains suppliantes, et mille et mille fois invoqué Jésus et Marie? Il est vrai qu'ils ignorent le sens