BORDS DE RIVIERE A MORESTEI
à l’huile ou à l’aquarelle permettra-t-elle jamais aux habitants de notre triste planète d’atteindre leur idéal lorsqu’ils voudront traduire la lumière? Ravier accomplissait des prodiges, mais il n’était jamais complètement satisfait. « Deux écueils sont redoutables « disait-il : Si l’on cherche trop la couleur, on risque de devenir « lourd ou sombre, et si l’on tombe dans la peinture claire, la « coloration devient facilement fausse ou faible.
« Dans cette voie-là, ajoutait-il, Claude Lorrain, plus que perte sonne, a pu approcher du but, mais sa couleur est tellement « montée de ton, que parfois elle paraît lourde, surtout si elle est « mal éclairée dans un musée; j’aime Turner, sans qu’il ait pu « davantage atteindre le but que nous cherchons à atteindre. »
Les dernières œuvres de Ravier, que l’on trouve généralement
incompréhensibles aujourd’hui, seront peut-être les plus admirées plus tard; il en a été de même pour celles de son ami Jonkindt ; constatons simplement qu’en 1840, on considérait comme incompréhensibles la IXe Symphonie de Beethoven, ainsi que les quatuors pour instruments à cordes qui l’ont suivie. N’insistons pas davantage sur le revirement d’opinion qui a eu lieu à propos de Wagner, Berlioz, Rousseau, Corot, Courbet, Delacroix, Manet, Sisley et plusieurs autres que nous ne voulons pas comparer à Ravier, de même que nous ne les comparons pas entre eux.
C’est en cherchant à résoudre de pareils problèmes que Ravier perdit la vue. Il supporta cette infirmité avec autant de courage que Beethoven lorsqu’il devint sourd; mais il disait souvent : « Je donnerais le reste de ma vie en échange de quelques jours de lumière. »
Nous publions ici quelques passages de lettres écrites par Ravier à sa mère, pendant sa jeunesse.
Paris , irT janvier i833. — « Ma vie est retirée et calme au milieu du bruit. Elle me plait par cela et m’est, je crois, bien favorable pour mon avancement moral et intellectuel. Je voudrais avec cela apprendre le dessin, mais il n’y a pas d’école où je puisse aller, et ce ne sera qu'à Lyon. Je suis bien fâché de n’avoir rien appris. J’aurais pu me perfectionner ici, tandis que la vue des chefs-d’œuvre ne fait qu’accroître mon ardeur. Je suis sûr que j’y parviendrai si je m’y mets — parce que je le veux — et que j’y suis poussé. S’il
est vrai que j’aie un peu de poésie dans le sentiment, ne pouvant s’échapper par l’élocution, elle cherche à s’échapper par là. Cependant, je ne veux pas que la peinture nuise au notariat... »
Paris, 8 mars i833. — « La première fois que j’ai vu Lamartine, c’est à la Chambre. Vous ne sauriez croire l’effet qu’il m’a fait, mes yeux sont restés attachés sur lui pendant une heure dans une émotion très vive. Ses plus beaux vers me revenaient à la bouche et je les disais tout bas. J’aurais donné tout pour qu’il m’eût vu et m’eût compris alors. Je voudrais qu’il sût combien je l’admire, combien mon cœur a compris le sien, et que ses vers rendent si bien mes émotions. On va le voir facilement, il vous reçoit très bien, mais je n’ose y aller. Je resterais coi en sa présence et ne pourrais jamais lui parler. Je suis content de l’avoir vu, c’en est assez...
« J’ai eu du plaisir à entendre M. Cœur; quant à l’autre prédicateur, M. Lacordaire, c’est un jeune homme qui a déjà fait
beaucoup de bruit. On le dit supérieur à M. Cœur. Il a plus de logique, de force, d’éloquence, ce qu’il dit se touche ; mais M. Cœur a plus de forme et de sentiment. Ce qu’il dit se sent et ne se raisonne pas. Pour moi, je préfère encore M. Cœur et les aime beaucoup tous les deux. Aussi, ce sont les seuls que j’aie du plaisir à entendre et peut-être les seuls qui me fassent impression.
« Il y a une grande analogie entre M. Cœur et Lamartine. J’ai déjà remarqué que c’étaient les mêmes idées que M. Cœur commentait et étudiait. [Son second sermon a été sur la douleur. Je n’avais rien entendu de plus beau, et il vous faisait presque regretter de n’être pas pauvre et persécuté... »
iS3S. — :< Chère maman. Je ne sais par exemple comment
m’expliquer l’alarme que vous prenez toutà coup au sujet de mes sentiments de chrétien. Il faut que nos idées soient bien opposées, car je ne vois pas quel rapport il y a entre ce sujet et ma vocation d’artiste. Comment un apprenti artiste ne peut-il pas être aussi bon chrétien qu’un apprenti notaire ?
« Il faut que vous n’ayez pas pensé à cela, ou bien je n’y comprends plus rien. Il faut donc que je vous dise dans toutes mes lettres, pour vous tirer d’alarme, toutes les fois que je suis allé à confesse, etc. J’aurais cru que ça finissait par devenir presque puéril et qu’il valait mieux, à mesure que l’àge et les idées croissaient en moi, vous parler de choses plus neuves. Vous savez bien, et je vous l’ai dit certainement dans mes lettres, que mes idées sur la morale et la religion sont et seront toujours les mêmes, que je suis et serai toujours chrétien; qu’importe maintenant que j’aille tant de fois l’année à confesse, que je fasse telle et telle pratique ; est-ce un mérite? Les solitaires ne se confessaient ni ne communiaient; moi qui fais cela de plus qu’eux, je n’en ai pas moins infiniment moins de mérite; eux, ils priaient, ils travaillaient, ils aimaient. Voilà la vie d’un chrétien; c’est tout ce que je désire et tâche de faire. Cependant, si ça peut vous faire plaisir, je vous dirai donc que j’arrive à l’instant même d’une procession de la
JD —
Fête-Dieu à deux lieues de Paris. J’y suis allé pour l’exemple, mais, puisque j’ai fait profession de vous parler franchement, je vous dirai que j’aurais tout autant aimé aller ailleurs. Je ne vois là aucun mérite, ça ne vaut certainement pas le verre d’eau de l'Evangile. Au sortir de là, je suis monté dans les bois, sur de petites collines. Il faisait un temps superbe. J’ai dessiné une petite vue et j’ai passé une soirée délicieuse à contempler les beaux lointains des horizons de Paris. J ai joui en pensant qu’un jour toutes ces beautés du monde physique pourraient se rendre sous mon pinceau ; mais, je suis sorti d’un doux rêve en pensant qu’il pouvait ne pas en être ainsi, et que l’on pouvait me forcer à descendre de cette hauteur où je m’étais placé, dans une chambre de vieilles paperasses griffonnées et qu’il faudrait aussi griffonner à tant la feuille, chercher à tromper et n’ètre pas trompé, etc...
« 2° Seconde objection. Vous me parlez de gloire, d’ambition.
Je vous ai dit déjà que je n’en avais pas plus que quand je pensais devenir modeste notaire. Elle viendra si elle veut, je m’en fiche ; ce n’est pas ce que j’attends, je la compte pour rien dans mon bonheur; aussi n’en parlons plus. Ce peut être pour d’autres un encouragement, ce n’est rien pour moi.
« Ensuite continuons. Je crois que là, vous vous êtes trompée de mot, vous dites : comment se fait-il que toi, aimant à te replier sur toi-même pour y trouver le bonheur et le calme que donne la vertu, etc. Je vous demande un peu si décidément vous voulez faire des damnés de tous les artistes. Ils ne peuvent donc pas avoir comme les autres le calme et le bonheur que donne la vertu? Si vous me prouvez cela, c’est décidé, je n’en veux point.
« 3° Autre chose que je ne comprends pas non plus. Vous me dites que je place une grande partie du bonheur de l’homme dans le doux lien des affections de famille. Oui, plus que jamais c’est vrai, et je dirai toujours : aimer ou mourir. Eh bien! voyons la conclusion; ce serait donc que les artistes n’ont pas de famille, qu’ils ne peuvent pas chercher et prendre femme quand ça leur plaît aussi bien qu’un notaire. Je m’y perds encore une fois. Si vous me prouvez cela, c’est décidé, je n’en veux point. D’un autre côté, est-ce que je n’ai pas autant qu’un notaire la famille paternelle, et mieux peut-être encore; car je peux m’établir à Lyon, où
je serai bien plus près de vous qu'en un petit endroit où j'aurais pris un notariat — et d’ici là, n’aurai-je pas des vacances aussi longues que vous le voudrez, tout comme si j'achevais mon droit.
« Mon jugement est prononcé déjà. Comment balancer entre le ciel et l’enfer, et quand même le catholicisme serait absurde, je verrais toujours au moins d’un côté le règne de l'esprit sur la matière et de l’autre celui des passions sur l'esprit. Belle et sublime erreur si c’en est une... »
Paris , 20 février i833. — « A Lyon, mon baccalauréat me tourmentait, je n'étais pas si libre; ici, mon examen ne me fait pas tant peur, parce que je n'ai que cela à songer et que j'ai tout le temps qu'il me faut...
« Je vais voir M. Fauvette, c’est un bien bon homme de l’ancien temps, plein de zèle, mais qui ne fait courir personne à ses sermons
« Dans notre hôtel, nous sommes quelquefois réveillés par les cris, les vociférations d’unetroupe dejeunesgens qui rentrent à 6 ou 7 heures du matin d’un bal masqué. Rentrés, ils se mettent au balcon et d... dans la rue, chantent, boivent, crient, font toutes sortes d’abominations. Ça fait grandement pitié — c’est du bon ton parmi eux de se soûler à n’en pouvoir plus. — Je vous assure qu’il faut le voir pour le croire; et c’est presque général. Voilà la vie des jeunes gens de Paris. Que ces gens-là sont à plaindre de ne connaître que ces joies et ces plaisirs et de ne pouvoir en goûter d’autres. Les nôtres sont mille fois plus doux et ne nous exposent pas à ne rien trouver de beau ni de bon quand ce premier temps de la folie sera passé. Oh! ces gens-là ne s’y connaissent pas, même en volupté. La nôtre est continuelle, la leur dure peu de temps et le vide, la mort et le doute lui survivent. Non, je ne voudrais pas rester a Paris, c’est bon pour un moment. J’ai vu ce qu’il en était et je vivrai plus content dans la retraite que je me prépare en voyant qu’ils ne sont pas heureux, quoi qu'ils en disent... »
Paris, le Ier avril i835 . — « Chers parents. J’apprends tous les jours quelque chose du monde et je m'affermis dans mes goûts que le monde n’a pu changer. La vie que je mène, toute de réflexion et de morale, est très favorable à cela, j’observe et me forme des idées plus fixes et plus nettes. Il manque cependant quelque chose à cette vie pour compléter la leçon, mais ça viendra toujours assez tôt : c’est le malheur. Dans quelques années peut-être les couleurs s’obscurciront, mais j’espère toujours et je ne serai jamais bien malheureux tant que je garderai l’amour de Dieu.
« Ah! ça, je voulais vous dire que je vais maintenant tous les jours dans une véritable prison, depuis 6 heures du matin jusqu’à 7 heures et demie; n’en sort pas qui veut. Je ne sais ce que vous allez dire de ma conduite ; mais, pour que vous ne pensiez pas
que j’ai fait de grosses sottises, je vais tout expliquer. D’abord il faut croire que si je vais là c’est que je le veux bien et que les gendarmes ne viennent pas me chercher. Pourquoi faire, maintenant ?
Pour instruire de pauvres enfants qui sont là, tantôt par leur faute, tantôt par celle de leurs parents, quand ceux-ci veulent se débarrasser de leur entretien pour quelques mois. Je leur apprends ce que je peux dans le court espace d’une heure et demie par jour: à lire, à écrire, à faire de l’arithmétique ou un peu de géométrie. J’ai environ une douzaine d’élèves, tantôt plus, tantôt moins. Il y en a qui sont bien bons et bien doux et qui ne méritent peut-être pas la perte de la liberté. Je tâche de les traiter aussi bien que possible pour faire diversion aux mauvais traitements qu’ils reçoivent dans la prison; je les aime bien, surtout les plus jeunes. J’aime naturellement beaucoup les petits enfants, mais ceux-là ont plus besoin d’être aimés que les autres, puisque leurs parents même les rejettent.
« Voilà pourquoi je vais en prison; j’y vais pour l’amour de mon Dieu et de mon prochain et avec un certain goût et un certain plaisir parce que je crois que je me suis fait aimer de quelques-unes de ces pauvres créatures... »
Royat (sans date). — « J’établis mon principal domicile à Royat, chez la mère Gagnevin, qui depuis 23 ans a la pratique des artistes. De là, j’irai quelquefois passer 8 ou i5 jours plus haut, dans la montagne. La mère Gagnevin fait payer la chambre et la nourriture 3 fr. 5o par jour, c’est au moins 5o centimes de plus que je ne pensais ; mais ce qui me décide irrévocablement à rester chez elle, c’est une bonne fortune à laquelle je ne m’attendais pas : elle a dans ce moment un artiste de mérite, un des trois plus grands talents à mon avis et qui avec cela est le meilleur enfant de tous, qui pourra me donner de bons conseils et que je verrai travailler; c’est un nommé Corot. Voici un mois qu’il est ici. 11 y est encore pour plus
sais ce que sera ma vie, mais elle’se présente à moi bien belle et complètement dans mes goûts; ce genre d’état les réunit tous. Aussi, il est de ces moments où j’éprouve de grandes joies; le soir surtout, au coucher du soleil, qui a toujours été le moment du jour où je me trouve le mieux. Quand je suis dans la campagne, les yeux errants sur l’horizon et les montagnes des Alpes, abîmé dans ces douces méditations du soir, je sens parfois venir au bord de ma paupière une larme de bonheur; et cependant, remarquez que ce bonheur n’est que de l’espérance, et le bien lui-même doit être plus que l’espoir du bien. Si je suis heureux de la sorte, pensez à ce que sera la réalité. Que ne puis-je déverser un peu de la joie que j’éprouve alors dans votre vie que vous me dites si triste !
« Serait-ce donc vrai ce que les vieillards et les gens mûrs
d’un mois. Je suis enchanté de l’aventure. C’estl’homme que j’aurais le plus désiré rencontrer. Un autre m’ennuierait.
Quant au pays, il a entièrement répondu à mon attente. C’est le plus beau que j’aie vu encore. Si le temps est passable, tout ira
bien... »
) — «Je crois que de tout y cela, je suis en droit de con- ) dure que je suis dès à préd sent apprenti artiste. J’en
suis à moitié heureux. Je ne
disent ? Que ce n’est qu’un peu de sang jeune qui fait tout cela, que l’on se trompe en voyant le bonheur dans telle ou telle chose ou telle personne, qu’il n’est que dans ce que soi-même on leur prête; de sorte que quand le cœur a moins de richesse à donner, cette chose et cette personne sera pauvre, mais vous avez aussi votre grande consolation, vous, c’est le Consolateur des affligés, nous le prions de vous consoler... »
Rome , 24 septembre 1840. — « Chers parents. J’ai passé le temps depuis mon arrivée à parcourir la ville et la campagne. J’ai
trouvé que l’endroit le plus remarquable était au midi.
11 y a aussi de quoi travailler au nord. Des deux autres côtés il Dut aller trop loin et traverser un très grand espace couvert de vignes. Dans la ville il n’y a de logements garnis qu’au midi, de sorte que j’ai été forcé d’y rester. L’enceinte des murailles est je crois plus grande que celle de Paris, mais il n’y a guère que le quart de la ville qui soit habité A l’ouest et surtout au midi, ce sont des vignes, des jardins semés de ruines immenses, de quelques églises, quelques couvents, mais presque pas de maisons. On serait assassiné au milieu de la ville comme dans un bois. Enfin aujourd’hui, après beaucoup de peine, j’ai arrêté une petite chambre au bord du Tibre, avec la vue du soleil couchant, ce à quoi je tenais beaucoup et ce qui en rendait la recherche difficile; quoiqu’on dise que Rome soit bâtie sur sept collines, je ne vois pas de grands mouvements de terrain, et exceptés quelques palais et villas, la partie habitée de la ville est à peu près en plaine.
« Je devrais reprendre à Marseille le résumé historique de mon voyage si je ne sentais pas le besoin de vous exprimer l’indignation que m’ont inspirée les Italiens et l’admiration des ouvrages de leurs ancêtres. Je ne m’attendais pas à ce que ces deux sentiments fussent aussi forts — ce que j’ai senti, ce que je dis, ne peut
être un jugement, parce que je connais encore trop peu tout cela, mais la première impression a toujours un côté vrai — j’ai à peine des expressions pour l’un et l’autre.
« Depuis Civita-Vecchia jusqu’ici nous avons fait (j’ai trouvé en route deux artistes avec qui j’ai fait bande) une étude de mœurs
dont nous n’avons pas encore vu le bon côté : partout la fourberie, la mauvaise foi la plus insigne, le désordre dans l’administration. On vole, on trompe, on demande l’aumône sans rougir, de l’air du monde le plus naturel, comme une chose que l’on fait depuis le soir jusqu’au matin; on s’étonne, je crois, de l'étonnement que nous inspire une semblable conduite.
« Mardi je suis sorti de Rome par une grande route où l’on voit souvent le pavé antique. J’ai marché une heure sans rencontrer
d’autre personne qu’un moine qui disait son bréviaire ; cependant il y a souvent des maisons, mais elles sont abandonnées quoiqu’ellessoient bâties depuis moins de trente ans. Ce qui porte au suprême degré la beauté et la tristesse de ce lieu, ce sont les tombeaux antiques ruinés qui bordent la route à droite et à gauche; les ruines immenses des premiers temps de la République; d’immenses hles d’aqueducs qui se déroulent dans la plaine à perte de vue. C’est le paysage qui m’a fait le plus d’impression ; c’est là que je voulais fixer ma demeure, mais c’est impossible dans la campagne ou vers la porte qui est de ce côté, car mon logement est à deux heures de là. Cependant
j’irai y passer des journées quand le temps sera sûr. Je ne vous parlerai pas des monuments, ce serait à n’en pas finir; le peu que j’ai parcouru m’a fait beaucoup plus d'impression que je ne le croyais, parce que la plupart de ceux de Paris m’avaient laissé froid.
Je croyais que je n’étais pas fait pour sentir l’architecture à ce degré-là... »
Rome , 10 décembre 1S40. — « Je ne néglige pas tous les huit jours de faire une partie de chasse, ce qui me sert à la fois pour la santé du corps et de l’esprit et pour la peinture même, car je parcours du pays et fais des observations. Je suis un peu plus content de moi quand je vois quelquesartistes d’un certaintalent me faire des compliments (qui sont sincères, j’en suis certain), sur mon beau sentiment de couleur. L’un d’eux m’a dit : « Quand on
fait comme cela, on est sauvé », et il allait jusqu’à me mettre en ligne avec un des premiersartistesde Paris, avec lequel j’ai quelques rapports. Je suis persuadé qu’il n’avait pas raison en cela, mais qu'il le pensait comme il le disait. Il ne voudrait pas que je retourne à Paris, mais que je n’aie pour maîtres que la nature et l’Italie.
« Il se trompe encore, car un maître ne m’ôtera pas les qualités que la nature et l’observation m’ont données et, en une année, il pourra m’apprendre des choses qu’une longue expérience seule ne pourrait m’apprendre si j’étais toujours isolé... »
g septembre 1841 . — « Du couvent de Haudielle. Je suis toujours au couvent, mais j’en pars dans deux ou trois jours pour aller à Subiaco. Avant je passerai deux ou trois jours à la chasse dans
les hautes montagnes, pour me consoler des rigueurs de la peinture, dont j’ai la tête pleine. Je ne suis pas content de mon travail de la campagne, je sais qu’il y a de bonnes qualités de couleur et de sentiment, mais c’est incomplet. Il y manque ce que les dispositions naturelles ne donnent pas, ce qu’un imbécile peut apprendre avec quelques années du travail de l’atelier. Je me repens de plus en plus de n’avoir pas été rapin, c’est-à-dire écolier pendant plusieurs
Ainsi que nous l'avons dit , Ravier avait vécu pendant trente et un ans à Lyon, Créniieu et Morestel.
FRAGMENTS DE LETTRES ÉCRITES PAR RAVIER DE 1872 A 1894 ET RECUEILLIES PAR UN DE SES AMIS
« Venez, nous verrons toujours un beau pays, et sous ce rapport nous ne risquerons pas d’être bredouilles.
« Je ne retiens pour moi personnellement qu’une faible partie de vos éloges, permettez-moi d’en laisser la plus grande partie à cette précieuse jeunesse qui peut remplacer tous les biens quand elle est enthousiaste, comme paraît être la vôtre. Conservez longtemps cet enthousiasme, c’est l’équivalent de la poésie, c’est la vraie vie, et je suis heureux de voir que quoi qu’on dise de notre siècle positif, il est encore des natures qui me rappellent mon jeune temps, où presque tous les jeunes étaient jeunes.
années avant decommencer à produire des choses sérieuses ; en un mot, apprendre les mots avant de vouloir parler, et puisqu’un maître est nécessaire, je vois avec peine la nécessité où je peux être de retourner à Paris... »
tUne période de trente et un ans s’écoule entre l’épo- Fjpl que où les lettres précédentes ont été écrites à sa mère et
celle à partir de laquelle les suivantes ont été adressées
à l’un de ses amis qui les a recueillies et en a extrait des fragments.
« Pour moi je n’ai que le mérite de la recherche sincère vers un idéal que j’entrevois; j’ai amassé des notes et des documents; mais le grand ouvrage !!!... J’en ai peur, la mort sera là avant. »
« Vous voyez que je prends une grande feuille de papier sans trop savoir ce qu’il en arrivera; c’est que j’ai l’intention, usant du privilège de l’àge (triste privilège) et de l’amitié, de commencer par un petit sermon. Un artiste à Crémieu me disait un jour : Je suis venu prendre des leçons d’art et vous me donnez par dessus le marché des leçons de conduite, et ce n’était pourtant qu’un de ces
est un de ces rares progrès que le temps nous a légués. Et puis, il faut être juste, c’est un devoir strict. Un homme qui ne pense pas comme vous d’abord peut avoir raison dans un sujet qui n’a rien d’absolu ; eût-il tort, vous n’avez à lui demander qu’une chose : la bonne foi, et s’il est de bonne foi, respectez son idée si vous ne l’adoptez pas. S’il n’est pas de bonne foi, le planter là et le plaindre. Pour mon compte, je ne veux pas être défendu. A supposer même que mon oeuvre en vaille la peine, elle doit se défendre toute seule. Ce que l’on dira en bien ou en mal n’y ajoutera ou n’en sortira rien. Si je suis un voyant, je trouverai toujours des esprits qui regarderont par ma fenêtre ; c’est tout ce qu’on peut demander et personne n’a conquis l’universalité des suffrages. En tout cas, tout apostolat (grand mot pour petite chose) doit se faire par l’exemple
amis à la douzaine. Je suis donc dans mon droit. Ainsi, soyons plus tolérants. Je crois que catholique, vous auriez escopelé les huguenots autour de Charles IX... S'il y a une vérité absolue en religion, il n’y en a pas en art, mais seulement des principes généraux. Il n’y a là que des vérités relatives : si l’art est un, il a des milliers de faces, comme une grande maison qui est bien une seule maison, mais qui a des milliers de fenêtres.
Pourquoi vouloir que votre voisin qui a sa chambre regarde par votre fenêtre ; c’est de l’intolérance. Or, la tolérance
et la persuasion et non avec le sabre de Mahomet, quoique Mahomet ait réussi. Donc, pas de zèle, reportez votre ardeur sur des choses qui en valent la peine... Ne vous inquiétez pas de X... ; qu’il prenne ou non mes études, je n’y tiens guère, trouvant cela trop peu important pour poser devant la postérité.
« Dans le désir de m’être utile, vous me proposez de faire voir mes machines à votre ami de la Galette des Beaux-Arts. Je crois que Charles Blanc qui en est, m’a-t-on dit, le directeur, en a vu chez Hector Allemand deux ou trois et en a dit beaucoup de bien, presque ce que vous en dites (il s’agit d’aquarelies).
« Voilà mon opinion là-dessus : Je ne désire pas être lancé, je me contente amplement du succès intime que les artistes m’ont fait dans une proportion plus grande que je ne crois en conscience le mériter; ceci dit sans fausse modestie, parce que un artiste
complet est non seulement un voyant, mais un exécutant.
« Je nJai pas tait de grand ouvrage, je ne sais pas si j’en ferai; or, c’est le grand qui sert de passeport au petit. Si Corot n’avait pas fait ses grands tableaux, ses petits seraient moins recherchés. Si je fais des ouvrages recommandables je leur dirai : A la garde de Dieu, allez! mais sans jamais, au grand jamais, tant que j’aurai du pain sur la planche, employer des moyens factices qui ne soient pas du domaine de l'art.
« Faire voir ces machines à un dilettante, c’est bien, c’est avouable, mais voilà tout; ne rien demander ou demander que, si plus tard, j’ai une chose qui en vaille la peine, on dise purement et simplement son opinion. Je sais que je suis un vrai libertin en art, rien que cela, et à ce titre je ne mérite pas tant d’égards. Il est vrai que la morale n’a pas pour cela à se voiler la face — je ne suis libertin qu’avec la nature — je ne suis pas l’honnête et laborieux bourgeois qui, ayant fondé une maison riche et connue, établit honorablement ses entants dans le monde, non! Don Juan inoffensif et d’un nouveau genre, je remplis mon carnet de motifs qui me plaisent, et plus heureux que Don Juan, j’en ai plus de mille et trois. Si je n’inscris ni Zerline ni Elvire, c’est un blond matin ou un soir brun. Pour moi il y a des baisers dans