REFLECHIR
2/ Mars 1916.
J'ai présidé, dimanche dernier, les membres de la Corporation des publicistes Chrétiens, réunis en assemblée générale, et je leur ai dit ceci :
« Nous avons toute raison de croire que notre pays sera sauvé, et que la France connaîtra une victoire et une paix achetées au plus haut prix, celui du sang et de la souffrance de toutes les familles françaises. Il est impossible de soutenir que nous aurons du le salut à notre organisation. Nous le devrons à la mystérieuse, à la providentielle renaissance des dons premiers de la race. Si l'on ne tient
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pas compte des défaillances et des taches, qui sont, on un certain sens, négligeables, on peut dire que la France combattante, mise tout d'un coup en présence des armées ennemies, et en péril de mort, s'est retrouvée telle que le monde l'avait connue aux plus grands jours de son histoire, et qu'elle étonne tous ceux qui la voient, comme un enfant qui naît, et dont le visage rappelle les traits d'un ancêtre lointain.
» ]\[ais cette merveille, qui n'est point unique dans nos destinées, n'empêche pas tous les hommes de bon sens d'apercevoir et de convenir que nous ne saurions revenir à la politique ni aux mœurs d'avant la guerre. Appauvrie, en partie couverte de ruines et en partie dépeuplée, la France ne sera véritablement victorieuse que si la victoire ne la divise pas.
» Il importe, mes confrères et mes amis, que vous tous, qui êtes les soldats de la défense intellectuelle et de la propagande française, écrivains du livre ou du journal, vous portiez votre attention sur les réformes nécessaires, que nous mettions en commun nos
observations, et que nous n'ayons qu'une même pensée et qu'une même action, soit pour corriger, soit pour développer, soit pour créer.
» Et d'abord, gardez-vous bien de n'envisager que les revendications que nous avons à faire en faveur de la liberté des consciences, des œuvres, des ordres religieux et du culte. Si légitimes qu'elles soient, elles n'entrent que pour une part dans le souci que nous avons du bien public. Nous ne sommes catholiques que si nous cherchons ce qu'il y a de plus juste et ce qu'il y a de meilleur pour tout l'ensemble du peuple de France, et nous ne sommes dignes d'un tel nom que si notre charité s'étend à toutes les âmes, si notre esprit s'intéresse à des misères dont nous ne souffrons pas personnellement, et à des progrès dont profiteront d'abord les pauvres, les faibles, les non protégés, les non compris, les non aimés, c'est-à-dire, par définition, les premiers de nos frères. Il faut qu'en vous lisant, il faut qu'en étudiant vos plans de réorganisation, les Français qui ne partagent pas entièrement notre foi religieuse, ou qui en
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sont mal instruits, sentent s'émouvoir en eux cette vertu de l'équité, qui est la sœur timide (le la justice, et qu'ils disent : « Nous ne » pouvons pas méconnaître ces hommes qui » ne pensent pas seulement à leurs propres » souffrances, mais à toute la souffrance » humaine et k la gloire de chez nous. »
» Je vous invite donc à réfléchir plus spécialement à certains points que voici.
» La famille est atteinte, en France, par le divorce; par la loi du partage égal et en nature, qui rend très difficile la conservation du foyer et celle de l'industrie familiale; par l'organisation du travail, la femme étant employée trop souvent hors de chez elle, ce qui supprime la mère, et diminue, jusqu'au désenchantement, la douceur de la maison; par l'insuffisante répression de la propagande d'immoralité; elle est menacée par divers projets de loi, et, à titre d'exemple, par le projet sur la tutelle des orphelins de la guerre, emprunt direct à la législation de l'Allemagne, qui met tout, même l'enfant, dans la main de l'État.
» La propriété est traitée avec un tel sans-
gêne, soit dans le régime des successions, soit dans celui des impôts, soit dans divers projets, que l'appauvrissement général qui résulterait de ce vaste système, en voie d'application, amènerait les hommes à ce dilemme : la paresse assurée de vivre ou la spéculation indifférente au vol. Elle est le grand stimulant du travail, et par conséquent, doit être respectée et encouragée. Elle est une garantie d'indépendance, et c'est pourquoi elle appartient, comme un droit, non seulement aux particuliers, mais aux associations. Par exemple, il n'est pas admissible que les associations régulières ne puissent posséder librement et librement disposer de leurs biens. Je le dis pour les catholiques, je le dis pour les communautés religieuses aujourd'hui proscrites, je le dis pour les associations ouvrières, qui n'ont aucunement la pleine richesse et la pleine administration qu'elles devraient avoir. Toute liberté dans cet ordre est un allégement aux charges du budget et un élément de vigueur nationale. Il faut s'élever contre le préjugé stupide, entretenu soigneusement contre la main-morte, par un Etat despotique
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(jui n'a pas d'autre propriété que celle-là.
La question de la natalité est une des plus jj;raves de l'heure présente. Elle est liée à beaucoup d'autres, parce qu'elle est, avant tout, une question de mœurs. Vous l'étudierez comme la plus urgente. Vous vous rappellerez qu'il y a quelques semaines, M. Paul Leroy-Beaulieu déclarait, devant ses confrères de l'Académie des sciences morales et politiques, que si le mouvement décroissant de la natalité n'était pas arrêté, dans vingt ans nos armées seraient réduites de 800 000 hommes. Vous songerez, en même temps, aux privilèges à accorder, c'est-à-dire à la justice à rendre, aux pères de familles nombreuses, et aussi puisque l'occasion s'offre à moi d'en parler, aux hommes qui auront combattu, en première ligne, pour le salut de la France.
» Vous étudierez les programmes, à la fois pléthoriques et insuffisants, de l'enseignement primaire, et vous vous rendrez compte, en détail, des suppressions désirables. 11 faut, pour une grande France, des esprits clairs, patriotes, respectueux, hauts d'honneur, et pourvus des notions morales qui commandent une vie
utile et noble. Les progrès à faire vous apparaîtront aisément, même à travers la gloire. On peut dire que, chez nous aussi, le pain est rationné : mais c'est celui des âmes jeunes. Beaucoup n'ont pas la nourriture morale qu'il faut aux âmes dans le temps difficile où nous vivons, ou n'en ont pas assez. Et je ne parle pas seulement ici de l'enseignement public. Vous réfléchirez également aux méthodes diverses qui peuvent permettre d'associer à l'œuvre de l'école, le plus étroitement possible, les pères et les mères de famille, auxquels appartient, essentiellement, le droit d'éducation. » Nous devrons nous entretenir encore des moyens les meilleurs d'augmenter la vie provinciale et de grouper, par exemple, dans des assemblées autrement recrutées que les conseils généraux, des représentants de métiers et de professions, qui seraient, pour la région, une force et un honneur, et, pour le pays, une réserve d'hommes politiques compétents. Je n'ignore pas que la décentralisation soulève bien d'autres questions, mais le rétablissement de l'honneur professionnel s'y trouve au premier plan.
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» Vous ne manquerez pas de vous instruire encore des progrès obtenus, en divers pays étrangers, dans ce que j'appellerai l'aménagement rural, dans la construction des fermes et des villages, condition essentielle d'un retour à la campagne. Vous comprendrez qu'après la guerre une foule d'industries peuvent être trans-
' portées ou créées dans nos campagnes, et qu'il y a, dans l'association ou dans le voisinage organisé de l'industrie et de la culture, des sources de richesse qui n'ont point été, jusqu'ici,
'; développées.
» Je n'indique que pour mémoire la nécessité de reviser la Constitution, d'augmenter le pouvoir de l'exécutif, de protéger contre les effets de la perpétuelle offensive certains ministres essentiels, qui ne peuvent rien s'ils ne durent pas, et de donner aux libertés françaises une garantie permanente.
P» Ce n'est pas, vous le voyez, les sujets de réflexion et de conversations qui nous manqueront. Votre rôle peut être considérable dans l'œuvre de demain, qui sera la réfection de la France en vue des temps nouveaux. Il faut vous y mettre dès à présent; il faut commencer de
reconstruire, même à l'heure où les démolisseurs fouillent les décombres et font encore de la poussière.
» Vous le ferez dans un esprit de patriotisme et de foi, avec le sentiment que votre talent d'écrivain vous a été donné pour servir. J'ai bien souvent pensé à nos aïeux, bâtisseurs de cathédrales. Ils choisissaient les plus solides et les plus riches matériaux, pierre dure, marbre, albâtre, — et comme elles sont fortes et belles, aujourd'hui, les pierres de France! — et il me semble qu'ils disaient : « Avec les » pierres que vous avez faites, mon Dieu, nous » élevons, respectueusement, l'édifice; avec les » doigts que vous avez pétris et qu'à chaque » seconde anime un sang renouvelé; avec » notre esprit que vous avez créé comme une » petite lueur destinée à s'épanouir en flamme ; » avec le temps que vous mesurez ; avec le bel » amour des lignes et des couleurs par quoi » les choses approchent de la chaleur et de la » vie. Rien n'est de nous, si ce n'est l'usage de » notre liberté. Et la joie est en nous. L'édifice » grandit pour votre gloire, pas pour la nôtre. »
» Faisons de même. »
L'EXEMPLE