UNION ET FORCE
Cette belle composition figura d'abord comme timbre sec
sur les assignats de mille francs de Tan 111 avant de servir de type aux pièces d'argent qui furent frappées en Tan IV. En même temps, pour les assignats de cent livres, Augustin Dupré gravait un autre timbre, plus élégant peut-être, et d'un symbolisme TiMBRi: si:c non moins significatif : la Liberté, le
Pou«.ESAss.oNArsDKCEKrMVK.s. ^jq^^^^q^ j-ouge à maiu droite, une
(Clichij. — Musée Carnavalet.) in- i •
gerbe d épis à la gauche, conduit un jeune soldat drapé à l'antique dont la main droite tient une branche d'olivier et la gauche, la massue symbolique.
Cette composition, d'un style très pur, acquiert un intérêt tout particulier depuis que le Musée Carnavalet en possède deux projets dessinés par Dupré. Il est ainsi permis de se rendre compte, non seulement des transformations de la pensée de l'artiste, mais encore de sa valeur comme dessinateur, au moment même où ses œuvres ont été le plus significatives.
Les deux dessins portent : Paix aux peuples, guerre aux TYRANS. Le premier suppose le jeune soldat vêtu en uniforme du temps; au lieu d'une gerbe, la Liberté tient une pique. L'idée ne semble pas nette, le caractère est anecdotique, le dessin mou et maniéré. Dans le second, l'idée se précise, la
conception du peintre Sert;ent. Rien dans l'œuvre de cet artiste, dessinateur élégant de l'école des Saint-Aubin, ne saurait justifier cette supposition.
gerbe remplace la lance, le jeune soldat, garanti seulement par une draperie, tient encore le glaive, mais son autre main, en signe de paix, montre une branche d'olivier; quelques lignes fortes et caractéristiques cernent les figures d'une beauté toute prud'honienne : ce ne sont plus les types
PAIX AUX PEUPLi:S, GUERRi: AUX TYRANS. (Double dessin. — Musée Carnavalet.)
d'une époque, mais les figurations symboliques de Tunion des peuples. Malgré la supériorité de ce second projet en tant que dessin, — les traits vigoureux semblent presque d'une main autre, — Dupré apparaît encore comme un dessinateur secondaire qui sut heureusement faire oublier les défaillances du crayon dans la manipulation de la matière : terre, cire ou bronze.
La délicieuse figure de la Liberté, gravée pour la même monnaie de Tan 111, est un admirable reflet de Tesprit d'alors. Les grandes luttes sont passées, le calme est revenu, la vie réapparaît agréable ; le peuple fatigué se repose, les pouvoirs
doucement Tendorment, le préparent petit à petit à Tidée d'un maître. Mais de grandes réformes sont accomplies, Tère nouvelle est;, la Révolution triomphe : voilà ce que le graveur a su admirablement rendre.
On a dit que Dupré, pour cette piècC;, s'était inspiré des traits de M""" Récamier déjà peinte et sculptée par Canova, Richard Cosw^ay, Bartolozzi, Ducreux, David et Gérard. Cela peut être; mais il est intéressant de rappeler qu'il existe dans l'œuvre de Dupré, à la date de février 1790, un jeton avec cette devise : mente manu q.ue, représentant une Minerve casquée qui ressemble fortement par son profil, le modelé du menton et des lèvres, à l'effigie de la monnaie de l'an III (i).
Délicieuse Liberté!
Oh! contempler un de ces disques légèrement renflés, en apprécier le modelé délicat, le profil si pur, retenir l'indicible sourire de la gracieuse divinité, se complaire jusque dans l'inscription aux lettres si belles!
Cette identification d'une idée avec un impeccable type sera difficilement égalée. Il serait difficile, téméraire peut-être, d'allier encore avec autant de bonheur la jeunesse et la grâce, la pure beauté et la vie. Dupré se montra ici grand artiste et sublime poète. M. Renouvier a placé très haut cette œuvre : « Dupré possédait la simplicité et l'idéal de composition qui « conviennent à la gravure en médaille; il était énergique « dans le contour de ses figures, mais il a manqué d'un « type unique et pur qui dominât son dessin, si ce n'est le « Décime de l'an IV. »
Ce n'est que lorsque cette rayonnante pièce a irradié sa
(i) Voir p. 67.
beauté que les métaux plus précieux se retrouvent et permettent à Dupré d'activer la frappe des pièces de cinq francs à rHerculc. En moins d\in an, il en entre 640,000 dans la circulation, soit pour 32,000,000 de francs.
A côté de ces belles réalisations symboliques, on pourrait citer de nombreux essais de Dupré. L'un des plus intéressants, parce qu'il montre l'heureux parti que savait tirer le médailliste de la moindre chose, est un essai de menue monnaie. C'est, pour symboliser l'union et la force, un faisceau et une massue réunis par les anneaux d'un serpent, symbole de l'éternité; ces trois objets, inharmoniques à la pensée, se lient intimement et élégamment, grâce aux replis du serpent qui, doucement, sans raideur, assure l'intime contact des deux emblèmes révolutionnaires.
Avec les figures de la Liberté et celle de l'Hercule, l'œuvre monétaire de Dupré est terminée. Ces monnaies dureront aussi longtemps que l'idée révolutionnaire restera triomphante. On les refrappe en 1797, en 1798 et en 1799.
Que pourrait faire de mieux Dupré ?
L'avenir s'annonce autre, une ère de servitude est prochaine; des armées républicaines une figure est sortie bien vite encombrante. Belle? Non pas : hâve, la joue creuse, un nez saillant, un menton proéminent, mais illuminée par un œil ardent. Du moins Dupré grave-t-il ainsi Bonaparte sur l'avers de la médaille commémorative du monument de Jeanne d'Arc élevé à Orléans.
Il arrive un moment où cette tête doit remplacer sur les monnaies (i) les beaux symboles républicains si magnifiquement interprétés par Dupré. Obéissant à la loi commune, las
(i) Loi du 7 germinal an XF.
d'un effort de dix années, incapable désormais de déjouer les intrigues, mal en cour (i), blessé par le projet de concours décidé par le ministre des Finances (2), il laisse voir sa mauvaise humeur, se dérobe.
D'autres n'ont pas le même besoin de repos. Auguste qui, en l'an IX, avait gravé un Bonaparte hâve et maigre, exécute en l'an XI un profil majestueux et gras du Premier Consul. Tiolier également embellit Bonaparte, mais en conservant la caractéristique du type. C'est lui qui, à l'occasion d'une visite du futur empereur à la Monnaie, lui présente les coins nouveaux. Le Premier Consul le nomme Graveur général des monnaies par décret du 12 mars i8o3,
(1) Deux médailles commémoratives des batailles d'Aboulvir et des Pyramides avaient été commandées par le gouvernement consulaire à Dupré qui en exécuta les modèles en plâtre. Leur frappe fut indéfiniment remise. Landon lésa gravées, avec un commentaire élogieux dans \cs Annales du Musée et de l'Ecole moderne des Beaux-Arts. t. II, pl. iS.
(2) <• Un double concours est ouvert pour la gravure des nionnaies, et pour la « construction des balanciers. Deux prix, de 10,000 francs chacun, seront adju- " gés aux artistes dont l'ouvrage, dans chacune de ces parties, aura été jugé le ■< plus parfait par un jury composé de neuf membres. Si l'un des prix était dans « le cas d'être partagé entre deux artistes, pour la gravure des monnaies d'or et " d'argent, chacun aurait 8,000 francs. Le programme publié par le Ministre des <i Finances commence par ces expressions remarquables : le gouvernement désire
que les nouvelles monnaies offrent une preuve du degré de perfection où les « arts sont parvenus en France. »
Landon, Nouvelles des Arts., t. II, i8o3.