DESSIN DE RAVIER — ENVIRONS DE CRÉMIEU
fournisseurs en abusaient; souvent aussi leurs moyens habituels de persuasion échouaient complètement. Certain jour, un marchand de vin lui débitait un boniment et n’obtenait aucun résultat lorsque, se tournant vers le mur il s’écria : Voici un bien joli tableau, mais tout le reste est affreux. Ce qu’il trouvait joli était une très médiocre étude exécutée par un ami et accrochée au hasard parmi des tableaux de maîtres tels que Corot, Français, Achard, Daubigny, etc. Ravier lui dit aussitôt : « Vous parlez autrement que vos confrères et je vois que vous êtes sincère ! Votre vin ne doit pas être frelaté et je vous en fais une commande. »
De même que pour la plupart des artistes de valeur, on peut
assigner trois périodes principales au talent de Ravier. Nous avons dit que sa jeunesse s’était écoulée en Italie, en Dauphiné et en Forez.
Influencé par les artistes connus à cette époque, tels que Jules Coignet et Aligny, il exécutait des dessins soignés, effilait la pointe de son crayon. Un deses albums sur lequel nous avons remarqué la date de i83q porte comme épigraphe :
Quand j'étais demoiselle , hélas !
Malgré tout, le motif était toujours bien choisi ; les détails divers, spécialement les feuilles et les branches, étaient indiqués avec soin; mais en somme, l’ensemble manquait de personnalité et avait beaucoup d’analogie avec les oeuvres des romantiques qui étaient en vogue à la même époque. Nous avons sous les yeux divers dessins d’Anastasi ou de Cabat que l’on pourrait confondre avec ceux de Ravier.
Il s'est toujours bien assis , nous disait Français en montrant un dessin de Ravier exécuté à Nomentane et en le comparant à l’un de ses propres dessins. Je voulais garder Ravier à côté de moi afin de pouvoir causer, mais il a voulu filer à io pas plus loin, et il a eu raison.
Si Ravier avait un talent particulier pour s’asseoir, il lui fallait beaucoup de temps pour s’y décider et il ne s’y décidait jamais lorsque le site et l’effet ne l’intéressaient pas beaucoup. Ainsi, des
artistes venus chez lui pour recevoir ses conseils l’ont parfois accompagné pendant des semaines entières sans le voir dessiner ou peindre. Mais si (selon son expression) il était empoigné, il réparait le temps perdu et avant de griffer (autre expression personnelle), il récitait, en dépliant son bagage, des vers de V. Hugo, Lamartine, Th. Gautier ou Virgile, appropriés au motif qu’il avait devant les yeux. Cela avait lieu simplement et sans la moindre pose. Son répertoire était immense, et quand sa mémoire lui faisait défaut, il composait lui-même une strophe.
Sa personnalité comme peintre, sinon comme poète, s’affirma lorsqu’il commença à colorer timidement plusieurs de ses dessins de la campagne romaine et lorsqu’il étudia sérieusement la peinture
à l’huile. Ses compagnons apprécièrent bientôt le style, le blond coloré et surtout l'enveloppe de ses premières études. Les mêmes qualités donnent beaucoup de charme aux peintures exécutées par Corot à la même époque.
Les deux amis travaillaient ensemble et leurs œuvres datant de ce temps-là ont, les unes et les autres, beaucoup d’analogie. Un artiste, qui n’est pas le premier venu, disait dernièrement en voyant uneétudede Ravier repré- ■ sentant les tombeaux des Nason :
Voilàdu Corot premièremanière.
Nous avons dit ailleurs pourquoi ces œuvres exécutées en Italie sont devenues rares; toutefois, celles que nous avons retrouvées nous font regretter de ne pas connaître les autres.
A cette époque, le maître préféré de Ravier était Aligny; plus tard, ses idées s’étaient modifiées, bien qu’il lui reconnût toujours des qualités personnelles comme dessinateur.
Marilhat l’enhardit peu à peu, et lorsqu’il vint se fixer à Crémieu, son talent était dans sa maturité.
Nous considérons comme une seconde période le temps qui s’écoula pendant son séjour à Crémieu. Dans les peintures exécutées à cette époque, une préparation transparente recouvre un dessin large, mais soigné ; les empâtements et les glacis sont raisonnables ; il tire de la matière un excellent parti, sans chercher à atteindre l’impossible. Ses aquarelles ont un charme exquis, conservent
toujours une transparence absolue. Aussi, tout ce qu’il exécuta à cette époque est-il préféré au reste par la majorité des amateurs, sinon par celle des artistes.
La ville de Crémieu a conservé beaucoup de traces du moyen âge. Construite en pierres d’une couleur sombre, elle est entourée de remparts et dominée par les ruines imposantes d’un château et d’un monastère. Des roches calcaires aux formes nobles, aux tons chauds et variés, sont mêlées aux ruines ou les entourent.
Depuis Lyon, la plaine est d’une monotonie désespérante; le paysagiste qui l’a traversée est heureux en apercevant les premiers
contreforts des Alpes, plus précieux encore pour lui que les précipices dominés par de hautes montagnes dont les sommets blancs se détachent des sapins verts.
A Crémieu, l’artiste rencontre partout des motifs d’études. La ville à elle seule lui suffirait; mais elle est environnée de prairies, forêts ou étangs, de mouvements de terrains souples et dérochés colorées.
La plupartdes grands paysagistes qui vivaient pendant le deuxième et le troisième quart de ce siècle ont séjourné à Crémieu, de même qu’à Barbizon, Marlotte ou autres localités de la forêt de Fontainebleau. Les motifs de tableaux qu’ils y rencontraient étaient bien plus appréciés à cette époque qu’à l’heure actuelle.
De même que ses camarades, Ravier aima ce pays et l’habita. Il se décida même à y acheter maison et jardin.
Remparts, bâtiments, château, abbaye, prairies boisées, arbres nobles, frais au printemps, dorés en automne ou dépouillés de leurs feuilles, fonds aux lignes délicates, étangs ensoleillés, clocher émergeant du milieu des arbres, tout fut étudié par lui avec amour, mais en 1867 il préféra Morestel, et son arrivée dans cette dernière ville coïncide à peu près avec ce que nous nous permettons d’appeler la troisième période de son talent.