L'AMÉRIQUE
L'enthousiasme d'un peuple sera toujours très complexe. La masse est sûrement désintéressée, mais non les individus : des mobiles divers les font agir, et dans la fièvre même, le côté profitable des choses tout à coup leur apparaît.
Cela fut très marquant dans le grand mouvement en faveur de rindépendance américaine. Si, en France, dans le peuple, en haine de TAngleterre, l'héréditaire ennemie, les sympathies pour les insurgés furent grandes et désintéressées, il n'en fat pas tout à fait de même dans les autres classes. Les cadets de famille y virent une distraction, peut-être la fortune; la bourgeoisie mercantile, un excellent débouché pour ses produits : par ces temps de trouble, les Américains ne pourraient produire, et force leur serait de venir demander à la France, le pays ami, ce qui leur manquerait.
Pierre Caron de Beaumarchais, tripoteur génial, et jusqu'ici heureux, entra dans l'affaire^ s'entremit pour la fourniture des armes et l'armement des vaisseaux. Mais cette fois, sincèrement enthousiaste, ses affaires allèrent mal.
D'autres réussirent mieux, les artistes par exemple. Lorsque l'Indépendance américaine fut définitivement proclamée,
i8 AUGUSTIN DUPRÉ.
il fallut bien honorer les dévouements et conserver la mémoire des grandes luttes.
En 178.1, le parlement de Virginie demande à Houdon une statue de Washington. Le grand sculpteur passe en Amérique d'octobre 1785 à janvier 1786 et exécute les bustes des principaux défenseurs des libertés américaines. Cependant cela ne suffit pas. Pour perpétuer le souvenir des derniers événements et de leurs acteurs , le Congrès choisit l'expression d'art la plus noble : la médaille.
Grâce aux médailles^ les traits des grands hommes, la mémoire des faits seront conservés inoubliablement et pourront être multipliés à l'infini, et, comme elles doivent valoir encore par leur haut mérite artistique, les Américains ne peuvent mieux faire que de s'adresser à la France. L'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres décidera des motifs et des devises (i), les premiers médaillistes français les exécuteront.
Benjamin Franklin, ministre plénipotentiaire des Etats-
(i) Pour la confection des devises des premières médailles, certains membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avaient été consultés officieusement. A partir de 1785, l'Académie le fut officiellement ainsi qu'en témoigne le Registre des Assemblées et Délibérations de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres pour Tannée 1785 :
« M. le Secrétaire (Dacier) a fait part d'une lettre de M. Mumphreys, ancien >- colonel au service des États-Unis, par laquelle il demande trois médailles pour » Messieurs Washington, le général Gates et le général Green. Il envoie en même » temps des renseignements sur ces trois personnes. »
L'Académie, après avoir décidé que chacun de ses membres composerait et proposerait une inscription, désigna une commission chargée de reviser le travail commun. Cette commission fut composée de l'abbé Barthélémy, de Dupuy, de Brotier, de Le Blond et plus tard de M. de Bréquigny.
Le représentant des Etats-Unis se réservait de modifier les décisions de l'Académie. C'est ainsi que pour la médaille du général Green : S.\lus provinclvrum AUSTUALiUM fut changé en salus regioniu.m australium ; que pour celle du général Morgan l'inscription de l'exergue devait être : C.esis .\ut captis ad Cowpens HOSTiuM ** siGNis RELATis " 17 JAN. i78i;et, pour l'amiral John Paul Jones, celle du revers : Primus americanorum triumphus navalis.
Unis à Paris, est chargé de rexécution des décisions du congrès. Le philosophe connaît Dupré. Il habite Passy et Dupré possède près de là, à Auteuil, rue Boileau, une petite maison de plaisance. Ils sont matineux tous deux. Dupré se rend chaque matin à Paris, par le Cours-la-Reine, en fumant sa pipe. Il rencontre Franklin qui suit le même chemin. Une occasion quelconque les fait se lier et voilà le graveur et le philosophe amis. Dupré, en 1778, lui grave son cachet avec cette devise : In simplici salus (i). Mais malgré ces relations et les sympathies que semble avoir Franklin pour le graveur, ce n'est pas à lui qu'il s'adresse pour l'exécution des premières médailles. Par une pusillanimité bien américaine, il va aux notoriétés consacrées, à Benjamin Duvivier, membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture et Graveur général des monnaies. Ce fut donc lui qui exécuta la médaille votée par le congrès, à Washington, pour l'évacuation de Boston, « médaille d'habileté ouvrière, mais sans la moindre inspiration d'imagination ou de génie » (2) et celles du colonel de Fleury, de William Washington et de Howard, tandis que Gatteaux, associé de l'Académie, exécute celles de Gâte, de Wayne et de Stewart.
La confiance de Franklin dans les titres de Benjamin Duvivier semble si grande qu'il passe sur un prix qui lui paraît exagéré ainsi qu'en témoigne une lettre adressée au président du Congrès, Huntington :
Passy, 4 mars 1780.
Monsieur, Conformément à Tordre du Congrès, j'ai employé un des meilleurs artistes à graver les coins pour la médaille destinée à de
(1) Aujourd'hui à la Librairie publique de Boston.
(2) S. Appleton : Augustin Dupré and his work for America.
Fleury. Le prix d'un pareil travail est au delà de ce que je pensais, c'està-dire looo livres pour chaque coin. J'essaierai d'avoir s'il est possible les autres à meilleur marché.
B. Franklin (i).
Peine inutile! Nous verrons que chaque médaille sera payée ordinairement 2400 livres au graveur et que Dupré demandera même davantage pour celles du général Daniel Morgan et de Tamiral John Paul Jones.
Ni Duvivier, ni Gatteaux ne satisfont complètement leur clientèle américaine : leurs œuvres sont le plus souvent froides et sans inspiration. Benjamin Franklin pense enfin à Augustin Dupré et lui confie l'exécution de Timportante médaille de la Liberté américaine (1783).
Le sujet était grandiose et digne d'inspirer un tel artiste. Il fallait personnifier la jeune et hardie Amérique et rappeler ses récentes et triomphantes luttes. Dupré fit un chef-d'œuvre. A l'avers, c'est dans un modelé délicat, une belle et énergique jeune fille qui, nimbée par sa flottante chevelure ondulée, l'épée de justice à Tépaule, semble s'élancer dans un rayonnement de gloire (2); au revers, c'est dans une composition d'une grâce exquise, Hercule enfant (l'Amérique) étranglant deux serpents, tandis qu'à son côté^ une élégante Minerve (la France), une épée à la main, s'apprête à frapper le léopard anglais dont elle évite les attaques avec son bouclier fleurdelisé. Dès son apparition cette médaille fut l'objet d'une admiration sans bornes tant en France qu'en Amérique; mais ainsi que très souvent il arrive, les éloges allèrent moins à la belle figure de l'avers, si parfaite, c;iu'à l'allégorie du revers. On
(1) J. T. Loubat : The metallic history of tlie United States, p. XI.
(2) Ce profil a fortement inspiré les successeurs de Dupré. Dès 1792, Galle, dans sa médaille des Artistes réunis de Lyon a la Convention, la copie maladroitement.
LU LIBERTAS AMERICAN A III IV GENERAL GREEN V VI GENERAL MORGAN (Cabinet des Médailles)
s'extasia sur le parti que Dupré avait su tirer de la légende : Non sine dus animosus infans, et Benjamin Franklin plus que les autres.
Cette admiration, si légitime, dure encore, ainsi quePatteste M. Appleton : « Le génie de Dupré travailla cette idée dans « une forme si magnifique que cette médaille occupera toute jours un rang élevé parmi les meilleures productions de « Tart moderne. »
Franklin, âgé de près de c^uatre-vingts ans, va quitter la France (1784). Ses admirateurs demandent à Dupré une médaille du philosophe. Turgot en compose la légende : Eripuit
CŒLO FULMEN, SCEPTRUMQ.UE TYRANNIS.
« Ce portrait, dit M. Charles Blanc, d'un reUef assez haut, « est traité dans le sentiment de TEcole française qui a tou- « jours attaché de Timportance au rendu de la chair. L'artiste « en a fait sentir les méplats, la mollesse et, pour ainsi dire, le « frémissement, de façon à bien dire Tàge du modèle. Il afran- (c chement accusé les touches que le doigt du temps imprime K sur le visage : mais, par dessus tout, il a exprimé à merveille « la physionomie morale du sage américain, sa fine bonho- (I mie,sa sagacité profonde, son air de sécurité etd'intégrité. »
Le revers, non moins remarquable est une libre interprétation de la devise de Turgot : un génie, d'anatomie délicate, dans une pose comme aérienne, tient de sa main droite une torche enflammée par l'électricité et de sa main gauche, une couronne brisée; un sceptre est à ses pieds (i). Ainsi, la
(i) Les dessins au crayon de Dupré, pour l'avers et le revers, se trouvent à la Librairie publique de Boston. Ils sont datés de lySS. Le dessin de l'avers est un portrait original de Franklin , la composition du revers diffère légèrement de l'exécution définitive.
Les coins et deux épreuves d'une médaille plus petite du philosophe font également partie de la collection de Boston.
main obéissante du graveur interprète magnifiquement les poétiques images écloses en son cerveau. Une répétition de cette médaille sera frappée deux ans plus tard, en 1786; mais cette fois Tharmonieux génie disparaîtra malheureusement et se trouvera remplacé par une couronne de chêne.
Franklin, avant de mourir, veut revoir l'Amérique. Le colonel Humphreys est nommé à l'ambassade de Paris. C'est donc lui qui est chargé de commander à Dupré la médaille offerte par les Etats-Unis au général Nathaniel Green.
Le contrat passé entre le colonel D. Humphreys et Augustin Dupré a été conservé. Sa reproduction offrira quelque intérêt en ce qu'elle fixera sur les prix, les conditions de travail et la façon méticuleuse dont les Américains d'alors traitaient déjà les affaires, même purement artistiques :
Je soussigné, Augustin Dupré, graveur en médailles et médailliste de l'Académie Royal de Peinture et de Sculpture, m'engage envers Monsieur le Colonel Humphreys à graver la médaille représentant le portrait du général Green.
Au revers, la Victoire foulant aux pieds des armes brisées avecquc la légende et l'exergue, et répond de la fracture des coins jusqu'à la concurrence de vingt quatre médailles, dont j'en fourniray une en or à mes frais et dépend (le diamètre de la médaille sera de la grandeur de vingt quatre lignes).
Le tout aux conditions suivantes : que les deux coins gravés de la dite médaille me seront payé la somme de deux mille quatre cens livres en remettant les deux coins après avoir frappé les vingt-quatre médailles que désire Monsieur le colonel.
Fait en double, entre nous, ce dix-neuf novembre mil sept cens quatre vingt cinq (1783) à Paris.
D. Humphreys.
Dupré (i).
(i) Loubat, p. XLI. — J'ai conservé l'orthographe de ce traité, comme plus
Dans la médaille du général Nathaniel Green, Dupré montra surtout ses qualités de portraitiste : compréhension de la vie et de TexpressioU;, science du modelé. Mais le revers, une victoire ailée tenant une couronne de lauriers, maniérée dans le sens de Tépoque, manc[ue de grandeur.
La réputation de Dupré est maintenant inattaquable. Aussi D. Humphreys nommé ambassadeur à Londres, conseillet-il à son remplaçant à Paris, Thomas Jefferson, de s'adresser à Dupré pour un nouveau travail :
Londres, 3o janvier 1786.
Cher Monsieur, Gatteaux, le graveur, habite la rue St-Thomas du Louvre, vis-à-vis le Trésor du Duc de Chartres.
Puisque, depuis le retour de Houdon, il n'y a plus d'obstacle au commencement de la médaille du général Washington je désirerais, si cela vous est possible que vous vous adressiez à Duvivier qui demeure au vieux Louvre et que vous lui proposiez d'entreprendre cette médaille selon les conditions qu'il a offertes, lesquelles étaient Je crois, 2400 livres non compris l'or et la dépense pour la frappe. Si cela ne lui convenait pas, nous serions obliges de laisser cela en suspens jusqu'à ce que Dupré ait fini la médaille du général Green. — Gatteaux possède la description de la médaille du général Washington.
Je suis. Monsieur, votre très obéissant et humble serviteur.
D. Humphreys (i).
loin, les tournures parfois bizarres des lettres adressées par l'ambassnde d'Amérique à Augustin Dupré.
Les lettres échangées entre le gouvernement des Etats-Unis et ses représentants à Paris, sont traduites pour la première fois le plus textuellement possible Les originaux se trouvent dans le livre de M. Loubat.
(i) Loubat, p. 6,
Cette médaille reste à Duvivier. Mais bientôt celles de ramiral John Paul Jones et du général Morgan sont confiées à Dupré :
A Monsieur Dupré,
Graveur en médailles et niédailliste de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture.
Monsieur Jefîerson ayant reçu des ordres au sujet des médailles à faire serait bien aise d'en traiter avec Monsieur Dupré, s'il voudrait bien lui faire l'honneur de passer chez lui demain matin avant les onze heures.
Samedi S"*" janvier 1789 (i).
Et le mois suivant, TAcadémie royale des Inscriptions et Belles-Lettres ayant délibéré, et Jefferson modifié, bien entendu, ses décisions, Augustin Dupré reçoit cette nouvelle lettre :
Monsieur Jefferson a l'honneur d'envoyer à Monsieur Dupré les devises des médailles pour le général Morgan et le contre-amiral Paul Jones qu'il vient de recevoir de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles- Lettres et dont il propose à M. Dupré l'entreprise, en répondant du succès des coins jusqu'à frapper trois cents cinquante de chaque médaille en or ou bronze, et d'en fournir les épreuves en étain au fin du mois de mars prochain, à fin que les médailles peuvent être frappées toutes avant le lô'"" avril. Il le prie d'avoir la bonté de lui indiquer les conditions auxquelles il les entreprendra, et M. Jefferson aura l'honneur d'y répondre au moment qu'il les recevra.
Ce iS™"^ février 1789.
Médaille pour le général Morgan, de 24 lignes de diamètre.
Le général à la tête de son armée charge l'ennemi. Légende : Victoria libertatis vindex.
(i) Loubat, p. xLiv.
Exergue : Fugatis captis aut c.esis ad cowpens hostibus 17 jan.
Revers : l'Amérique reconnaissable à son écussoii appuie sa main gauche sur une (sic) tropliée d'armes et de drapeaux, et de la droite, couronne le général incliné devant elle.
Légende : Danieli Morgan duci exercitus.
Exergue : Comitia americana.
Médaille pour le contre-amiral John Paul Jones de 24 lignes.
Type : Sa téte (M. Houdon fournira le buste en plâtre).
Légende : Joanni Paulo Jones classis praefecto.
Exergue : Comitia americana.
Revers : Combat de vaisseaux.
Légende : Hostium navibus captis aux fugatis.
Exergue : ad oram scoti.e 2 3 sept. 1779 (i).
La grande notoriété est venue à Dupré, Il porte, comme on Ta vu sur la suscription de Tavant-dernière lettre, le titre de Médailliste de TAcadémie royale de Peinture et de Sculpture, et se trouve adjoint à la Monnaie à Benjamin Duvivier. Peut-être prévoit-il, dans l'exécution des deux nouvelles médailles, un travail exceptionnellement long, car il demande pour leur exécution un paiement supérieur à la somme habituellement allouée.
Jefferson résiste :
A Monsieur Dupré,
graveur en médailles, à Paris.
Monsieur Jefferson a l'honneur d'observer à Monsieur Dupré qu'il ne donne pas pour les médailles de 24 lignes ni ù Monsieur Duvivier ni à Monsieur Gatteau que 2,400 livres, que, c'est là ce qu'il a payé à Monsieur Dupré aussi pour celle du général Greene, et que Monsieur
(i) Loubat, p. XLv.
Dupré n'a demandé que ça dernièrement pour celle du général Morgan. Monsieur Jefferson ne peut pas consentir donc de donner plus. A ce prix, il attendroit ce que Monsieur Dupré pourrait faire de mieux, de soi-même, et non pas par des artistes subalternes. Pour ce qui regarde le temps, peut-être qu'il seroit possible de le prolonger un peu pour la médaille de l'amiral Paul Jones, cet officier étant actuellement en Europe. Monsieur Jefferson aura l'honneur d'attendre la réponse de Monsieur Dupré et sera charmé de pouvoir conclure cet arrangement avec lui.
Ce 1 5» février 1789.
Th. Jefferson (i).
Augustin Dupré revint sans doute sur ses exigences, car il exécuta les deux médailles de Green et de Paul Jones. Ses projets étaient grandioses, en véritable artiste il les réalisa tels : aussi, ces deux médailles peuvent-elles compter parmi ses chefs-d'œuvre.
Pour graver le profil de Paul Jones, Dupré se servit du buste deHoudon. Le modelé, dans un relief à peine sensible, est savant, Texpression vive, Tensemble inoubliable : on sent rhomme tenace et audacieux dont Ténergie semble incluse dans les multiples traits du visage. Le revers rappelle le célèbre abordage du Bonhomme-Richard et du Sérapis : les somptueux vaisseaux se présentent à travers la fumée toutes voiles déployées, dans un ensemble singulièrement décoratif; les plans multiples sont si bien ordonnés qu'aucune dépression n'en vient déranger Tordre, les dispositions si bien prises que le champ se trouve admirablement rempli (2).
(1) Loubat p. XLV.
(2) Dans une bibliographie du livre de M. Loubat parue dans le tome XLIIl de la Galette des Beaux- Arts, Duranty semble croire que les critiques qui sont contenues dans l'intéressante lettre ci-dessous s'adressent à la médaille de Dupré. Cette lettre est datée de 1788 et les médailles ne sont commandées qu'en 1789; Augustin Dupré demeurait 10, place Dauphine, et le médailliste dont il est
Sur Tavers de Tautre médaille;, rAmérique personnifiée par une reine indienne couronne le général Morgan. Les figures sont sveltes, les mouvements beaux, les jambes légèrement fléchissantes , les tètes inclinées donnent de la
question, cul-de-sac Taitbout ; les termes de la lettre , très précis au reste, ne parlent de la médaille de Dupré que comme d'une chose à venir:
A son excellence Thomas Jefferson.
A bord du Wladimir devant Oczacoff, 29 août-o septembre 1788.
Monsieur, quelques-uns de mes amis d'Amérique m'ont fait l'honneur de me demander des exemplaires de mon buste.
Je vous envoie les noms des huit personnes à qui j'ai promis d'en envoyer. Vous m'obligerez beaucoup en priant M. Houdon de bien vouloir les préparer et les emballer deux par deux-, dites-moi aussi si M. Short à qui je présente mes respects , voudra bien prendre la peine de les envoyer par la meilleure occasion (via Havre-de-Gràce) en écrivant en même temps quelques mots à chacun de ces messieurs. Je lui en serai particulièrement reconnaissant.
Avant de quitter Copenhague, j'écrivis à M. Amoureux, marchand à l'Orient de disposer de quelques-uns de mes articles et de vous en remettre le montant. J'espère qu'ill'a fait et que ce qu'il vous a remis est suffisant pour payer M. Houdon ainsi que les frais de la frappe de la médaille dont les États-Unis ont bien voulu m'honorer. Mais au cas où cela ne suftirait pas, j'ai prévenu le D'Bancroft qui paiera toutes les traites que vous tirerez sur lui pour mon compte, jusqu'à concurrence de quatre ou cinq mille livres. Dès que les coins seront achevés il me faudra quatre médailles en or. J'en présenterai une aux États-Unis, une autre au roi de France et je ne puis me dispenser d'en offrir une à l'Impératrice. Comme les coins me seront réservés, j'ai l'intention de frapper quelques médailles en plus; aussi je vous prie, en attendant, de défendre la frappe d'une seule médaille d'argent ou de cuivre.
Je vous envoie ci-joint, pour l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, un extrait de mon journal sur mon expédition de France en Hollande dans l'année 177g, mais j'ai plus conhance cependant en votre jugement qu'en le leur. Il y a un médailliste qui a exécuté pour moi trois médailles ; l'une représente le combat entre le Bonhomme-Richard et le Se'rapis{i). La position des deux navires est assez exacte, mais les figures importantes sont situées beaucoup trop près des
(i) La librairie publique de Boston ne possède pas cette médaille, mais une gravure représentant le combat du Bonhomme Richard et du Sérapis qui fut envoyée à Dupré pour le guider dans le dessin des navires. Le même établissement possède aussi un profil en bronze de Paul Jones par Dupré d'un module plus grand que la médaille qui a été frappée.
souplesse aux personnages. — Dupré semble avoir beaucoup aimé cet arrangement, car on le retrouve dans la médaille du CULTIVATEUR LABORIEUX, qu''il exécuta vers la même époque pour le prix d'agriculture fondé par Tabbé Raynal.
Cet avers évoque une calme grandeur, le revers est tout autre : c'est au plus fort de la bataille, alors que le canon tonne et étouffe la voix impérieuse des chefs, le général Morgan à cheval suivi par le carré compact des confédérés, poursuivant l'ennemi qui fuit dans la fumée. Tout est vif, fouillé et coloré; de plus, d'une audace extrême. M. Charles Blanc, peu partisan de la multiplication des plans en médaille, s'avoue vaincu devant cette œuvre : « le combat de « Cowpens livré en Amérique par Daniel Morgan, a été le « sujet d'une médaille qui semble frémir sous le mouve- « ment des cavaliers qui bondissent et des fantassins qui « fuient dans un fond, creusé par les plis imperceptibles
principaux objets, et il les a placées du côté d'où vient le vent au lieu de les placer comme elles étaient réellement du côté de la mer, du Bonhomme -Richard et de Sérapis. Je n'ai pas présent à la mémoire le nom du médailliste, mais il demeure au 3° ou 4" étage presqu'en face d'un marbrier, un peu plus haut que votre ancienne maison, cul-de-sac Taitbout et on peut le trouver facilement. Il serait utile de voir cette médaille quoique ce ne soit pas une chose à copier. Je ne comprends pas dans l'extrait de mon journal les extrêmes difficultés que j'ai rencontrées en Hollande, ni mon départ du Texel dans l'Alliance quand je fus poussé par l'amiral Rhynst en face de la flotte ennemie. Je n'ai pas besoin d'expliquer la situation critique dans laquelle je me trouvais en Hollande et je ne dirai pas combien l'honneur du drapeau américain dépendait de ma conduite ou comment elle affecta toutes les puissances belligérantes. Je dirai seulement que ce fut la cause principale du ressentiment de l'Angleterre contre la Hollande et de la guerre qui s'en suivit.
Il vous appartient ainsi qu'à l'Académie de déterminer si cette partie de mes services doit être relatée sur l'un des côtés de la médaille.
Je suis avec la plus parfaite estime et le plus profond attachement , de votre excellence, le plus obéissant serviteur.
J.-P. Jones (i).
(i) Loubat, p. 112
du métal, et « où la fumée du canon va s'évanouir (i) ».
Pour TAmérique encore, Augustin Dupré exécuta une médaille frappée à peu d'exemplaires, — deux en or et six en bronze, — et peu connue, habituellement désignée sous le nom de « Médaille diplomatique ». Ses origines, sa destination n'ont été élucidées que depuis peu. Elle semble avoir été commandée pour remercier les représentants des nations dont le concours avait été utile à la jeune république américaine ainsi qu'en témoigne la lettre suivante, adressée par Thomas JefFerson, secrétaire d'État, à William Short, chargé d'affaires des États-Unis en France.
New-York, 3o avril 1790.
Il est devenu nécessaire de décider le présent qu'il sera le plus convenable d'offrir auK diplomates lorsqu'ils prendront congé de nous. Notre choix s'est fixé sur une chaîne et une médaille en or.
•le viens vous prier de vouloir bien commander et faire exécuter les coins avec toute la célérité possible. La médaille doit avoir trente lignes de diamètre et une bélière pour recevoir la chaîne.
...Duvivier et Dupré me paraissent être les plus habiles spécialistes; peut-être le dernier est-il le meilleur des deux.
Thomas Jefferson (2).
Le 14 juin, William Short répond à Jefferson :
... Je confierai à Dupré l'exécution delà médaille dont vous me parlez, après avoir consulté l'abbé Barthélémy en ce qui concerne les parties en litige.
Je ne perdrai pas une minute pour la commande de ce travail.
W". Short (3).
(1) La Librairie publique de Boston possède les matrices de l'avers et du revers et une esquisse de Dupré en cire, de la bataille de Cowpens.
(2) Loubat, p. I iS.
(3) Ibid., p. 1 19.
3o AUGUSTIN DUPRÉ.
Quoique fort admirée lors de son apparition, cette médaille dont ridée et Tordonnance sont de JefFerson (i), ne saurait pourtant compter parmi les belles œuvres de Dupré : le sujet de l'avers, l'Amérique personnifiée par une reine indienne souhaitant la bienvenue à Mercure, dieu du commerce, est gracieusement traité; mais le revers, surchargé par les emblèmes et les écussons de la République américaine, ne peut valoir que par son côté orfèvre d'exécution impeccable.
Sa fabrication n'alla pas sans difficulté. Après la frappe d'une épreuve les coins se brisèrent, comme en témoigne la lettre suivante adressée à Augustin Dupré par William Short :
Monsieur,
Comme je ne pense pas que vous ignoriez que la médaille pour l'Amérique, dont le coin a péri à l'épreuve du balancier, est promise depuis longtemps à des personnes d'un caractère distingué, sans doute vous ne serez pas surpris de l'intérêt que je prends à ce que ni la délicatesse des donateurs ni l'empressement des légataires soient compromis.
Or, je ne vois. Monsieur, qu'un seul moyen de l'éviter, c'est de remettre aux donateurs, pour le moment, la seule épreuve que le coin a permis et qui est entre vos mains; ce moyen, en écartant tout soupçon de négligence de ma part, évite aussi aux Etats-Unis le désagrément de paraître avoir oublié ses promesses.
Veuillez donc bien. Monsieur, vous prêter à cet arrangement, dont les personnes intéressées ne manqueront pas certainement de vous tenir compte, vos droits sur la fabrication n'étant d'ailleurs que retardés, puisque le coin doit être refait.
Je vous prie donc. Monsieur, de remettre la médaille au porteur, afin que je puisse la présenter pour remédier, en quelque sorte, à l'accident, et dans le cas où vous penseriez devoir la retenir, veuillez bien m'en
(i) La maquette de l'avers et les deux coins se trouvent à la Librairie publique de Boston.
AUGUSTIN DU PRÉ. 3i
informer par écrit afin que je puisse me justifier de toute autre manière vis-à-vis des personnes intéressées.
Je suis très parfaitement, Monsieur, etc.
William Short (i).
Le comte de Moustier, à qui un exemplaire de cette médaille était destiné, écrivait un peu plus tard à Augustin Dupré :
A Monsieur Dupré,
graveur, place Daiiphine, lo.
J'ai eu d'autant plus de regret, Monsieur, du retard qu'a éprouvé l'exécution de la médaille qui m'a été destinée par le gouvernement des États-Unis, que j'ai appris qu'il était dû à des causes qui ont dû vous contrarier. J'espère qu'une troisième opération aura un succès complet. Je le désire plus vivement depuis que j'ai vu par l'empreinte en métal qui est chez M. Short, combien cette médaille est agréable à produire par un Français en pays étranger qui aime à y faire valoir ses compatriotes. Lorsqu'elle sera achevée je vous serai fort obligé de vouloir bien me la remettre, puisque M. Short doit s'absenter.
J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
F. de MousTiER (2).
Les coins furent terminés en 1792 et deux médailles en or, à bélière, frappées pour le marquis de la Luzerne, ancien ministre de France aux Etats-Unis et pour le comte de Moustier, ministre en fonctions.
Ces cadeaux étaient d'importance, car aux médailles étaient jointes des chaînes d'or exécutées par Auguste, orfèvre de Louis XVI . Dans une lettre adressée à Thomas Jelferson, William Short en détaille le prix :
( 1 ) Loubat, p. 122.
(2) Loubat, p. 123.
Paris, le 8 février 1792.
Cher Monsieur, les médailles diplomatiques commandées il y a si longtemps, et qui avaient été arrêtées d'une façon si inattendue pour les raisons déjà données, ont été enfin terminées et remises avec leurs chaînes, celle pour M. de la Luzerne à M. de Montmorin et celle pour M. de Moustier, à lui-même.
Vous trouverez ci-joint copie des prix. Les originaux avec les quittances restent entre mes mains et sont à votre disposition. Elles ont été payées ensemble 2,400 livres au graveur Dupré au moyen d'un chèque sur les banquiers d'Amsterdam. Le tout se monte, comme vous le verrez, à 14,570 livres. Le change étant de 32 1/2, cela fait 3,946. I. Le prix nominal des chaînes était de plus de 6 livres et i3 1. 10. Le prix de l'or ayant augmenté par suite des assignats, mais le change en florins étant descendu dans une plus grande proportion, le prix en florins est moindre que ce qu'il aurait dû être.
L'or employé dans les chaînes était de 20 carats de titre ordinaire et pesait, pour la première, 4m. 5o, 4 1/2 gr. 3 1 d., pour la seconde, i m. 60, 4 gr. L'or des médailles était plus beau suivant l'usage. Deux médailles d'or ont seulement été frappées. Les six en bronze attendront vos ordres.
Votre obéissant serviteur.
Short (i).
Parles belles œuvres deDupré^ parcelles, de valeur moindre quoique intéressantes, de Benjamin Duvivier et de Gatteaux, l'Amérique pouvait donc être fière de sa numismatique. Aussi, dès 1789, Thomas Jefterson eut-il Tidée de publier une liste de toutes les médailles commandées par les États-Unis.
A cette occasion la lettre suivante fut adressée à Dupré :
A Monsieur Dupré,
graveur en médailles,
Paris.
Monsieur Jefîerson va faire imprimer des explications de toutes les médailles pour les envoyer avec les médailles aux souverains de l'Eu-
(1) Loubat, p. 124.
rope : il lui manque celle de M. Franklin faite par M. Dupré; il le prie de lui en prêter un exemplaire, et de lui en communiquer l'explication aussi s'il y en a été une de faite comme il y en avait sans doute.
Ce 2 3 février 178g (i).
Ces seules médailles auraient pu assurer àDupré une haute place parmi les médaillistes de tous les temps. Cependant^ pour une révolution plus profonde, celle de France, il va s'élever encore, épurer son art et créer des œuvres qui pourront aller de pair avec les plus belles médailles de l'antiquité : ainsi le sou de Tan IV.
(i) Loubat, p. I.