PROSE
L'année 1842 est une date marquante dans le développement littéraire d'Auguste Stœber. Les Gedichte nous montrent l'épanouissement de son talent poétique, arrivé à son point culminant. Dichter Lenz und Frederike von Sesenheim est sa meilleure étude littéraire et, en même temps, le premier de toute une série de travaux sur Goethe et ses amis alsaciens. VElsàssisches Sagenbuch nous indique la voie scientifique dans laquelle il s'engagera désormais et dont VElsàssisches Volksbûchlein^ , supplément de VElsàssisches Sagenbuch, est la première étape.
' Ehàsiisches Volksbuchlein, 1~ édition, Schuler, Strasbourg, 1842 ; 2« édition, Risler, Mnlhonse, 1859.
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VElsdssisches Volksbûchlein est le livre le plus original que Stœfeer ait écrit. Il marque un progrès positif; il a étendu, enrichi le domaine de la littérature d'une science qui nous vient d'Allemagne, le folklore^ L'objet de cette nouvelle science, qui date de la publication des Deutsche Sagen de Jacob Grimm en 1816, est la tradition populaire. La meilleure définition en a été donnée par M. Sébillot*:
« La science du folklore est une sorte d'encyclopédie des tradi- « tions, des croyances et des coutumes des classes populaires ou des « nations peu avancées en évolution avec les répercussions réci- « proques de la littérature orale et de la littérature cultivée ; c'est « l'examen des survivances qui , remontant parfois , ainsi que l'a « démontré l'étude du préhistorique comparée avec l'état social « similaire de certaines tribus, jusqu'aux premiers âges de l'huma- <; nilé, se sont conservées plus ou moins altérées jusque chez les <•■ peuples les plus civilisés et parfois inconsciemment chez les esprits « les plus cultivés. >
Le folklore a donc pour but de constater l'état de civilisation de la grande masse du peuple ; il tâche d'en déterminer nettement le caractère intellectuel et moral et de rechercher l'essence de sa vie intime. Il procède par l'étude détaillée de tous les facteurs qui composent la vie du peuple, en cherchant à déterminer la qualité et la provenance de ces facteurs.
Successivement on en est arrivé à considérer comme matériaux de cette science non seulement les contes, les légendes, les chants populaires, les rondes enfantines, les devinettes, les formulettes et les proverbes, mais aussi les coutumes, les croyances et les superstitions, les jeux d'enfants, les remèdes populaires, môme les bijoux, les costumes, les outils, les « gestes et mœurs épulaires » (Gitée).
Par son Elsàssisches Volksbûchlein Stœber a, en quelque sorte, le premier, ajouté à la science du folklore un nouvel élément qui, en
^ Voyez Le folJdore et son utilité générale, par Auguste Gittée (dans la Revu« de Belgique, nov. et déc. 1886).
' Remie d'Anthropologie, dirigée par M. P. Topinaud, 1866, p. 293.
184^, n'en faisait pas encore partie (voy. la préface de la 2* é(Ut.); il a recueilli les chansonnettes, les rondes, les berceuses, les devinettes, les proverbes, les contes et les jeux de l'enfance. Par la méthode il procède des principes scientifiques établis par les frères Grimm. Avec une exactitude scrupuleuse, une fidélité absolue à la « bouche même du peuple > , il donne ses * enfantines » en n'oubliant jamais d'indiquer leur provenance locale. Les différentes phases de l'enfance se déroulent progressivement devant nos yeux ; nous entendons ces douces et mélancoliques berceuses qui nous endormaient jadis, ces refrains avec lesquels on calmait nos cris et nos pleurs. Nous voyons éclater sous toutes les formes la tendre sollicitude de la mère pour son enfant :
Ken Mueder iséh no arm,
Se laït iehr Kindel warm. (Cemaj.)
Peu à peu l'enfant commence à voir, à distiller les objets cpii l'environnent ; on lui apprend les premières notioa» de la pkrsdité des choses en comptant et en distinguant les doigts les uns des autres :
Daxz iseh éPr Dûme,
Dâ friast gem PfiiJtme,
Dd sait wo nàmme,
Dû sait in's Serre Gariez
Dâ Uai Spitzhûe
WïlVs im Herre saghe. (Guebwiller.)
Assis à câlifourcbon sur les genoux de sa mère l'enfant, bdancé en cadence, entend :
Biàdê, Bidàe, Bè$dt, Z^BastH steM e Schiste, Z'Bom stéht e Gîockéhûss, 's lûeghe schene Jungfre ârûss.
Eine spinnt Sîde, jyandre giOt Wiâe, jydritte spinnt 's More Guîd, jyvierU isck mim KinicUe huid.
Puis nous le voyons grandir, nous soutenons ses premiers pas chancelants, nous l'écoutons bégayer les premières paroles ; bientôt
nous l'accompagnons à l'école , nous nous réjouissons d'assister à ses jeux dans la rue et sous le toit paternel ; nous voyons s'éveiller peu à peu les facultés de son âme , nous corrigeons ses petits défauts et nous développons ses bonnes qualités. Partout éclate la grâce naïve, le doux parfum de cette poésie primitive si imagée et si pittoresque, qui cache sous son enveloppe simple un fonds inépuisable de sagesse populaire.
Le Volksbûchlein est le miroir le plus fidèle de la vie intime du peuple alsacien. Il en est une étude vivante. La seconde édition considérablement augmentée a encore ajouté les * enfantines » des patois romans, parlés dans les Vosges alsaciennes et dans le Jura. Le volume se termine par un grand nombre de notes explicatives d'un caractère essentiellement philologique. Nous reconnaissons immédiatement le disciple des frères Grimm aux soins , à l'exactitude presque méticuleuse avec laquelle toutes les questions sont creusées et approfondies.
L'innovation de Stœber fit surgir une légion d'imitateurs, surtout en Allemagne, tels que Mûhlbachs Kinderfrûhling 1843 ; les deux éditions du Kinderhuch de Simrock, 1848 et 1857, qui alla jusqu'à en copier servilement les principes de division. Firmenrich a cité environ la moitié du Volksbûchlein dans sa célèbre anthologie Germaniens Vôlkerstimmen. Le Volksbûchlein devait faire partie d'un grand ouvrage philologico-historique sur la langue allemande en Alsace. Dans une lettre adressée à son ami Louis Schneegans, le 21 novembre 1856, nous apprenons que Stœber avait, ni plus ni moins, l'intention de composer une encyclopédie de la langue et de la Uttérature alsaciennes. J'en donne le plan à titre de curiosité et comme document du premier et unique essai de ce genre.
Plan. Elsàssischer Sprachsat;s in 5 Abtheilungen
l. Sprachproben aus allen Jahrhunderten der elsàssischen Litteratur, von Ottfrit bis an das Ende des XVL Jahrhunderts (Fischart). Mit kurzen biographischen Notizen und Charakteristik.
"S-'^^KT '- ^5 Eii«^'*— *aTiV
IL Sprachproben aus sàmmllichen elsàssischen Dialect-Dichtern, von
Arnold bis zur Gegenwart.
IIÏ. Die elsàssische Volkspoesie, vertreten durch eine stark vermehrte
Auflage meines Volksbûchleîm.
IV. Grammatik der elsàssischen Mundarlen. V. Elsàssisches Idiotikon.
Une œuvre pareille ne saurait s'exécuter sans coopération. Aussi Stœber avait-il trouvé des collaborateurs. M. le professeur Bergmann devait se charger de la rédaction de I et II, le pasteur Liebich, alors àPhilippevilleen Algérie, plus tard à Saint-André-de-Lancize (Lozère), aujourd'hui à Douera, de IV ; Stœber lui-même voulait traiter III et V. Le numéro III vit seul le jour.
Quant à V Elsàssisches Idiotikon, Stœber n'*en a publié qu'un spécimen en 4846 (dans les Elsàssische Neujahrsblàtter). Dès 4828 d'ailleurs il s'était mis à recueillir les matériaux de ce dictionnaire ; le terminer a été le rêve de sa vie.
Le 25 avril 4872, il écrit à M. Rod. Reuss: « Ich will Hand an « die Redaktion meines lângst begonnenen elsàssischen Idiotikons « legen, da ich gern vor meinem Lebensende es noch herausgeben « môchte. »
Douze ans après il n'avait pas encore réalisé ce plan * . Il faut espérer que le résultat de ces longues et patientes recherches sera pubUé un jour ou du moins utilisé par une main compétente.
Si le Volksbûchlein est le livre le plus original de Stœber, les Sagen des Elsasses ' sont l'ouvrage le plus important que nous ayons de lui. Ces deux livres ont véritablement établi sa réputation de savant. Les t Sagen » sont un recueil de toutes les légendes alsaciennes, que Stœber avait pu recueillir avec l'aide de collaborateurs
^ M. X. Mossmann, ami intime de Stœber et collaborateur de l'Idiotikon, m'a confidentiellement dit que Stœber avait fini par renoncer à ce travail, voyant qu'il ne l'avait pas conçu avec la rigueur exigée par l'état actuel de la science.
* Die Sagen des Ekasses, 1" édition, ZoUikofer, St.Grallen, 1852; 2« édition, ibid., 1858. .
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dévoués tels que Gustave Mûhl, Ohleyer, Nessler, Zetter (Fréd. Otte), Hugo, Ehrsam, Hirtz, Ringel, Stoffel.
C'est pour ainsi dire une édition scientifique de son Elsâssisches Sagenbuch de 1842, qui est une anthologie poétique de légendes alsaciennes. Dans les Sagen Stœber a abandonné la forme poétique, littéraire, sous laquelle il avait auparavant présenté les légendes du pays d'Alsace. Il lui tient à cœur de les rendre telles qu'elles se racontent dans le peuple, et il s'efforce de se rapprocher autant que possible des versions authentiques. Il avoue lui-même avoir autrefois fabriqué des légendes pour les mettre en vers («Sagen- Schmiedeperiode», expression textuelle de Stœber). Maintenant plus de fictions, plus de ces licences qui donnent à la légende une tournure artificielle, mais la vérité simple et nue. «Vouloir arranger ici, c'est déranger » — tel était le principe scientifique de ses maîtres, les frères Grimm. Il l'a strictement appliqué et a engagé ses collaborateurs à en faire de même. Il a recueilli avec beaucoup de circonspection et de défiance les légendes qu'il trouvait dans les livres et les chroniques ; car elles ne sont que trop souvent de pures fictions, qui n'ont rien de commun avec la tradition populaire.
Stœber nous donne d'abord la légende telle qu'il l'a trouvée répandue parmi le peuple; puis il ajoute des notes explicatives et cherche à découvrir le noyau de vérité historique ou morale qui se trouve au fond de la plupart des légendes. « Personne ne l'ignore « plus aujourd'hui », dit-il, « nos légendes populaires sont des sou- « venirs vagues, mais précieux de nos origines historiques ; ce sont « pour ainsi dire les dernières oscillations parvenues jusqu'à nous « d'un passé lointain, mystérieux et souvent incompris. Histoire et « mythe, loi écrite et droit coutumier, philosophie et superstition, t vérité et erreur : tout s'y reflète , tout y continue à vivre de la « vie du symbole qui est celle de la poésie. » {Revue d'Alsace 1861 , p. 58).
Dans le classement de ces légendes, Stœber a procédé par ordre topographique. Il semble qu'une disposition telle que le docteur
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Gredt l*a adoptée, eût été plus rationnelle*. Nombre de légendes se retrouvent en tout pays et se racontent simultanément dans des lieux différepts et souvent bien éloignés les uns des autres. Il eût mieux valu, à notre avis, séparer les récits dont le fond est mythologique (celtique, germanique) des légendes chrétiennes, qui sont la tradition merveilleuse sacrée, d'une part, et des c Sagen > qui proviennent d'une tradition historique merveilleuse, d'autre part.
Les contes qui appartiennent à la mythologie, qui sont du < paganisme christianisé» (Gittée), peuvent se subdiviser en traditions des eaux, des arbres, des nains, des gens sauvages, du diable, des sorcières, des dames blanches et des trésors, des animaux, des revenants et des spectres. Le point de vue topographique n'est, il est vrai, pas à négliger, mais il suffirait d'en tenir compte comme d'une subdivision. Une nouvelle édition des c Sagen», se basant sur celles deStœber, se prépare, dit-on, à l'heure qu'il est; elle sera la bienvenue, car une foule de légendes se sont ajoutées depuis au fonds primitif de Stœber ; il a besoin de plus d'une rectification et maint passage, un peu prolixe, demande à être écourté ou retranché. La loi générale d'après laquelle tout ce qui est de provenance humaine demeure imparfait et, par cela même, susceptible de changements et d'améliorations, n'a pas épargné l'œuvre d'Auguste Stœber. Mais les € Sagen» n'en conservent pas moins un mérite imprescriptible; c'est un monument de l'histoire de la civilisation alsacienne, qu'aucun érudit ne pourra ignorer, quand il étudiera l'esprit et la vie intime de notre pays.
Dans le domaine des croyances superstitieuses, Stœber a encore publié séparément entre autres :
1. Chants et légendes populaires d'Alsace qui se rattachent à la
température. (Extrait de la Revue d'Alsace).
2. Zur Geschichte des Volksaberglaubens im Elsass. 1852-1858.
3. Etude mythologique sur les animaux fantômes de l'Alsace. 1851 .
^ Gredt, Sagenbuch des iMxewiturger Landes, 1885.