LIVRE II. — CHAPITRE IV
dit. blâmé, il remerciait le Seigneur avec la même effusion de reconnaissance que d'autres le font lorsque Dieu les comble de bienfaits. En une occasion où Dieu avait appesanti sa main sur lui et sur des personnes qui lui étaient chères, la grande douleur qu'il éprouvait donnait à l'expression de sa gratitude l'animation la plus touchante.
Après sa conversion, Marceau avait examiné, dans une retraite, si la volonté de Dieu était qu'il se mariât; il eût alors demandé la main d'une personne de Toulon d'un grand mérite et d'une rare piété, qu'un peu plus tard un de ses amis épousa. Mais il se sentit attiré par la grâce à un détachement absolu , parfait, et il résolut d'être fidèle.
C'était encore la foi de Marceau, mais une foi agissante par la charité, qui lui faisait trouver, à chaque pas, des occasions de sacrifices. « Ma « bonne mère, disait-il à quelqu'un, a bien eu le a cœur gros, en me voyant revenir directement « de Bordeaux sans passer par Tours (résidence « de Mme Marceau). Mais il faut bien que je fasse a quelques sacrifices, pour expier les folles dé- « penses que j'ai faites pendant trop longtemps. » « Je me rappelle, » ajoute un officier, qui me surprend fort à propos au moment où j'écris ces notes, et qu'à Brest, à une certaine époque, Mar- « ceau faisait généralement maigre les mercredis, « et qu'il se privait souvent pendant toute une sai-
« son des fruits les plus désirés qu'on voit tou- « jours avec plaisir sur nos tables, tels que ce- « rises, fraises, etc., etc. » Ces détails pourront paraître minutieux à quelques personnes, surtout à celles qui ne pratiquent jamais rien de semblable ; mais pour s'imposer constamment ces petites mortifications, qui font mourir la nature à coupa ff épingle, il faut plus de courage que ne le pensent ceux qui n'en ont pas fait l'expérience. Dans un grand sacrifice, on peut être soutenu par la grandeur même de l'action : une offrande obscure, et qui n'a que Dieu pour témoin, n'est inspirée que par la plus pure cbarité; et si ces petites offrandes sont multipliées et continues, dites : Voilà un saint! Ce signe est infaillible ; vous le verrez aux occasions.
Et d'ailleurs, il n'y a rien de petit quand il s'agit du service de Dieu et de la perfection des âmes. Les enfants du siècle ont pour maxime que les petites économies font les grandes fortunes. Les enfants de lumière seraient-ils moins sages , dans l'affaire du salut, de la sainteté (1)?
Marceau estimait la pénitence corporelle, il savait la pratiquer. Ainsi ont pensé, ainsi ont agi,
(1) Ce fut avec une profonde sagesse que les Romains appelèrent du même nom rirtus la force et la vertu. Il n'y a en effet point de vertu, proprement dite, sans victoire sur nousmêmes; al généralement tout ce qui ne nous coûte rien, ne vaut rien. (De Maistrc.)