‹ Auguste Ravier, peintre, MDCCXIV-MDCCXCVChapitre 20 sur 32 · SECRÉTAIRE DE L’ÉCOLE NATIONALE DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

SECRÉTAIRE DE L’ÉCOLE NATIONALE DES BEAUX-ARTS

Messieurs,

IPJ rançois-Joseph-Hubert Ponscarme, dont la tombe Pj^est liéante sous nos yeux, a été un artiste de haute conscience et de labeur obstiné. Sa vie s’est écoulée dans son atelier. Il ne faisait trêve à son travail que pour goûter les joies du foyer. Sa veuve, ses enfants éplorés ontété son horizon.

Né en 1827 à Belmont-lès-Monthureux, dans le voisinage de Mi recourt, Ponscarme appartenait à celte forte race qui croit sans cesse au pied des Vosges. Il garda jusqu’à sa mort le signe de mâle vigueur, d’endurance invincible qui empêche les années de ployer les corps ou de rider les fronts. Les hommes de celte région ne fléchissent que frappés au cœur, et ils meurent debout.

Tel a été Ponscarme.

Le déclin de ses forces date du jour où ce père excellent apprit qu’un fils de vingt ans, brigadier à la 9e batterie d’artillerie de marine, lui était enlevé à Madagascar. Le déclin fut lent, insoupçonné, mais réel. LTne blessure cachée, toujours ouverte, minait les forces de ce vaillant qui est mort debout.

Elève de Eugène-André Oudiné et d’Auguste Dumont, Ponscarme remporta le deuxième grand-prix de Rome pour la gravure en médailles en 1855. Le sujet du concours était Un guerrier mourant sur V autel de la Patrie. Une telle composition convenait entre toutes au viril esprit du concurrent.

Quelle lacune le jeune logiste laissa-t-il subsister sur sa médaille? Ce fut Alphée Dubois qui obtint le premier grand-prix. Ponscarmc avait alors vingt-huit ans. Le concours de gravure n’étant pas annuel, notre artiste se vit atteint par la limite d’âge avant l’ouverture du concours de 1859, et le chemin de la Villa Médicis se trouva fermé pour lui.

Combien d’autres se montrent déconcertés par un insuccès de cet ordre ! Ponscarme ne laissa pas soupçonner l’amertume de l’échec. Il se jeta résolument dans la vie. Au Salon de 1857 — il avait alors trente ans — l’artiste fit admettre un buste, cinq camées sur coquille, trois médaillons modelés et une médaille gravée. Il se révélait à la fois comme sculpteur et comme graveur. Que dis-je? De même qu’il voulait qu’on le jugeât dans la ronde-bosse et le bas-relief, s'il se réclamait de Part de sculpture, il attestait la souplesse et l’étendue de ses aptitudes en abordant la glyptique, simultanément avec la gravure de médailles. Or, cette bravoure superbe, cette aisance magnifique à jouer avec l’outil ou la matière, Ponscarme en saura faire la caractéristique de sa vie d’artiste. Le bronze, l’acier, la pierre fine, la cire, la glaise ou le plâtre, travaillés par un maître résolu et bien doué, témoignent, à chaque exposition nouvelle, de la fertilité de sa pensée, de la science pratique qui lui permet de vêtir ses effigies d’un modelé sobre et contenu.

Le plein soleil, pour lui, ne se leva qu’en 1867. Ponscarme avait quarante ans. C’est au cours de l’Exposition universelle qu’il se vit décerner une médaille de première classe et la croix de la Légion cl’honneur. Il n’avait pas moins de quatorze médailles ou médaillons dans les galeries du Champ-de-Mars.

Quatre ans plus tard, le 18 juillet 1871, .Iules Simon, ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, nommait Ponscarme professeur chef de l’atelier de gravure en médailles et sur pierres fines à l’Ecole des Beaux-Arts, en remplacement deFarochon, décédé.

C’est au nom de l’École que je prononce ici des paroles d’adieu devant la dépouille mortelle du maître disparu. Je suis l’interprète de la Direction, du personnel enseignant, des élèves de cette grande maison. Combien seraient plus éloquents que je ne puis l’être moi-même ceux qui ont reçu l’enseignement des lèvres et de la main du professeur que nous venons de perdre ! De quelle sollicitude éclairée, attentive, paternelle n’a-t-il pas entouré ses meilleurs élèves 1 Avec quelle joie radieuse n’a-t-il pas salué le départ pour l’Italie d’Oscar Pœty, d’Alexandre Bottée, de Daniel Dupuis, si tragiquement entré dans la mort, de Henri Naudé, de Lucien Coudray. Tous ont gardé la mémoire des délicatesses de cœur de l’homme plein de tendresse, sous une rude écorce, qui fut leur éducateur. Son disciple, son collaborateur des dernières années, M. Yencesse nous a fait la confidence d’actes accomplis dans le secret, et qui attestent l’attachement profond de Ponscarme pour les jeunes hommes qui se réclamaient de son enseignement.

Et, certes, ce don de soi-même, sous les formes les plus diverses, n’était pas indispensable au bon renom de Ponscarme. Ses leçons auraient suffi à lui assurer une gratitude prolongée, car elles avaient pour base les principes de l’art, nettement acceptés, et pratiqués avec intransigeance. Ponscarme a négligé d’être un habile. Sa sincérité répugnait au bruit. Il s’est désintéressé des honneurs, et sa réputation présente y a perdu. On l’a vu se tenir à l’écart des expositions universelles de 1889 et de 1900. De là, une sorte de crépuscule sur sa personne et sur son œuvre. Regrettons-le, car jusqu’à la dernière heure il est resté fidèle aux lois inévitables de la gravure en médailles. Alors que le sens juste du bas-relief s’est perdu, Ponscarme s’est appliqué à faire parler la matière dans le silence des saillies. 11 s’est constamment souvenu de cet axiome : « le bas-relief est une écriture » et ses profils, toujours vivants, demeurent invariablement méplats. Voilà

pour le procédé. Mais le procédé n’est qu’un moyen d’expression. Toute forme doit avoir un sens et un but.

La forme, ô grand sculpteur, c’est tout et ce n’est rien :

C’est tout avec l’esptit, ce n’est rien sans l’idée.

Ainsi parle Victor Hugo, et Ponscarme, qui était un lettré, dut prendre plaisir en plus d’une circonstance à rappeler ces vers. 11 ne permit pas, toutefois, qu’on les citât jamais devant un de ses ouvrages comme un avertissement, car ses moindres compositions laissent transsuder la pensée.

Mais le médailleur est un propagateur d’immortalité. Alors que l’œuvre du statuaire est le plus souvent destinée à n’être pas reproduite; alors que ses dimensions et son poids l’attachent au sol, la médaille se multiplie, elle circule, elle vole de mains en mains, comme une monnaie de gloire. Pénétré de ce rôle qui est l’apanage exclusif de la médaille, Ponscarme a proscrit de ses compositions les tableaux de genre, les sites, l’arbre, la fleur, les scènes que la nature déroule à chaque heure sous nos regards. A quoi bon l’immortalité du métal aux parcelles d’un spectacle qui jamais ne prend fin ?

11 y a plus. La médaille vit de synthèse. Elle est un résumé logique, longtemps cherché et qui se grave dans l’esprit comme un monosyllabe. A quoi bon l’efl’ort prolongé, la méditation, la poursuite du trait incisif, lapidaire, au prolit de la fantaisie et du caprice, moins que cela, au profit de ce qu’il appelait avec un si juste dédain « le fait-divers » ?

Ponscarme eut le don de saisir, dès le premier jour, ces exigences de son art. 11 se dit que l’allégorie confine, quoi qu’on fasse, à l’énigme, et il s’interdit le plus souvent l’allégorie. Il se dit que la face d’une médaille prime son revers, et le revers n’eut à ses yeux qu’une importance secondaire. Il se dit que le bronze qui confère l’immortalité ne devait reproduire que l’homme, et dans l’homme le visage. Et, médailleur au sens élevé du mot, Ponscarme voulut être portraitiste, rien que

portraitiste. En cela, il s’est montré Français, car la supériorité de notre école, Messieurs, ne doit être cherchée ni dans le dessin, ni dans la composition, ni dans la couleur. Nous avons des émules ou des maîtres sur tous ce.s points. Mais le dessin, la composition, la couleur, appliqués à la représentation de la personne, ont fait de nos peintres et de nos sculpteurs des maîtres incontestés. Ponscarme est un portraitiste de toute autorité. Et, lié par la mission de la médaille, il ne s’est pas attardé à modeler les traits du passant. C’est aux hommes publics, aux orateurs, aux écrivains, aux artistes de son temps qu’il a voué son ébauchoir, ou son ciseau. Le maréchal Forey, Jules Simon, Brame , Mcline, Tirard , Sadi Carnot, Beulé, Auguste Dumont, Tisserand, Naudet, de Lesseps, Rameau, Charles III, prince de Monaco, et cent autres attestent le souci du maître à ne léguer aux générations qui se lèvent que des effigies dignes de mémoire. La collection des profils modelés par Ponscarme, au nombre de plusieurs centaines, constitue un « musée français » du plus haut prix pour notre histoire nationale, durant la seconde moitié du xixe siècle. Un grand nombre de ses profils n’ont pas été soumis à la frappe. Ils existent à l’état de médaillons, et ainsi Ponscarme est un continuateur de David d’Angers, dont les portraits modelés en bas-reliefs se comptent ainsi par centaines; mais une médaille est en puissance dans chacune des œuvres du maître qui est mort hier. J’entends dire que la totalité des portraits signés par Ponscarme existe h Hambourg. Cette nouvelle batte ma fie: té de Français, mais elle m'afflige. Pourquoi Paris n’a-t-il pas son Musée des Médailleurs? Pourquoi ne nous est-il pas donné de comparer l’œuvre entière des Varin, des Duvivier, des Dupré, avec l’œuvre des Dépaulis, des Oudiné, des David et des Ponscarme ? Combien nous aimerions à juger, par exemple, du médaillon d’Edgar Quinet, modelé par Ponscarme lorsque le philosophe allait mourir, et du profil exécuté par David en 1838, c’est-à-dire lorsque Quinet avait à peine

trente-cinq ans? Puisque le nom de l’auteur de La Grèce moderne et de La Philosophie de l’Histoire de France vient sur mes lèvres, puis-je oublier que son portrait par Ponscarme a fait le tour de la presse depuis une semaine, et que Paris célébrait hier le centenaire de l’écrivain? Tous deux, le philosophe et l’artiste, natures élevées, ont été, à des degrés divers, dans des ordres différents, des spiritualistes. On a cité de Quinet celte belle parole :

« Qui de nous n’a senti, dans les replis de sa pensée, des forces inconnues, des voix renfermées, et presque le murmure d’un rivage lointain où l’on doit aborder ? »

N’en doutons pas, Messieurs, Ponscarme, aussi bien que son modèle, a eu le sentiment de ces forces inconnues, de ces voix confuses qui rassuraient le philosophe, et faisaient naître en lui la certitude du lointain et mystérieux rivage où leurs âmes se sont retrouvées.

Mais le « rivage des âmes » n’est pas baigné par les océans terrestres. On n’y aborde qu’après avoir dépouillé l’enveloppe humaine. Il vient un jour où nous cessons de voir un père, une mère, un ami, un maître. Heures terribles, infligées à tous, et pour tous cruelles. Toutefois, si douloureuse que soit la séparation, lorsqu’il s’agit d’un homme tel que Ponscarme, la mort ne parvient pas à faire que la rupture soit absolue. Cet invisible demeurera présent parmi nous, puisque son œuvre est sous nos yeux, et que le bon artiste a voulu mettre le meilleur de son âme dans les moindres reliefs de cette œuvre durable et de grand style.

DISCOURS

Prononcé par M. DELANOIX

Page 1