LIVRE I. — CHAPITRE III
il répondait : « Mon tour viendra; il faudra bien « que mon nom sorte un jour ».
Son inflexibilité naturelle s'accrut encore parles emplois qui lui furent donnés. Presque toujours, dès sa sortie de l'École polytechnique , il eut à commander. Avec son équipage il était dur et intraitable. « Où es-tu maintenant? disait un a matelot à un de ses anciens compagnons. — A « bord de VArche-a" Alliance. — Quel capitaine? « — Capitaine Marceau. — Ah ! pauvre... que je « le plains ! — Oui ; mais M. Marceau d'aujour- « d'hui, n'est plus M. Marceau d'autrefois. » Le matelot répliqua d'un air incrédule : et II faut alors « qu'il ait terriblement changé » . Le respect que j'ai pour les lecteurs et que je me dois à moimême ne m'a pas permis de rapporter Yadverbe énergique dont il se servit, et qui dans la bouche des marins en dit plus que beaucoup de paroles. «Ah! si celui-là est converti, disait un « de ces hommes, je m'engage à me convertir a aussi moi-même! » Il en est un qui l'appelait la terreur des matelots. Et en effet, il était tellement redouté que des capitaines menaçaient les marins qu'ils ne pouvaient dompter, de les envoyer à son bord faire partie de son équipage.
Sa fierté présomptueuse le rendait souvent insupportable, même à ses amis. L'un d'eux nous disait, le 25 janvier 1865 : a II me gênait, il me « blessait sans cesse par le sans-façon de sa tenue
a et de sa conduite, par une attitude constam- « ment pleine de hauteur. Je lui exprimai quel- « quefois mon étonnement qu'il pût avoir des a amis. C'est que malgré tout on sentait en lui « du cœur. »
A la moindre occasion on voyait éclater le caractère emporté de Marceau. Dans ses violences il s'en prenait môme aux êtres sans raison. Un jour le chien qui le suivait n'ayant pas répondu assez tôt à son appel, il le saisit avec colère et le lança brutalement par la porte. C'était au café. Quelqu'un, qui entrait, reçut l'animal en pleine poitrine, et Marceau dut s'excuser.
On vit une fois, nous a-t-on dit, à bord d'un navire, deux officiers de marine furieux se promener sur le pont, l'un vis-à-vis de l'autre, le pistolet au poing, et chacun résolu à faire feu sur son camarade. Mais l'honneur était au niveau de la colère : aucun ne voulait tirer le premier. C'est ce qui les sauva. L'un deux, on le comprend, était le futur apôtre de l'Océanie, Marceau. On ne devinerait pas quel était l'autre!... Un des deux futurs fondateurs des Prêtres du Très-Saint Sacrement, leur deuxième supérieur général, le comte Raymond de Cuers. La grâce fait de ces prodiges. Ce trait nous a été raconté par un intime ami du Père de Cuers.
Marceau convenait lui-môme, après son retour,