LIVRE III. — CHAPITRE II
« (enôlres. Dieu soit béni ! Domine, pati et conte mni « pro te (1) ! Que je perde auprès de l'équipage, « pourvu que Dieu y gagne ! »
* L'Arche d'alliance, après être restée un mois et six jours à Noukahiva, principale île des Marquises, remit à la voile le 2 juillet, fête de la Visitation, et fila sur Taïti, dont on n'était éloigné que de trois cents lieues. En s'y rendant, le navire traversa le charmant archipel des Pomotous, qui renferme une soixantaine d'îles dont vingt environ sont habitées.
« Le 8 juillet, après une navigation de quatre « jours, la plus heureuse que nous ayons jamais « faite (c'est un des missionnaires qui parle), nous «. arrivons en face de Taïti, celte reine de l'o- « céan Pacifique. Au moment où nous allons faire « notre entrée triomphante dans la rade, nous «. courons un des plus grands dangers de notre « navigation. La passe pour entrer est étroite, « difficile et bordée d'une ceinture de récifs; «. deux navires y ont péri à des intervalles très- « rapprochés. Souvent on est obligé de stationner «. quatre, cinq et six jours, sans pouvoir entrer, à
(1) Seigneur, souffrir et être méprisé pour vous.
Jésus- Ciirist disait à saint Jean de la Croix : « Quelle récom- « pense demandes-tu pour tant de peines endurées pour mon « amour? — Seigneur, souffrir et être méprisé pour vous, » répondit le saint. Marceau fait allusion à ce trait.
« cause des vents et des courants. Nous arrivons a jusqu'à la passe sans obstacle ; mais au moment « où nous allons la franchir, les vents varient tout « à coup, etle courant nous entraîne, malgré tous « les efforts, sur un banc de corail. Le pilote ef* « frayé, hors de lui-même, ne sait que répéter : « C'est là, c'est là, c'est comme cela que le Bour- « bonnais s'est perdu! — Tranquillisez-vous, lui <t répond M. Marceau avec le sentiment de son « imperturbable confiance en Dieu, passe pour le « Bourbonnais ; mais l'Arche d'alliance ne périt « pas; elle est sous bonne garde! » En même « temps il roule entre ses doigts les grains de son « chapelet, et, pendant qu'il force le ciel à venir « à son secours, il fait sonder et jeter l'ancre; « c'est la seule ressource qui nous reste. A la vue « du danger que nous courons, sept chaloupes « des navires du port , montées par une centaine « de Français, arrivent à notre secours; mais le « grain est passé, on lève l'ancre, et une heure « après , nous sommes dans le port. On ne nous « parle que du péril auquel nous avons échappé, « et cela sert à redoubler notre confiance dans « notre bonne Mère. Elle permet que de temps « en temps nous voyions le danger; mais aussi- « tôt que nous levons les yeux vers Elle, sa main « invisible nous relève doucement, et l'Arche, « arrêtée un instant sur le bord du précipice, ^e a dégage seule , sans peine et sans effort.