LIVRE II. — CHAPITRE V
envoya paisiblement sa renonciation au ministère où ce refus, dit-on, le discrédita notablement. Les expériences qui furent faites confirmèrent les observations de Marceau : le navire fut désarmé, dégradé de son titre de Comte d'Eu, et, après avoir été réparé, il changea de destination.
Mais si l'homme, si le marin fut grand en cette circonstance, le chrétien fut héroïque héroïque par son humilité.
Écoutons un capitaine qui, en reprenant les choses de plus haut, nous metlra à même de juger de la magnanime humilité de notre ami. Nous aimons à laisser la parole à ces hommes énergiques.
« Marceau, nous écrit-il, vous le savez, dès « qu'il se fut humilié aux pieds d'un prêtre, brisa « par un effort sublime, complètement et tout à « coup, les fers qu'il portait depuis si long- « temps, et d'un seul bond conquit la pleine li- « berté des enfants de Dieu. Tous ses amis d'hier, « toutes ses connaissances habituelles, en un mot « toute la troupe du camp qu'il venait de déser- « ter avec tant d'éclat , ne comprenait plus rien a de Marceau. Arrêté dans les rues, sur les pro- « menades , on lui disait : Mais on vous a vu aller « à l'église : Allez-vous aussi à confesse? Ne com- « muniez-vous pas? — Tout cela est très-vrai, a répondait Marceau, et si quelque chose m'é- « tonne, c'est que vous ne fassiez pas comme
« moi. » Complétez l'effet que devaient produire a ces paroles par l'accent si ferme de sa face de « fer. Je ne sais le temps qu'il séjourna à Toulon « après sa conversion; mais il fut abandonné de « tous ses anciens camarades, et tomba bien bas « dans l'opinion de presque tous nos officiers, « parce qu'ils étaient mondains; si bas, qu'on ne « pouvait plus l'écouter. Mieux que moi, vous « savez comprendre les desseins de la Provi- « dence et de la miséricorde divine. Il était des- « tiné à arracher de nombreuses victimes du camp « qu'il abandonnait, et le voici complètement dé- « pouillé de son ancien prestige, le voici sans (t influence aucune, objet peut-être de mépris !... « Tout à coup on apprend que Marceau, nommé « au commandement du yacht destiné au roi, « par des motifs de conscience et d'honneur, a « jeté le gant au Génie maritime, et que seul, « tout seul, il s'élance pour lutter contre le corps « si puissant alors dans la marine. » Ici le capitaine reproduit quelques-uns des détails que nous avons donnés plus haut, puis il ajoute : «Marceau « part pour Paris, dit à l'amiral Duperré, alors « ministre, que le Comte d'Eu est un bâtiment « complètement manqué et que, dans son opi- « nion, il ne pourra jamais servir à la famille « royale. L'amiral sonne , fait appeler sur-le- « champ l'inspecteur général du génie, et Mar- « ceau répète mot pour mot ce qu'il vient de dire