‹ Auguste Ravier, peintre, MDCCXIV-MDCCXCVChapitre 7 sur 32 · CROQUIS UE RAVIER PRIS A PONCINS (LOIRE · texte numérisé non relu

CROQUIS UE RAVIER PRIS A PONCINS (LOIRE

pas et encore moins les César et les Napoléon qui sont grands, c’est mon admirable Livingstone qui vient de mourir à la peine ! C’est un humble missionnaire belge qui vient de s’enfermer dans une petite île des Sandwich, toute et exclusivement peuplée de lépreux, pour les soigner et les instruire jusqu’à sa mort. Voilà mes grands hommes et je, et nous, nous n’arrivons pas à la cheville de ces pauvres; et je n’ai d’admiration que pour eux. Aussi, mon ami, si je dois poser tant soit peu, je veux être parrain par procuration, ce qui ne m’empêchera pas d’aller vous voir, mais à la campagne, sans réception et avec mes seuls outils ; un crayon, un pinceau, un fusil.

« Vous m’avez demandé, je crois plusieurs fois, ce qu’il fallait faire par rapport à la peinture. Je ne puis parler qu’en général, ne connaissant pas assez les détails de votre position. Pour moi, je ne suis pas en dehors de l’opinion quasi générale; je crois que pour faire de la peinture, il faut être au-dessus du besoin si surtout on a une famille.... Je ne parle pas du choix qui sera ce que

l’organisation dictera. Ne pas tant vous préoccuper de a couleur, mais plutôt de la charpente qui doit la porter- Regarder plutôt les vieux maîtres que la mode changeante et parfois stupide. Notre époque a du bon sans doute, mais la crème des siècles vaut encore mieux. Tâcher de rester soi, ne se laisser impressionner par personne. Pour moi, je ne dis pas que je ne puisse être de quelque utilité pour celui qui sait, et peutêtre encore au point de vue philosophique et doctrinal ; mais il faut prendre garde à la patte et à la griffe, et rester soi.

« Adieu mon ami, je retourne m’enivrer de mon atmosphère et chercher dans mes nuages l’harmonie, la paix, l’amour qui ne sont pas parmi les hommes, ni même, hélas ! parmi les femmes. »

« Faire de la peinture quand on le peut et qu’on a le goût, rien de mieux, et le bourgeois me fait trop pitié pour que je puisse déconseiller à personne de l’abandonner dans son bourbier. Mais hélas! ça me fait peur pour vous et je prends la plume pour vous conseiller de ne pas vous presser et de bien mûrir vos projets. Il faut, pour cela, avoir de 80 à 100.000 francs de trop. Je ne vous

dirai pas : profitez de mon expérience, car je n’ai jamais voulu me mettre dans cette glue, quoique mon père m’y ait toujours engagé.

A propos de bâtisse, je dirai : profitez de l’expérience des

autres; or, de tous ceux qui se sont laissés entraîner là, je n’en connais guère qui ne s’en repentent pas. Avec l’argent que j’ai dépensé en bâtissant une maison, on a une maison et un domaine par-dessus le marché. Jugez ce que pèseraient mes 16 ooo francs s’il me fallait faire la maison que j’ai. Eh bien! je connais des gens qui ont beaucoup mieux pour rien; seulement il faut savoir attendre et chercher

« Moi je travaille plus que jamais, je suis quelquefois enragé, je poursuis mon filon. J’indique peut-être la peinture de l’avenir que les jeunes découvriront. Oh! combien je comprends le Titien disant à 90 ans : Je crois que je commence à comprendre quelque chose. Il me semble aussi que je commence à comprendre, mais

a demande du Japon pour aller initier les naturels de l’endroit aux mystères de l’art; i5 ou 20 mille francs de traitement, aller et retour payés, logé, etc., etc.

« Il n’y va du reste que pour ramasser quelques milliers de dollars et revenir faire de la peinture à sa guise en se moquant du bourgeois. »

« Je suis bien aise de voir que malgré les qualités de votre étude, vous n’en êtes pas content. Soyez sûr qu’elle vaut bien mieux que les autres, on me l’aurait donnée pour du X. que je l’aurais cru. Or X., s’il n’a pas le souffle poétique, a bien ses qualités ; du reste, il est de l’Institut; mais il faut à cela, outre le vêtement, un esprit qui pense ou un cœur qui bat. Il y a là je ne sais quoi à mettre et qui ne vient qu’aprèsla connaissance intime de la nature ; quand vous serez retiré dans votre donjon, vous pourrez vous donner tout à elle. Le ton du ciel est plat.il ne vibre pas. Par conséquent, pas d’enveloppe et d’atmosphère, mais votre dessin devient suffisant maintenant pour faire palpiter la toile.

« Continuons à épargner le bourgeois candide qui comprend

l’œuvre est immense et le temps est court.

(( Je viens de recevoir une lettre de F’ontanesi. Il m’annonce son départ pour le Japon. Envoyé par l’Italie sur

DO

la peinture à sa façon. Il est plus malheureux que coupable. Réservons notre haine et même notre mépris pour ceux qui sont de mauvaise foi, et surtout pour les charlatans politiciens ou autres qui n’ont de souci que pour duper la pauvre espèce humaine. »

« Je continue à suivre ma folie. Nous avons eu deux ou trois jours de vent du midi qui ont exaspéré ma palette. Je veux vivre quelques jours là-dessus et prendre des notes, pendant que c’est encore un peu frais. Pendant l’hiver par exemple, si je savais où trouver de ces ciels, j’y partirais, fût-ce en Italie ou en Corse, si mon intérieur n’en souffrait pas trop. Tout est dans le ciel. Les nuages et l’atmosphère me grisent toujours de nouveau : c’est l’inépuisable, c’est l’infini. Il est des jours, je crois, où personne n’a vu ce que je vois, et senti ce que je sens, mais je ne sais pas me cantonner et faire une fin. Je suis comme un amoureux inépuih sable, et la vie va man-

jeune et libre. Que je suis peu en comparaison de ce que je sens.

« Je m’aperçois que je ne vous parle que de moi. Je crois par exemple que ce n’est qu'à vous, et qu’avec les autres je ne suis pas si bête. Vous m’excuserez j’espère ; c’est parce que vous êtes mon ami. »

« Je compte bien aller à Lyon voir l’Exposition. Je vous écrirai dans ce cas un jour ou deux d avance pour que nous puissions nous rencontrer. Voilà huit mois que je n’ai vu ma patrie et il parait que je ne suis pas un cœur bien né, car je n’y vais jamais qu’à mon corps défendant...

« Je ne suis pas mécontent de l’expérience faite avec les couleurs de Windsor et Newton, c’est pourquoi j’en ai fait demander à Monneret qui n’en a pas. Il a ajouté (le marchand !) qu il était difficile d’en avoir, qu'il n’y avait qu’un correspondant à Paris dont il ne m’a pas du reste donné le nom. Et... quand vous irez à Paris, vous me le déterrerez. Je pense à Windsor et Newton, ça me fera peut-être faire moins gris ? En attendant, je fais comme

quer bientôt. Et, en attendant la fin, mille nécessités de famille, d’affaires me rognent le temps...

« Et pour ébaucher l’œuvre immense, il faudrait être

je peux, mais à vous dire vrai, je crois n’avoir de préoccupation ni du gris, ni du culotté. Il y a de tout, suivant l’effet que je vois- Voilà mon opinion là-dessus... En France surtout, il y a des modes, des toquades qui vont et qui viennent. Pour le moment, Corot a mis le gris à la mode, et il est bien possible que le gris so:t plus demandé. Pour moi, hors la question de vente, c’est très secondaire ; l’essentiel, c’est que ce soit dessiné, harmonisé, transparent et le reste... J’aimerais sans doute toujours mieux une peinture grise harmonieuse et transparente qu’une peinture montée de ton, mais lourde. Le défaut dans ce cas, n’est pas dans le monté du ton, mais dans le manque de transparence et de tenue. Il y a des Titien, des Rembrandt très montés, certainement pas gris, mais toujours transparents. Ceux-là sont au-dessus des modes, mais plairont je crois moins à tout le monde. J’ai vu vendre des H uysmans de Malines e5o francs. Un Boucher se serait peut-être vendu 20.000. Le premier fait rêver, le second fait... Pour moi je

n’ai qu’une préoccupation : la sincérité, l’expression de la scène du moment ressentie par mes nerfs du moment.

Je suis rarement gai et mes impressions s’en ressentent ; le soir me plaitmieux que le matin.

Beaucoup de mes choses de Rome sont plus grises, mais cela me désespérait et je voyais bien que j’étais en dessous, c’était faiblesse de ne pouvoir pousser plus loin et c’était beaucoup plus facile. Sans doute, en poussant mes aquarelles, je tombe quelquefois dans le lourd. Celles-là, je n’en veux pas, il faut les laver, les éponger, les gratter, c’est un effort qui n’a pas réussi, mais c’est un effort, et il serait bien plus commode et plus facile de ne pas l’avoir tenté. Je tente tout parce que j’ai la soif de l’inconnu, la folie de la recherche, mais c’est là ma valeur; c’est imparfait, mais ce n’est pas lieu commun. Que voulez-vous (gendarme !J on n’est pas parfait... Et puis en toute chose je vois le suffrage universel ; les hommes politiques qui me vont le mieux sont ceux qui méprisent la popularité... Si seulement je pouvais être content de moi, il en viendrait bien d’autres. En attendant, je travaille beaucoup et ça plait beaucoup à quelques-uns, mais pas à mon marchand de vin dont je vous raconterai l’histoire à propos de votre étude, ce qui prouvera que la vertu n’est pas toujours récompensée. »

CROQUIS DE RAVIER PRIS A PONCINS (r.OIRE)

« Je vous ai dit : Je vous regrette, j’irai vous voir si Dieu me prête vie, mais je n’ai pas pris d’engagement à jour fixe, vous n’y perdrez rien. J "ai pris une bien plus grande habitude du dessin et je viendrai peut-être à faire le pochon d’aquarelle sur nature avec une couleur résistante, gris je veux bien, mais fade, oh non! jamais! le fade est comme le tiède qui est rejeté ; le gris est tendre et peut être de bon ton, mais le résistant est tendre et passionné.

« Adieu, mon cher ami. Respectueux et bon souvenir à mon épouse spirituelle. Travaille-t-elle toujours? »

« J’irai chez vous, mais par exemple si j’y vais, entendez-vous avec le bon Dieu pour qu’il nous procure un autre temps; ça ne

lui coûterait pas davantage puisqu’il n’a pas plu à Morestel tout le temps de mon absence.

« Etpuis surtout, achetez une casserole ! Voyez-vous,les perdrix à la poêle, c’est la première fois de ma vie que j’entends

parler de ça ! Un peu plus nous les ferions frire comme des poissons, si toutefois il y avait de l’huile.

« Je vous rappelle que le joli petit Baron qui contient la silhouette de votre femme et la trompette du bébé doit descendre en pleine lumière, être accroché plus près de la fenêtre que moi. J’ai presque peur pour moi dont vous êtes si passionné ! Un jour ou l’autre je serai au grenier. »

« Je ne sais ce que vous devenez, voyez-vous poindre l'horizon de la liberté, avez-vous acheté une casserole et reste-t-il quelques lièvres ? Pour moi, je n’ai pas chassé du tout, je suis sorti deux fois en tout et très tard. J’ai tué 3 bécasses; autrefois je ne me contentais pas de 5o. Pour la première fois de ma vie j’en achète. Si j’avais du respect humain j’en rougirais ; mais point, sans vergogne, quoi !

« J’ai toujours cette malheureuse aquarelle au bonhomme

encore à exécuter. Décidément je ne ferai jamais rien sur commande. Je ne sais que vagabonder comme un papillon.

« Dites-moi toujours jusqu’à quelle époque vous serez à P. . . et à quand l’ouverture. Quelquefois je pourrais m’esquiver. Je ne suis pas assez sauvage pour ne pas être enchanté de faire d’honorables connaissances, artistisques surtout.

« Je travaille mais comme un fantaisiste ; le panneau est toujours à son état primitif, il faut que l’amour vienne ; le bonhomme de l’aquarelle est encore à faire. Je veux un renseignement sur nature et puis je ne suis pas fort là-dessus. Faudra-t-il vous l’envoyer ou puis-je vous attendre ?

« Je voudrais faire de vous un philosophe : Voyons, ne restons pas dans l’ornière des artistes vulgaires, visons à l’ambition du

bien seulement. A quoi servirait ce beau privilège de l’indépendance qui nous permet, grâce à Dieu, de ne pas faire de l’Art une bataille pour le pain, sinon à nous élever dans une sphère de sérénité, de calme et aussi de justice? S’il y avait contre moi passion dans le dénigrement puisque vous mettez la passion dansll’éloge, c’est la réaction, loi naturelle et générale. Pour moi, je ne me sens pas d’ennemis et j’ai la même bienveillance pour tous les'gens de bonne foi. S’ils ne comprennent pas, qu’importe ? Ils comprendront peut-être plus tard. J’ai bien mis vingt ans à comprendre. Ils ne sont peut-être pas plus bêtes que moi. Ils ont actuellement l’esprit tourné d’un autre côté. Et puis, mon bon ami, qu’est-ce que cela fait ? L’Art est comme le Bien, il porte sa récompense en soi; on est heureux d’avoir sincèrement cherché, et les dires des hommes y ajoutent peu. Si j’avais des ennemis de parti pris, ce ne serait pas pour les confondre que je voudrais devenir grand, mais plutôt

pour la satisfaction de mes amis. J’ai bien vu les artistes, je les trouve presque tous bons, meilleurs à mon sens que les autres. Là je ne crois pas au mal, et s’il y en a qui ont perdu plus ou moins leur dignité, il faut se mettre à leur place ; et si c’est une question de pain, ne pas plus leur jeter la pierre qu’à la femme adultère... et bien moins encore. »

«Je n’ai ni le bon goût ni l’esprit des Parisiens ; je ne puis offrir

ner plutôt à la nature et au travail qu’à la charge et aux divertissements ; mais je crois que vous devez être un peu comme moi; donc, nous ne nous gênerons pas réciproquement et vous pourrez,

n’ai rien fait que lire. Le meilleur des historiens pour moi, c’est M. de Broglie. Le meilleur des rois est Marie-Thérèse, mais quelle exception, cette femme homme !

« Vous avez oublié une étude dans votre chambre, la meilleure sans contredit que j’aie vue de vous. Je l’encadre et la garde jusqu’à votre retour à moins que vous n’en ayez besoin à présent, auquel cas vous écririez de vous la renvoyer. En attendant, mise à côté des

à mes hôtes que la bonne volonté, la bonnefoid’un homme sincère, mais un peu morose et misanthrope , aimant plus à rêver qu’à rire, avare de son temps pour le don-

« Par ces clt a leurs, je

si vous croyez que cela puisse vous être utile, profiter, avec vos compagnons, de mes bavardages et de mes cartons.

miennes dans le salon, elle leur fera certainement tort dans l’esprit de quelques-uns.

« Mais chacun sent savoie ; pour moi, c’est la folie; heureusement que c’est pour mon plaisir et non pour mon tourment... Donc, j’ai plaisir, malgré la voie toute différente, de vous faire un compliment ce qui, hélas, vous avez dû vous en apercevoir co mme bien d'autres, m’arrive rarement. Vous pouvez continuer comme cela, commençons par le nécessaire ; c’est bien mieux dessiné mieux exécuté et les valeurs sont à peu près justes, c’est assis d’aplomb et pincé.

« Ap rès cela, si comme votre serviteur vous voulez chercher de midi à quatorze heures, vous chercherez — (mais pris en vous) — non seulement la précision mais aussi le charme, la physionomie,

Le nez retroussé, ce n’est rien si les yeux parlent et vous ferez parler votre peinture, et vous élargirez la manière. Et si l’émotion vous fait un peu bredouiller, si la netteté en souffre, les amoureux ne s’en plaindront pas.

« Je veux retourner aux environs de Belley, pays superbe où je veux continuer les nombreux dessins que j’ai faits en courant.

« Je suis comme les femmes de 40 ans (j’en ai plus de 60 !) qui sur le déclin de l’amour ne pensent plus qu’à l’amour. Je ne pense qu’à la peinture et plus je vais plus je me sens de l’enthousiasme.

« Cette semaine, un amateur qui jusqu’ici n’avait aimé que mes premières choses a trouvé son chemin de Damas. Il n’a plus voulu que des dernières et en a emporté six pour attendre. Il y en a deux que je regrette déjà. Il n’avait pas trouvé une aquarelle dans tout Paris; il voulait emporter tout mon carton et le payer !...

« Je rêve de la Corse pour l’hiver et de la Norwège pour l’été.

ce qui fait que notre impression est blonde, brune ou châtaine. Elle peut même avoir un nez retroussé, et vous lui soufllerez la flamme, la passion ; cela vient après, quand cela doit venir, mais il faut que ça vienne car tout l’art est là.

La nuit polaire de Wahlberg (r) m’est toujours dans l’esprit. Je voudrais pouvoir connaître cet homme-là. Si je pouvais faire un voyage avec lui au cap Nord ! »

« ... Le Monsieur en question, quoique comptable, ne sera jamais pour moi un fâcheux.

« Hélas, hélas ! je crois qu’il aimerait bien mieux avoir sa liberté pour pouvoir faire de la peinture et ce n’est pas un crime à lui reprocher ! Honnête et comptable, ça vaudrait de l’or pour

certains banquiers. Mais soyons justes avant tout.

Laissons la rage aux maigres au teint bilieux et aux cheveux crépus, à ceux que craignait César.

« Si moi, le pauvre philosophe, j'avais un Code à faire, je dirais : il est tout fait; prenez l’Evangile. Or, le Publicain qui m’a l’air d’être un peu le comptable en question, est glorifié parce qu’il est sincère et honnête. Oh! qu’est-ce que le talent en dehors de l’humilité. Voyez le grand Hugo !

« Je vois que ma vie finira par se cantonner uniquement dans cette dernière illusion, l’étude de la nature et le sondage indéfini de cette chose sans fond. Je crois avoir encore fait quelques progrèsdu côté de la lumière ! il faudrait enfoncer Turner. »

« Je suis allé à Paris, mais tout à fait à la fin, bien après votre rendez-vous. Nous reparlerons de tout cela. Mais pour moi il n'y a toujours que les vieux Delacroix et Corot. Après cela, c’est du métier ou de la décadence. »

(1) Wahlberg, célèbre peintre suédois, qui obtint beaucoup de succès à diverses expositions de Paris. Ravier le mettait au même rang que les plus grands maîtres français. Depuis l’époque où cette lettre a été écrite ( i S77), nous avons pu faire la connaissance de Wahlberg, ainsi que Ravier nous l'avait toujours conseillé. Et après avoir vu ses œuvres, nous avons reconnu que l’admiration de notre ami était absolument justifiée. De son côté, M. Wahlberg a fortement prisé le talent de Ravier.

DESSIN DE RAVIER — BORDS DE LA RIVIERE d’aIX (LOIRE)

« Je pars aujourd’hui ou demain pour Paris uniquement pour voir l’exposition de Corot. Je serai de retour dans la quinzaine au plus tard, de là je repartirai pour Grenoble et Genève. Je vous écrirai quand, à mon grand contentement, je reviendrai pour de bon, car j’ai grand peine à quitter mes petites études et mes affaires de maison. 11 faut l’exposition de Corot pour cela. Si je sors de nouveau soyez sûr que ce ne sera que pour aller dans votre plaine, mais pas pendant l’été. Il nous faut attendre d’avoir vos beaux

champignons, les canards et les bécasses.

« Je travaille toujours beaucoup, mais dans la même donnée :

petites études -tableaux.

Sentiments i ni nés mal vêtus comme papa I iteliigibles seulement pour les poètes et les spiritualistes qui ont du sang bleu.

« Je vois, il est vrai, bien des bourgeois qui commencent à mordre ; mais il faut faire une grande part à leur politesse mal entendue ; quoi qu’il ensoit, jeconserve le don juvénile de l’enthousiasme. Je puis, au besoin, me suffire à moi-même et la vie passe comme un rêve. Ne doutez pas de mon amitié. »

« Toujours occupé du mariage des gris et des roux de la saison, je n’ai pu me décider à aller encore à Lyon et j’attendrai, sauf affaire urgente, que le vert ait envahi uniformément la campagne.

« Je n’ai pas encore touché mon fusil, pour me livrer tout entier à la peinture et je crois que ça va de mieux en mieux. Ce n’est pas grand, mais intime. Fleur de poésie, au moins dans l’intention. »

a V... vous tient à l’ombre de sa tour.

« Ou captif des Kroumirs sur la terre africaine.

« Loin de tous vos amis, dormez-vous tout le jour ? « Moi je n’ai rien reçu, ça me tient dans la peine. »

« ... Je suis fâché pour mon compte que vous ayez fait de ce petit bout de torchon (c’est le mot) une affaire d’état. MUo Marie ne me doit rien et je serais trop heureux de pouvoir ainsi semer au milieu de quelques sympathiques amis ces riens qui engendrent ce

petit monde mystique où, même sans se voir, les àtnes et les intelligences se rencontrent et fraternisent. Oh ! cette charmante pudeur d’enfant n’a pas à se préoccuper, ni vous à la tourmenter ainsi.

« ... Hélas, je ne puis recommencer ma vie et j’ai renvoyé le rêve ou l’accomplissement des rêves au temps qui suivra la mort. Je ne sais si c’est dans Saturne ou Jupiter qu’auront lieu nos prochaines fiançailles, et si nous poursuivrons là-haut notre idéal irréalisé; mais ce que je sais trop, c’est que, pour moi, il n’y a plus ici-bas d’idéal que dans la peinture. »

« Mon cher ami, ne me dites jamais ce que dit cette grande dame sur une prétendue grande supériorité que j’aurais sur Corot.

Je ne doute pas qu’elle soit sincère, mais si je fais passer la vérité avant la galanterie, je suis bien obligé de lui dire: ce n’est pas un jugement éclairé.

« Elle ne comprend pas assez Corot et je proclame, moi, bien haut (voulant avant tout être sincère et quoique vous m’ayez dit que Corot me traite d’homme d’esprit), que Corot est un grand peintre et un grand poète, le premier de l’époque à mes yeux et que je lui dois beaucoup. J'ai de bonnes intentions, un inconnu encore enveloppé de formules et de perceptibilités à peine, mais Corot a des œuvres. »

« Ce n’est pas à cause du Jour de l’An que je vous écris, c’est pour ne pas vous envoyer ma carte de visite comme à un Monsieur quelconque.

« ... Je n’ai guère fait que de l’aquarelle cet hiver, près de ioo; mais pas toutes terminées; avec le soleil je retourne à la pochade, mais cocasse à faire frémir mon bourgeois. Ça me va tout de même, mais aux demoiselles (en général) ça ne leur va pas, mais pas du tout, je crois. Tant pis pour moi, mais il faut être sincère avant tout.

« Toujours la même vie, mon chien et mon thé sont restés mes

dernières illusions. Je lis et je barbote dans la peinture jusqu’à minuit.

Les plus beaux paysages sont ceux que je vois après cela, mais en rêve.

Je suis de plus en plus las de l’espèce humaine et je m’isole sur mon pinchard pour faire un peu de sentiment avec la nature, toujours triste au fond. Vous voyez plus que jamais que Magaud avait bien raison en vous disant que )e ne serais jamais un Monsieur comme les autres.

« ... Dites-moi aussi s’il faut vous apporter l’aquarelle de votre individu avec ou sans bonhomme; le bonhomme m’embête et je n’y pensais plus depuis longtemps. »

« ... Je travaille à mort... de la lumière, ça vient, je commence

(c’est un peu tard) à être content de moi, mais c’est bien cocasse et vous aimerez ça plus tard; ça ne peut aller qu’aux toqués J’espère que vous n’en êtes pa9 encore là, mais je crois que ça viendra, vous êtes de la famille. Fontanesi qui sortait de Genève y a mordu, il est venu de loin et le voilà embrigadé ; je vous ferai voir ses ouvrages.

«... Ma is ne vous faites pas d’illusion, la peinture c’est presque aussi difficile que le canard du baron Papeleu.

« ... Je travaille plus que jamais comme une coquette sur le retour; et comme elle, je voudrais bien recommencer pour mieux

employer mon temps. Cependant, je l’emploie le mieux que je puis en regrettant même celui que j’ai perdu à la chasse. »

« Le jour même où vous m’écriviez, 20 octobre, entre 4 et 5 heures, en faisant de l’aquarelle, dans le feu de l’action, je suis

tombé sur la tête, ayant perdu connaissance. Bosse énorme au front, œil au beurre noir, le choc m'a fait me relever et le médecin ayant dit que c’était un coup de sang, il s’est naturellement emparé de moi.

Prudence, régime, ni chaud ni froid, arsenic, etc. etc., de sorte que avant d’aller ci S. G., il me faudra un exeat — le petit — en attendant le grand, le définitif (dont on ne se plaindra pas si, comme j’en ai le ferme pressentiment, il doit nous mener dans un monde meilleur que celui-ci).

« Quoi qu’il en soit, c’est un retard que je chercherai à rendre

le plus court possible.

N’ayez pas peur que je m’ennuie ; pourvu que j’aie la faculté de travailler, d’aller, de venir, de lire, de dormir en toute liberté, je serai consolé.

« Ces quelques jours passés hors de ma solitude avaient un peu interrompu mon travail ; je m’y remettais avec rage, je ne sais quel effet ce nouvel incident va avoir sur mon travail, mais il me sera impossible de mener une vie de bourgeois et je travaillerai quand même quoiqu’il arrive, mais peut-être avec plus de distraction.

« ... Ici, i’ai mes éléments de travail pour passer les mauvais temps, et un seul beau jour par semaine me suffit pour rafraîchir mes souvenirs et cueillir de nouvelles impressions. Hier, à Belmont,dans un vulgaire bois de châtaigniers, j’ai vu un effet signé Titien-Dia Corot ; ça ne peut pas se dessiner, c’est un fouillis, mais la couleur,

le ciel, l’effet! Jamais je n’ai vu ça. Il ne faut sortir que le matin ou le soir, le reste du temps il faut dessiner. Mais le charme n’est qu’aux heures matinales ou tardives. Nous avons eu quelques beaux jours, et si l’été de la Saint-Martin nous en réserve encore, je veux aller pas loin d’ici, sur la nouvelle route de Belley. Si vous pouviez venir, il n’y a plus de mouches et Lisa pourrait nous trimbaler. »

« Depuis que nous nous sommes vus il m’est advenu un grave

accident (i). Par suite du peu de soins que j’avais pour mes yeux que je sentais fatigués depuis longtemps, j’ai pris le 6 janvier une glauco hémorragique (c’est ainsi que les oculistes appellent ça), qui m’a fait perdre un œil, et d’après le conseil des médecins, j’ai dû le faire enlever pour préserver l’autre d’une infection possible. Après être resté plus de trois mois sans rien faire, le 24 du mois passé, M. Dor m’a fait l’opération, qui aTparfaitement réussi,! et depuis un mois j’ai pu, avec quelques

ménagements, reprendre mes travaux que j’espère pouvoir continuer. Je viens de Lyon me faire mettre un œil de verre et, à compter d’à présent, je suis à peu près présentable. C’est pourquoi je vous écris, venez si vous pouvez.

« J’ai acheté un char, mant volume. Il y a bien des choses exagérées que je voudrais sortir, ça sent quelquefois un peu trop la vieille marquise qui

(1) Ayant appris à cette époque que Ravier devait subir une grave opération h l'oeil, l’un de ses amis avait exprimé l’intention d'assister à cette opération et il reçut cette lettre de Mm* Ravier :

« Monsieur,

« Ne vous dérangez plus, l’opération est faite, et si vite faite, et sans douleur, que lorsque M. Dor a dit à mon mari: c’est fini, il lui a répondu : ce n'est que cela ! Et par le fait, moi qui assistais à l’opération, j’ai été surprise de son peu de durée et de voir que mon mari, qui n'était pas du tout endormi, n’etait pas tenu non plus, n’a fait aucun mouvement. Le docteur est très content, il m’a dit que c’était bien temps, qu'il y avait un commencement de cataracte qui serait enrayé.

• Nous sommes chez le docteur Dor pour huit ou dix jours. ■

regrette les pêches de sa jeunesse, mais pas les péchés. Mais comme le reste compense et qu’il y a des phrases qui valent un livre, c’est depuis longtemps le seul bon livre que je connaisse. Amitiés. »

« Je viens de voir que la vente de Cinier se fait lundi 23, à 9 h. 1/2 du soir et jours suivants. J’ai envie d’y aller si vous y venez. Il doit y avoir pas mal de bons dessins ; c’est un spécimen à avoir malgré le peu d’originalité de l’homme ; ça vaut toujours mieux que ses tableaux.

«Je vous envoie un prospectus que l’on m’a envoyé en double. Je n’y vais pas plus tôt, parce que je vois que ça durera toute la semaine, et comme je ne veux pas rester si longtemps à Lyon, j’ai retardé d’un jour mon voyage, laissant vendre les tableaux qui ne m’intéressent pas et les meubles encore moins. Vous verrez dans

cet opuscule de M. Vintrignier. que Cinier, de famille noble avec armoiries, enlevé à l’affection de ses amis à l’âge de 73 ans à peine, avait toutes les qualités qu’on peut rêver dans un homme d’esprit, de talent et de cœur. Vous regretterez qu’il soit mort quelques jours trop tôt, car je devais vous présenter à lui. Que de qualités on trouve à un homme pourvu qu’il soit mort ! ça donnerait envie d’être sous terre. Je le tiens pour mon compte en estime, non pour le charme de sa conversation, mais pour sa vieille probité lyonnaise, son esprit d’ordre et ses dessins. Il faut en avoir un spécimen comme enseignement. Qui sait si dans ce pays où tout change si vite, on n’y reviendra pas ?

« Partez, partez sans moi ! pas n'est besoin d aller si loin, pour me rompre le cou et chercher l’arsenic de la Bourboule ! 1 gramme du dit peut me faire cent jours et à ce compte je n’épuiserai jamais la boutique de Biétrix. Et puis il y a divorce et incompatibilité entre le sapin et moi ; quant aux monts dore, oui, mais les monts dômes, jamais. »

« Fontanesi n'a eu que le temps de nous faire voir à peu près comment il procède avec sa peinture à la colle en faisant quelques

fleurs dans un pot pour la première fois de sa vie. Nous verrons après pour le paysage.

« Hier soir un peu de nuage à l’horizon, chose que je n’ai vue depuis longtemps; ça m’a donné un peu d’émotion. On est amoureux si l’on se sent capable d’amour, et ça suffit en attendant.

« Si X. veut venir, amenez-le ; nous le prêcherons pour lui enlever les écailles. A son âge, les illusions de l’enfance prouvent moins de sens que de générosité. Voyons juste en tout comme en peinture. Seulement, il y a un seulement! Nous avons une cuisinière innocente qui sort de la queue des vaches et qui ne sait pas faire une soupe ; et quand j’ai dit à Madame qu’il fallait inviter Janmot, elle m’a répondu qu’il valait mieux attendre que sa cuisinière fût formée — lescalendesgrecques, quoi !

— Au diable la femme... Je lui ai répondu : Nous sommes des artistes qui vivons dans le bleu, laissons les bourgeois à la porte si tu veux ; mais pour nous, nous serons toujours assez bien si nous avons ta bonne grâce avec une cuisine simple et frugale... Faites-en ce que vous voudrez.

Si le pot-au-feu n’est pas irréprochable, vous êtes averti, je m’en lave les mains; et d’ailleurs nous avons toujours la ressource de décamper et d’aller en Savoie. Une demi-heure de route cà faire. Ecrivez le jour. »

« Ce n’est pas la grande complication de la chose qui fait le tableau. Quand on est trop bête comme nous pour faire des Poussin et des Lorrain, nous devons dire contrairement au berger de Virgile :

Paulo minora canamus. Ils ont fait des monuments, les anciens. Si nous ne sommes capables que de faire des cabanes, il faut au moins que ce soient des cabanes. C’est encore, paraît-il, assez difficile comme ça de mettre une valeur juste. Enfin, venez! »

« Ne me plaignez pas trop, je ne manque pas de courage, il faut un peu de résignation seulement, et pour le moment je ne suis pas trop à plaindre, puisque je puis travailler à peu près comme avant. Je n’ai pas perdu le don de la couleur et l’enthousiasme. Je vois moins net, mais suffisamment; et M. Dor me

dit que ça se bonifiera encore

Vous savez mon opinion, les vrais frères ne sont pas ceux que la nature nous donne, mais ceux que le cœur choisit. Je compte sur vous...

venez... je crains de ne pouvoir reprendre mon travail et dans cette pensée, comme un homme au bout de son rouleau, j’ai pensé à mettre ordre à mes affaires. J’ai séparé les chiffons qui dormaient dans les cartons et fait diverses catégories.

Vous vérifierez ce choix. »

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