LIVRE II. — CHAPITRE I
même un jour nommer à sa sœur, mais pour elle, la religion chrétienne; lui-même rougirait d'y croire.
Dans une autre lettre, on voit, à travers les horreurs du doute, briller pourtant quelques lueurs incertaines : mais ces lueurs éclairent un abîme. « Nous n'avons point d'espérance à donner à notre « chère Évélina, écrit-il à sa mère; il faut abso- « lument qu'elle prenne ses consolations dans la « religion. Ce n'est que là que nous en pourrons « trouver; car celles-là seules sont impérissables. « Mais de quel côté se tourner? à quel prêtre de- « mander du secours? Je n'en connais point. Il « n'y a donc que dans nos sentiments religieux « que nous puissions nous réfugier. Moi, qui ne « suis point catholique, qui, à bien dire, ne sau- « rais formuler ma religion, mais qui me suis oc- « cupé, avec bonheur, des sectes philosophiques « et religieuses, je crois avoir trouvé une grande « force dans la croyance à l'immortalité de l'âme. » C'est ainsi que Dieu préparait le cœur de celui sur lequel il allait bientôt épancher sa miséricorde. Marceau fut de plus en plus détaché, par ces douloureuses circonstances, de la secte saint-simonienne. Et en effet , toute doctrine , toute religion impuissante à consoler, est évidemment fausse : c'est un signe infaillible.
Mais combien n'était-il pas encore éloigné de la vérité \
Le Seigneur se servit d'un officier de marine pour lui faire faire le premier pas dans la voie où il devait un jour marcher si vite. Écoutons le récit de cet homme respectable, celui même qui nous a défendu de le nommer.
« J'étais embarqué, dit-il, avec Marceau, sur le « vaisseau le Scipion, à une époque où il ne pa- « raissait encore considérer notre sainte religion « que comme une institution humaine, établie « par la fourberie des prêtres, pour dominer des « masses crédules. Je remarquais cependant qu'il « avait une assez grande réserve, quand on par- « lait des diverses théories sociales alors à la a mode, et qu'il ne se posait déjà plus en apôtre « du saint-simonisme; il ne répondait que d'une a manière vague, brève et un peu hautaine, aux « diverses questions qu'on lui adressait sur ce suai jet; il paraissait même vouloir éviter la discus- « sion à cet égard...
« Enfin un matin, entre dix heures et midi, « vers le milieu de mai 1841, je me promenais « avec lui, sur la dunette du vaisseau, à tribord, « et je fus amené, par la conversation, à parler, « comme en passant, de mes croyances, que du « reste il connaissait. Il accueillit ce que j'avais « occasion de lui dire avec un sourire de dédai- « gneuse incrédulité (1). Je lui demandai alors s'il
(1) L'affirmation ne saurait appartenir qu'à la vérité. L'erreur au contraire nie- toujours : c'est le trait le plus saillant de