LIVRE 111. — CHAPITRE II
« Nous avions à peine mouillé qu'une foule d'of- « ficiers arrivent à notre bord, entre autres l'ex- « cellent et aimable M. deN..., lieutenant de VHé- « roine, qui revient de visiter nos missions et nous «. en donne des nouvelles récentes. Pendant notre « séjour, ce jeune et fervent officier ne manque « pas de venir, à la fin de chaque journée, rejoin- « dre son ami M. Marceau, pour avoir le bonheur « de s'entretenir avec lui de Dieu et de la religion. «. Ce sont deux cœurs qui savent se comprendre « et s'animer mutuellement à l'esprit de sacri- « fice. »
L'île de Taïti a trente lieues de circonférence et une population de cinq à six mille habitants dispersés sur la côte; l'intérieur, occupé par de hautes montagnes, est abandonné aux chèvres et aux cochons sauvages.
Douceur et enjouement, insubordination dans la famille, passion effrénée pour les liqueurs fortes, amour de la danse porté jusqu'à la fureur, voilà quelques traits principaux du caractère des Taïtiens. Le reste se devine. Toute leur religion consiste à chanter le dimanche en chœurs dialogues certains chapitres de la bible traduits en kanak par les ministres méthodistes. Pour cela il suffit d'avoir de la voix; la foi et les mœurs ne sont pas nécessaires. Pourvu qu'on haïsse le pape et le catholicisme , le protestantisme est peu exigeant.
A Taïti, Marceau acheta un joli brick, V Anonyme, destiné à parcourir les mers du Sud pour le service des missions.
C'est dans cette île qu'il apprit, le 14 juillet 1846, par un baleinier américain une nouvelle qui l'affligea, mais qui stimula encore plus son zèle et son dévouement aux missions catholiques de l'Océanie. Mgr Épalle , premier vicaire apostolique de la Mélanésie et de la Micronésie , était tombé, le 16 décembre 1845 , criblé de coups de hache, de casse-tête et de lance, sous les mains féroces des sauvages, dans l'île Isabelle, la plus considérable des îles Salomon, où il voulait s'établir. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour un des missionnaires qui était à bord de Y Arche d'alliance, le père Collomb. Contraint par l'obéissance d'accepter la charge de coadjuteur de Msr Épalle, il se rendait auprès de lui pour se faire sacrer, sans en avoir rien dit par humilité à ses confrères, se faisant le plus petit de tous, et soumis comme eux au supérieur religieux désigné pour le voyage, grâce qu'il avait demandée et obtenue. Écrasé sous le poids que la perte de M'r Épalle laissait retomber sur sa tête et ne se sentant pas assez fort pour porter seul son redoutable secret, il tira Marceau à part et chercha des consolations dans la foi du Commandant. On comprendra encore mieux la douleur du Père Collomb quand on saura ce qu'était le prélat dont il devait