SUR SON TABLEAU
UN PRÉ DANS LE JURA (salon de 1886)
Un pan de ciel, un bout de pré...
Mais l’herbe dans le pré foisonne.
Et le ciel blanc joue et frissonne Sous les nuages éclairé,
O paisible Terre, et personne N’interrompt ton calme sacré.
Souffles lointains, rumeurs profondes.
Pourtant ce calme est fait de bruits : C’est peut-être en croissant les fruits, En germant les graines fécondes.
En s’enchaînant aux jours les nuits.
C’est peut-être en vivant les mondes!
Maître peintre, ton art fait vivre cette vie, Souffler vraiment ce souffle et murmurer ces voix ; La nature est bien là, je l’entends, je la vois, Sur le châssis étroit transposée et ravie.
Ses formes, ses couleurs, elle t’a tout livré :
Tes terrains ne sont pas comme une mince écorce, Mais on sent au-dessous l’épaisseur et la force, Le pied s’y risquerait: On marche dans ton pré
L'arbre, sous ton pinceau se retrouve en ses poses, Reste individuel et semble être un portrait;
Dans tes ciels remuants l’oiseau s’envolerait.
Et l’air léger, l’air pur enveloppe les choses.
Comme un chanteur les sons modulant les couleurs Tu fais fuir dans cet air baigné de transparence Les horizons lointains, et tu peins la distance Par l’unique prestige et l’accord des valeurs.
L’herbe jaunit ainsi dans nos hautes prairies Et le sol s’y bossue en de tels mouvements :
Il semble qu’à l’abri des ombrages dormants On renouerait le fil des vieilles songeries,
Et l’on y prend si bien l'illusion des cieux.
Des fuites d’horizon, des monts, des bois, de l’herbe, Qu’on entend leur murmure, hymne lent et superbe, S’exhaler du tableau pourtant silencieux !
Félix Jeantet.
A Auguste Pointelin.
Paraphrase. Les Plastiques.
(Paris, Charpentier, 1887.)
Un synthétiste, un artiste de race. Celuilà a compris que le but de l’art n’était pas d'inventorier la nature... Il prétend que ceux
de ses confrères qui comptent les feuilles d’un peuplier ou d’un «ormeau# et entendent les représenter toutes, se vantent et trompent l’acheteur. IL en manque ! dit-il volontiers en riant. Lui, quand il est devant un arbre, il le regarde, il écoute la musique du vent dans les branches, mais il se garde bien de peindre à ce moment-là. Il estime que ce n’est pas à l’Opéra, en pleine représentation de W agner ou de Berlioz, qu’un critique musical doit écrire son feuilleton.
Auguste-Emmanuel Pointelin est né à Arbois en juin i83g. Il n’eut pas d’autres maîtres que le regretté Victor Maire, professeur de dessin au collège de cette petite ville (collège illustré, comme on le sait, par M. Pasteur). Excellent homme, âme d’artiste, d’une sensibilitéetd’unebonté extrêmes, Maire aimait précisément ces qualités chez son élève et fl fut le premier à deviner en lui le grand paysagiste dont il ne devait applaudir que les premiers succès...
Ses débuts au Salon datent de 1866.
A cette époque lointaine, le catalogue fait
mention des deux toiles : Soleil du matin et le Plateau, souvenir des montagnes, auxquelles personne n'a probablement pris garde.
T rois ans après Y Aurore commence à attirer l’attention des curieux d’art, quiy remarquent des verdures d’une tonalité particulière et une charmante combinaison de lignes : un bord de ruisseaux avec des saules, des troncs d’arbres, au milieu d’un pré qui s’éveille dans l’enchantement auroral.
En 1870, le Soir d’automne — une grande rivière baignant le pied d’une colline dorée par le soleil couchant, — en 1874, le Puits du Aîoustier, interprétation superbe d’un des plus beaux sites de la Côte-d’Or, — et, en 1875, le Bief d’Areze, autre toile d’un grand style, continuant à indifférer la masse des visiteurs, et, seuls, quelques gens de goût commencent à s’intéresser aux travaux de cet inconnu qui va bientôt se révéler par un coup de maître.
En 1876, effectivement, M. Pointelin triomphe avec un grand paysage : Sur un plateau du Jura, l'automne, qui est depuis
quelques années l’honneur du musée de Dole.
« Une toile remarquable, écrivait Armand Sylvestre, a été envoyée par M.. Pointelin... Le paysage, le plus intéressant du Salon, et que le Jury avait qualifié d’un numéro, n’est pas situé sur la cimaise, mais au second rang, et dans des conditions vraiment défavorables. Cela n’empêche pas que tous les autres paysages qui l’entourent apparaissent, dans son voisinage, comme autant de morceaux de papier peint et de devants de cheminées. Je trouve en effet, dans l’œuvre de M.. Pointelin, une impression irrésistible, quelque chose de calme comme une toile du Lorrain. Rien de plus simple cependant que le motif. Un terrain herbeux, mouvementé doucement et sur lequel s’élèvent quelques arbustes droits et presque sans feuilles. Ceux qui nient l’élément intellectuel que la peinture comporte seront, je crois, fort embarrassés d’expliquer la merveilleuse poésie qui se dégage de ce tableau. C’est le lieu d’une idylle de Théocrite et on entend, en le regardant, le rappel lointain des bergers. »
Paul Mantz, dans te Temps, salue également ce talent qui se lève. Castagnary n’est pas moins perspicace. M. Jules Claretie acclame aussi le nouveau venu.
En 1877, le jeune maître — car l’auteur du Plateau du Jura est dès maintenant un maître — expose un Vallon dans le Jura et, en 1878, Prairie dans la Cdte-d’Or, toile exquise, qui remporte enfin une troisième médaille et qui figure aujourd’hui au musée de Sens. Cette même année, M. Pointelin envoyait au Salon un pastel : Bois blancs, qui eut l'honneur de déterminer tout le mouvement «pastelliste » dont nous sommes témoins. Ce fut une révélation. Avant ces Bois blancs, les peintres eux-mêmes ne se doutaient pas de ce qu’on pouvait produire de merveilleux en écrasant des crayons de couleurs sur du papier. Ils s’efforcèrent d’imiter le peintre jurassien et de lui prendre ce que Paul Mantz (qui a, le premier, parlé avec les plus grands éloges des pastels de M. Pointelin) appelle « la manœuvre des colorations atténuées». Le fait est qu’ils ne lui ont pris aucune de ses
qualités, et que son absence aux expositions de la Société des Pastellistes français est de plus en plus remarquée.
En 1879, un Taillio le matin et Saulaie le ooir, deux petites toiles d’un sentiment pénétrant, ainsi qu’un nouveau pastel : Le Bord de l’eau, sont vivement discutés. Admirateurs d’une part, détracteurs de l’autre.
En 1880, l’État achète, pour le musée du Luxembourg, ce Soir de Septembre qui est assurément l’une des plus nobles toiles du musée des artistes vivants, — exposés au Salon en même temps que deux pastels : un Ruiooeau et Soir d’orage.
En 1881, le Coteau juraooien, tableau d'une extraordinaire simplicité de lignes, remporte une médaille de deuxième classe. Voilà le peintre franc-comtois «hors-concours» ; sa réputation est établie, même pour les «amateurs» qui ne s’en rapportent qu’à l'estampille officielle.
En 1882, l’ Aube et Colline j rocheuoeo, deux petits tableaux dont le premier est au musée d’Arbois, puis un magnifique pastel : Étang,
où l’on voyait un grand hêtre, très dépouillé, se découpant sur le ciel et se miroitant dans une flaque d’eau bordée de joncs.
En i883, la Fin du boid et la Friche, deux toiles vigoureuses où l’on remarquait comme une accentuation dans la manière du paysagiste, comme une tendance à pousser au noir. Il est vrai que le pastel exposé cette année-là gardait, lui, toute la délicatesse des œuvres précédentes. Premier d Rayons, tel était le titre de cette page attendrie où, sous un ciel rose, se détachait une lisière de bois embrumée.
En 1884, le Se ntierd ded Roches nous montre un terrain incliné sur lequel serpente un sentier aboutissant à une crête rocheuse, et la Forêt le doir, un rideau d’arbres d’un vert sombre, à la silhouette rectiligne, dans l’assoupissement crépusculaire. Un pastel: La Combe aux vip'ered, d’un sentiment dramatique : tertre rocheux sous des ronces, ciel du matin, nuageux.
En i885, la Lidi'ere, effet du soir, et le Haut de la Cote , un sentier montant sur un coteau,
dans la clarté aurorale ; puis deux pastels : Soir d’hiver et Tempo de pluie.
En 1886, un Pré dano Le Jura et Boiu/ueto d’arbreo à l’aube, puis deux pastels : Léo Peupliero et le Soir da/10 Léo oauleo. — Un Pré dans le Jura , ce poème, a été paraphrasé par l'auteur des Plaotû/ueo, M.. Félix J eantet.
Celui qui a inspiré tant de poésie est bien lui-même un poète. Tout son œuvre le prouve. On l’a vu en 1887, lorsqu’il exposait Sur leo Æonto et le Chêne à la nuit tombante ; un pastel étincelant: Le Alatin, et quatre fusains d’un caractère imposant : Siteo juraooieno. — On l’a vu en 1888, quand il surprenait, éblouissait les connaisseurs, avec sa Forêt mouillée et son Lever du jour et avec ses pastels toujours pleins de « trouvailles » : Chemin montant en automne, — en 1889, lorsque M. Pointelin donnait, dans le Bief d’amont et dans la Roche du Loup blanc, deux notes tout à fait neuves, et lorsque dans ses pastels, les Bordo de l’Ain et les Derni'ereo feuilleo, il revendiquait plus haut et plus
éloquemment que jamais la priorité et la supériorité du genre.
Rappelons les ouvrages des dernières années : en 1890 : le J^al AToussu (Jura) et Chênes des Brutes- Cornes, et deux pastels : Chemin creux et Plateau des Aîoidons; en 1891 : à l’Orée d’un bois et le Haut-Jura, et deux pastels : les Bois en novembre et les Prairies en juin ; en 1892 : deux toiles qui font dire à Armand Silvestre que M.. Pointelin demeure un grand maître à côté de M.. Harpignies; — en 1893 : Côtes du Jura, vues de la plaine, et Lever de lune ; et un pastel ; — en 1894 : Terrain vierge et Solitude et un pastel : Combe verte ; en 1896, enfin : les Fonds de Brezin, Alare en montagne, plus un pastel l’ Automne, d'une exquise mélancolie.
Firmin Javel.
L’Art français (28 septembre 1896).
Dans cet amoncellement de paysages, qui, chaque année, forment un panorama de
la France, notre province est représentée avec éclat, sous ses aspects multiples et si diversement nuancés. De là-bas, M. Pointelin aime à noter les crépuscules et les aubes, qui assombrissent ou éclairent les plaines du Jura. C’est le poète de l'ombre et du silence; à l'approche de l’aurore, ou le soir survenant, son regard se promène sur les masses indécises des hêtres et des chênes, dont la personnalité disparaît dans le tout vague et obscur, ou sur les préd nwusdiis qui, moutonnant, se perdent à l’horizon, le long de la ligne grisâtre du ciel sans clarté, ou sur les mares solitaires, embarrassées de nénuphars et de joncs, et qui, dans leur eau marneuse, reflètent la lumière naissante ou les premières constellations de la nuit. Tout est calme : les oiseaux se taisent; la brise passe avec des gazouillis dans les saules, parmi les feuilles bavardes des trembles, commères des halliers; ici et là, les sonneries d'angelus endorment ou éveillent la nature; et la mélancolie des soirs ou l’allégresse de l’aube pénètrent l’âme frissonnante; spec-
tacle unique, digne d’être transcrit par ce grand artiste, avec son art simple et subtil à la fois, en des tableaux désormais classiques— »
Georges Riat.
Le j Artiéled comtois aux Salons de 1897.
(Besançon, A. Cariage, 1897.)
Lorsque l’on quitte la ville d’Arbois, paisible, riante et robuste comme un vigneron dans sa vigne, l’on suit, pour s'élever dans le Jura, une bien admirable route. Large et douce, elle monte sans fatigue entre les ceps pendant quelque temps encore; si, par moments, on se retourne, on a au-dessous de soi la petite ville, nichée à l’aise dans ses cultures, et à laquelle je ne sais quelles vieilles tours, et quantité de toits de tuiles couleur de vieux vin et brodés d’argent sur toutes les coutures, donnent une physionomie aussi originale que gaie. Peu à peu la vigne cesse, la ville s’éloigne, le bois paraît,
la roche perce, la sauvagerie commence. A flanc de mont, Ton a, à sa droite, la muraille déguisée dont maintes fois, pour passer, il fallut éventrer le granit; à sa gauche, la vaste et profonde inflexion de la vallée qui se retrouve close au loin par de sévères murailles de roc d’un gris blanchâtre, huilées de mousse par places, et festonnées de vert sombre sur toute la ligne de leurs crêtes. Le seul pont que l’on puisse concevoir capable de franchir ce fleuve d’air et de verdure, c’est le regard. En effet, ce noir feston qui là-bas serpente sur les roches, et qui, plus exactement, n’est guère qu’une ligne tremblée, se compose des plus altiers sapins. Cela est beau, certes, mais ne prépare en rien à ce que l’on doit voir, et moins on est averti, mieux l’émotion vous guette et vous saisit.
Une dernière pente montée, un dernier tournant de bois franchi, et une immensité égale vous environne. Maintenant la route fuit toute droite devant vous. Vous vous sentez grandir de toute la disparition du mont et du val entre lesquels vous étiez tout
à l’heure suspendu. Vous êtes dans le désert, avec un immense ciel qui roule sur votre tête, des plaines broussailleuses et rocheuses qui s’étendent tout autour de vous et le vent qui chemine à vos côtés. Le désert, croyez-vous, c’est la monotonie? Détrompez-vous : le désert c’est la variété, et l’intensité la décuple. S’il y a, par ici, un bouquet d’arbres, ou un arbrisseau isolé ou grêle, il vous donne le frisson, tant il devient vivant et important, comme une œuvre d’art dans un cadre simple sur une muraille unie. Si, là-bas, vous découvrez un village, les quatre ou cinq tachetures rouges ou brunes de ses toits vous posent une question aussi troublante qu’une flottille lointaine sur la mer. Vers le soir, cela se simplifie encore, et le sentiment mystérieux qui se dégage est voisin de l’angoisse. On n’imagine pas l’éloquence que prend dans la solitude la silhouette d’un arbuste, le luisant d’une flaque d’eau à demi mouvante entre les herbes, l’amorce d’un sentier qui soudain file et s’enfuit comme un reptile surpris. De toutes parts, vous êtes prisonnier de l’espace :
ce que vous laissez derrière vous est égal à ce qui s’étend devant vous. Mais le ciel! l’admirable ciel, qui le matin est d’argent, et le soir de mauve doré, jette de la confiance sur toute cette âpreté. On sent qu’il va bien au delà, et que ce désert finira, bien qu'on doive le quitter à regret, — comme la vie !
Cette merveille de solitude, de mélancolie, de simplicité, c'est le premier plateau du Jura.
Un homme a fait bien souvent la route que nous venons de parcourir, un artiste. D ans sa ville d’Arbois, il était au centre de toutes sortes de beautés pittoresques et plantureuses. Plus loin, il avait des forêts, des vallées, des roches. S’il avait eu, comme tant de gens aujourd’hui, qui font métier d’art, le moindre sens de l’appréciation du bien d’autrui, il aurait pu produire, à son gré, du Daubigny ou du Courbet. Il a choisi, au delà de sa portée immédiate, mais pourtant bien dans le cœur de sa terre et de sa race, ce qu’il y avait de plus méconnu, de plus dédaigné, de plus pauvre, et de cela il a
dégagé une note neuve, une émotion d’art inédite et durable. Il a, par un tour de force et de volonté, qui se résume en de l’émotion servie par de la méditation, trouvé l’expression la plus simple de la simplicité même. C’est le propre d’un artiste de premier ordre, et c’est, pour ceux qui savent que l’art c’est la simplification, ce qui fait la portée de l’œuvre d’Auguste Pointelin.
Depuis de longues années déjà, puisque ses débuts remontent à 1866, ses paysages ont toujours apporté dans les Salons, parmi tant de choses vues petitement, une grande impression de vigueur et de repos. Jamais de sa part, une concession ni une déception. Nous nous sentions en sécurité avec lui; l’ampleur et la clarté de son ciel, la fermeté de son sol, l’accord puissant entre l’un et l’autre par le moyen du rythme des horizons nous arrêtaient longuement. Les arbres, soit par sombres et profondes masses, soit par personnalités isolées — nous serions tentés d écrire les mots de « chœurs » et de « soli » si nous n'avions un éloignement extrême
pour la confusion des langues en matière d’arts — les arbres nous disaient des choses pleines de vérité et de force que ne nous contèrent jamais les modèles travestis, mis en scène par tant d’organisateurs de cortèges — de carnaval que l’on appelle peintres d’histoire. Quelle histoire? Celle qu’ils ne connaissent pas, tandis que si Pointelin nous écrit l’histoire d’un pré, d’un bois, d’un matin ou d’un soir, il la connaît jusques au cœur.
Non seulement dans les expositions ses franches peintures procuraient au passant ces émotions et ces joies, mais encore, lorsque nous en retrouvions dans les musées ou les collections particulières, les mêmes certitudes s’imposaient avec tranquillité. Notre plaisir augmentait à mesure que la contemplation se prolongeait. Tel paysage qui nous avait dès l’abord frappés par la netteté, la vigueur de ses lignes et de ses masses, devenait, comme on le regardait, plus vaste et plus profond.
Ces tons si largement étalés et si simples
en apparence reprenaient peu à peu une surprenante complexité. Le mouvement des terrains s’accentuait et vivait; la roche se sentait sous le velours de l’herbe; les chênes, les sapins, les bouleaux, portraiturés d’une main hère, et non puérilement inventoriés, étaient tout imprégnés de rosée ou agités de brise, et déployaient sur l’aube ou sur le soleil couchant leur écran vigoureux et fantasque. Tout cela ne vieillissait pas.
Aujourd’hui, voici réunis pour la première fois (et encore après combien de scrupules de la part de ce modeste, et de violences exercées sur sa conscience et son amour de la retraite!) une quarantaine de peintures et quelques fusains et pastels. Un maître va s’affirmer pour le public, avec la même intensité dans cet ensemble que dans les œuvres séparées. Que l’on comprenne bien la hauteur de cette manifestation; c’est un très grand artiste qui se présente ici, et quel que soit le succès qui attende son exposition, l’épreuve aura été faite pour ceux qu’il impor-
tait. On aura constaté la variété de son émotion, la beauté et la sévérité du langage qu’il s’est créé, la solidité et la grandeur de son dessin, l’originalité tranchée de son accent. L’avenir se charge du reste.
Plusieurs de ces tableaux ont déjà un quart de siècle; vous aurez bien de la peine à les distinguer de ceux qui furent peints cette année même. Le temps, sans rien changer à leur harmonie, a éprouvé et embelli leur matière. C’est que le peintre en avait aussi minutieusement soigné l’exécution que profondément calculé la construction. Tout se tient dans une véritable œuvre d’art; il n’y a rien pour elle de secondaire ni d’indifférent. Quand elle est, comme un paysage de Pointelin, une synthèse, c’est-à-dire une expression concise et complète de mille éléments divers, une évocation, par les dominantes, de tout un ensemble de sensations naturelles, la simplicité n’atteint une pareille force que par le concours de plusieurs opérations également difficiles, qu’il est bon d’énu-
merer ici.
Une impression de nature déterminée est le point de départ. Il s’agit de redire et de faire partager au spectateur la vive, la soudaine émotion qui a surgi soit d’un contact direct avec la nature, soit simplement de l’imagination qui se souvient. Mais ce moment est fugitif à l’extrême; le retrouver, le retracer par les traits essentiels est déjà une première et souvent insurmontable difficulté. C’est le choix du motif et son établissement. Chez Pointelin, le répertoire en est multiple; tantôt c’est une aube et tantôt un crépuscule; tantôt c’est le bois, la montagne ou la plaine; la nuit, bien souvent, vient faire entendre sa voix mystérieuse, plaintive ou apaisante. Le clavier est des plus étendus, chez ce peintre à qui jadis on crut pouvoir, faute de l’avoir regardé, reprocher la monotonie : il comprend toutes les heures, tous les effets. Seulement, une connaissance de plus en plus subtile des phénomènes de la nature et une pénétration de plus en plus grande de leur beauté ont donné à l’œuvre, d’un bout à l’autre, une puissante unité. Retenez ce
terme, c’est le seul vrai : l’unité est le propre de tout véritable et original tempérament d’artiste, et unité n’est jamais synonyme de redite.
La seconde opération est évidemment l’arrangement des grandes lignes du paysage.
Mais avec Pointelin elle est inséparable d’une autre, quoique distincte, qui est la détermination des valeurs. Il peint en même temps qu’il dessine; c’est-à-dire qu’en même temps qu'apparaît la silhouette d’un arbre, le plan d’un terrain, s’indique le degré de fermeté de ce terrain, le degré de légèreté de cet arbre, l’intensité plus ou moins grande du ciel suivant l’heure du jour ou de la nuit. Les fusains de M. Pointelin en sont un exemple décisif. Ce sont des objets d’art complets autant que les peintures, et, sans les ressources du coloris, ils possèdent toutes les qualités de la couleur.
Une analyse nous fait découvrir encore d’autres préoccupations et opérations de l’artiste : outre la valeur du ton employé, il y a la qualité de ce ton. C’est-à-dire que sui-
vant la saison, la nature du sol, l’effet à ressusciter, le vert d’une clairière ou d’une plaine sera plus ou moins tendre, plus ou moins profond. L'harmonie résultera de ce choix périlleux; et c’est là que les trouvailles abondent. Ces tons, si simples en apparence, sont des plus raffinés. Que de calculs et d’observations ont présidé à leur choix ! Mais ce n’est pas tout encore : outre la valeur et la qualité des tons, il y a encore à créer des rapports entre eux et à maintenir ces rapports dans tout l’ensemble du tableau sans que la plus légère nuance en détruise l’équilibre. Pour cela, il faut une tension d’esprit de tous les instants et s’appliquant simultanément à toutes les parties, et c’est ainsi seulement qu’on arrive à donner une impression harmonieuse et aussi pleine que celle de la nature. Voilà, à peu près, de quoi se compose la simplicité, si tant est qu’il y ait rien de simple dans l’art et dans la vie, même et surtout dans les choses les plus nettes et les plus saisissantes —
Maintenant, si vous voulez, laissons-nous
aller, plus simplement, au charme sain et vivifiant de ces beaux spectacles de nature, de ces récits à la fois poétiques et véridiques d'un homme qui a profondément aimé son pays et qui a su le voir. Sans doute, auraisje dû vous épargner tant de considérations et j’espère que vous les avez passées, puisque aussi bien tout doit se résoudrepour nous dans le plaisir, dans le moment de distraction et de consolation qu’apportent au cours de notre vie un beau dessin, une belle peinture évoquant dans notre esprit le souvenir — ou le désir — des sommets, des fraîcheurs et des solitudes.
Voyez, en fin de compte, quel poète est ce peintre, quel rêveur est ce savant. Les thèmes où il se délecte, les énoncés mêmes des titres sont vastes, nobles et vrais; Crépuscule apres la pluie, Derniers Rayons, Aube grise, Dans la friche, Soleil couchant dans le bois, Soir dans la vallée, Tertres rocheux le matin, Lever de lune dans la plaine, Prés humides à Æontbarrey, et bien d’autres qui sonnent aussi juste à l’oreille, qu’ils frappent net et grave au
regard. Est-il besoin encore d’attirer votre attention sur ce qu'il y a de plus neuf et de plus personnel dans cette œuvre si variée? Par exemple, cet emploi du pastel qui fut le signal de toute une levée de pastellistes dans les rangs desquels Pointelin fut soigneusement oublié. Ou bien encore, au point de vue du dessin, cette trouvaille absolue de l’artiste ; ces horizons sous le ciel, d’une ligne si hardie, d’une fuite si lointaine, ce qui certainement a été réalisé de plus concentré et de plus intensif dans l’art du paysage. Ces grands horizons si nets et si mollement infléchis, au delà desquels l’esprit s’envole, et qui retiennent longuement notre pensée, ont pour types les plus parfaits le tableau du Luxembourg et ici la délicieuse Aube gride. Alais à quoi bon accrocher des mots à des faits. Je veux dire des commentaires à de l’émotion?
N ous n’avons même point rappelé de dates, de traits physionomiques, d’indication de caractère. Ce sera pour une autre occasion. T out au moins ne voudrions-nous pas omettre
ceci, qui est à la fois essentiel et suffisant. L’artiste puissant et tendre, qui a réalisé ces définitives œuvres, est un homme droit et sûr entre tous; on reconnaît en lui le jujtuni et tenacem propojiti viruni , dont parle le poète ; un homme qui n’a jamais menti aux autres ni à lui-même.
Arsène Alexandre.
Préface du Catalogue de i Exposition d’œuorej de Pointelin du 25 février au 1 1 mars 1899. Galerie des Artistes modernes, 19, rue Caumartin, Paris.
L’exposition d’Auguste Pointelin, ouverte pour quelques jours rue Caumartin, est une des meilleures preuves que je sache de la nécessité de présenter un ensemble d’œuvres en dehors des Salons annuels.
J’avais parfois pris plaisir et repos devant les sobres et calmes paysages de l’artiste. Parfois aussi, devant des études sommaires, j’avais formulé les reproches de monotonie et d’insufïisance. Or, par cette exposition
très bien composée, avec des œuvres anciennes et des œuvres récentes, voici que le peintre s’explique plus complètement, et que l’explication est à son avantage. J’avoue franchement la joie que j'en éprouve.
Ce n’est pas que le critique doive s’abstenir devant cette simplicité et ce charme, et je ne fais pas au peintre l’injure de le croire insensible à une opinion ressentie et raisonnée. Je lui dirai donc mes réserves. L important est qu'il y ait ici un sensitif, un poète ému par la beauté triste de ce pays du Jura, par ces plaines, ces plateaux, ces gorges, ces arbres rares, ces maisons perdues dans l’espace, cette nature grave et dure, frissonnante au froid du matin, apaisée dans le deuil de la nuit. Il suffit que M.. Auguste Pointelin ait été le poète de cette poésie, qu’il ait su évoquer la vie muette des pierres et le frisson des feuilles à la Combe-verte du Haut- Jura, l’harmonie solennelle de la Pleuie Lune d’octobre, les lueurs du ciel au fond du paysage de la Roche du Loup Blanc, la grâce émotionnante de quelques arbres auprès d’une mai-
sonnette à la /Montée, préo de Æolaln, et tel sentier qui se dissout dans l’ombre, tel ciel de pluie pareil à visage chagrin, telle apparition des prés verts après la fonte des neiges. Il suffit qu’il ait animé d’un reflet des choses ces fusains d’un gris argenté, ces pastels veloutés comme le soir.
« Ges œuvres forment un ensemble né de la même région, et malgré trop d’effets semblables, de même construction, de même heure, il faut savoir gré à M.. Pointelin de s’être uniquement appliqué à pénétrer son pays d’origine, fidèlement et exclusivement aimé : il a conservé et accru sa force sur place, il F aurait peut-être diminuée, en tous cas dénaturée, en l'éparpillant »
Gustave Geffroy.
Auguste Pointelin. La Vie ai tid tique. 6’ série.
(Paris. Floury, 1900).
La Franche-Comté natale n'apparaît pas à tous les yeux parée de cet éclat heureux
que Courbet y surprend et y chante. Si l’on rapproche de sa vision celle, plus récente, de M. Pointelin, par exemple, on ne saurait obtenir de plus absolu contraste. Les deux artistes sont sincères, et aiment d’un amour total leur pays; dans tout le reste ils se contredisent....
André Fontainas.
Histoire de la Peinture française au XIX' siècle.
(Mercure de France, 1906).
« Trois artistes comtois : Auguste Pointelin, Henri Grosjean, Jules Adler se sont donné rendez-vous chez Chaîne et Simonson, à Paris
« .... M. Pointelin a exposé trois toiles : Environ J de Aîont-ooiu- Vaudrey, Paysage du Jura et Ravin dans le Jura. Il est parmi les peintres paysagistes qui comptent en ce temps et il excelle dans un genre qui lui appartient en propre, ayant eu l’honneur de l’inaugurer vers 1876. Il fixe un ton sur sa palette pour
en faire la base solide, le fond consistant de tous les accidents de lumière et d’ombre sur une campagne sévère. Ce qui m’enchante surtout, c’est qu’avec une seule couleur à peine nuancée, il détermine la valeur d’un terrain sur un ciel.
C’est un « lapin » aurait déclaré, un jour, Clésinger à Henri Bouchot, mettant dans cette expression pittoresque et familière toute son admiration pour le peintre des atmosphères recueillies.
Charles Léger.
Le Jura français (avril 1913).
A propos de Courbet. Une Lettre.
« .... Vous avez eu raison de croire que j’étais avec vous dans vos revendications en faveur de notre grand compatriote. Je dois vous avoir dit déjà que lors de la réunion des Sociétés savantes de Franche-Comté à Ornans, j’ai voulu profiter de l’occasion pour réclamer le transfert de ses cendres au pays natal. Mais je n’ai pas, hélas ! trouvé d’écho.
« Aujourd’hui, je pense comme vous qu’on lui doit non seulement un tombeau, mais un monument digne de lui et de la gloire qu’il a apportée à la petite et à la grande patrie qu’il représente si puissamment devant le monde. Car il est le peintre par excellence, auprès duquel les autres semblent un peu des imagiers et ne reprennent leurs droits que sur le terrain de la pensée.
« Encore paraissent-ils souvent ne pas beaucoup s’y complaire et encourageraientils plutôt, par leur légèreté de conception, un public trop bien disposé déjà à ne voir dans l’art qu’un amusement. Et pourtant, ou il est autre chose, ou il n’a pas l 'importance qu’on lui accorde.
« C’est pourquoi je vois avec plaisir paraître des livres comme celui que vous me signalez [Courbet, par Théodore Duret] et comme aussi celui que vous préparez, persuadé qu’ils contribueront à éclairer le goût obscurci et travaillé sournoisement comme tout le reste par la fourberie du plus odieux et du plus monstrueux des ennemis.
« Pour moi, arrivé au terme de ma carrière, je n'espère plus que voir l’aurore d’une grande rénovation, payée d'avance par tant de douleurs et de sacrifices.
« Et je dis : heureux les jeunes! Même et surtout ceux qui tombent, remportant du coup la plus haute palme que la plus longue vie péniblement parcourue ne leur aurait pas permis d'ambitionner. »
(Juillet 1918).
M. Pointelin a un sentiment de la nature qui nous touche directement, nous Comtois, par sa sérénité familière. Ses tableaux, ses aquarelles, ses fusains valent par la qualité de sa sensibilité dont il sut tirer des effets d'un très grand charme.
En présence d’un tableau de M. Pointelin — cela s’observe particulièrement chez les déracinés — l’être le moins émotif, le moins sentimental, après un instant de recueillement, traduit avec une chaleur d’accent
savoureuse, l’impression profonde qu’il reçoit. Et l’on sait que les Franc-Comtois ne s'en laissent pas conter.
Telle est cette puissance d'évocation et de suggestion qu’on rencontre si rarement chez les paysagistes. C’est que, dans la peinture de M. Pointelin, on retrouve toute la poésie de son âme d’idéaliste : la poésie des soirs dans les prairies embaumées et silencieuses qui, transcrite ou transposée sur un bout de toile, est d’une beauté sévère, inoubliable.
Poète! Il l’a toujours été. Tenez, je vais commettre une indiscrétion dont je ferai partager la responsabilité à un ami de collège — du collège d’Arbois — de M. Pointelin. Cet ami, tel jour, me récita une élégie intitulée :