‹ Aujourd'hui et demain; pensées du temps de la guerreChapitre 11 sur 14 · Avril · texte numérisé non relu

Avril

C'est le nom le plus clément dont on puisse nommer la visite faite au pape par le premier ministre du royaume de Grande-Bretagne et d'Irlande.

Evénement qui n'a point tenu dans les jourl naux la place qu'il tiendra dans l'histoire. Nous P sommes parmi de si grandes choses, et qui se succèdent si rapidement, que la mesure exacte de chacune peut bien nous échapper. Au surplus, je crois qu'un nombre immense de nos concitoyens ont déjà médité sur cette initiative, qui est bien dans la manière anglaise : lente dans la préparation, décidée dans l'action et

sans retour. M. Asquith, passant à Rome, est allé rendre visite à Benoît XV. Il y est allé accompagné de sir Henry Howard, chef de la mission spéciale de S. M. britannique auprès du Saint-Siège, et le caractère de cette démarche est très net. Représentant d'un pays où les catholiques sont nombreux, soit dans la mère patrie, soit dans les colonies; trop habile pour donner le pas aux préjugés sur l'intérêt certain; trop intelligent pour ne pas prévoir, et assez fier pour savoir rompre avec des habitudes : il a voulu entrer en conversation directe avec le chef spirituel de la catholicité. Ce n'est là, pour un homme politique anglais, même whig, que le développement naturel d'une tradition déjà ancienne, et dont l'Angleterre n'a qu'à se louer : car ce respect des consciences religieuses, difficilement obtenu, loyalement accordé, a mieux servi l'Empire que les traités d'allégeance, les conventions commerciales ou la puissance des navires : il lui garantit la paix, l'obéissance, la reconnaissance des peuples qui vivent sous la loi ou l'influence anglaise. Le xviii' siècle vit les pires injustices des protestants anglais

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contre les catholiques; mais quel changement au XIX*, et surtout depuis soixante-dix ans! Comme ils ont bien compris, ces maîtres constructeurs, que tout ébranlement de l'arbre de couche agitait le navire jusqu'à la pointe des mats! Et quelles récompenses ils ont reçues avant la guerre, et dans cette guerre! Les preuves sont manifestes. Dans la loyauté de l'Empire, la gratitude a eu sa part. Voilà quelques mois à peine, un des hommes les plus estimés du Canada, et l'un de ceux qui représentent le plus parfaitement la tradition française, sir Adolphe Routhier, — quel nom de chez nous ! et si vous voyiez le visage ! et si vous entendiez l'orateur! — disait, devant le duc de Connaught, gouverneur du Dominion : « La nation canadienne se compose de deux éléments principaux... L'un est français et parle la langue française, l'autre est anglais et parle la langue anglaise. Le premier est catholique, le second est protestant. Mais les doux sont unis et forment la nation canadienne... Le dualisme canadien n'a pas encore une longue histoire, mais il a déjà assez vécu et grandi pour prouver sa vitalité, et pour compter sur

un grand avenir. Et quelles sont les raisons de ces belles espérances? Je les trouve : 1° dans la double autorité politique et religieuse, régulièrement constituée dans notre pays; 2" dans les libertés nécessaires appuyées sur l'ordre; 3° dans la famille, fondée sur la religion et sur la morale ; 4° dans la paix entre la religion et l'Etat assurant la stabilité de l'édifice social. »

Un tel hommage honore l'Angleterre. Il la fortifie plus encore. Personne ne peut dire quelles ont été les paroles échangées entre le ministre du Royaume-Uni et le Pape : mais on pourrait parier, sans risquer de perdre, que le Souverain Pontife a félicité l'Angleterre protestante, pour plus d'un acte de respect et de justice envers les catholiques, et que l'homme d'Etat britannique n'a pas manqué de faire allusion à cette paix future, oii il sait bien que le Pape, avec ou sans Congrès, aura son mot à dire; où il sait également, de science très complète, que le Pape favorisera toutes les revendications du Droit violé.

Et nous, cependant, que faisons-nous? Ceux qui nous mènent ont-ils le sentiment que les

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grandes occasions pas plus que les petites, ne reviennent? Ne voient-ils pas que chacune de celles qui passent est comme un mot de reproche, plus ou moins retentissant, que l'histoire notera? Attendons-nous l'exemple d'flonolulu, ou celui des îles Aléoutiennes? Parce qu'on a été sot, en une certaine occasion, s'ensuit-il qu'on ait le devoir d'être bête dans la suite?

Or la cause est jugée. La rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège a été une faute, et que la séparation n'entraînait nullement comme une conséquence, et n'excusait pas davantage. Tous ceux qu'on appelle des chefs, dans notre République, le reconnaissent et le disent. Pour entendre la note contraire, il faut chercher dans les groupes,

r parmi ceux dont on se demandera toujours et partout pourquoi ils sont ici plutôt que là, et ce qu'ils comprennent, quand, par hasard, les

^ mots qu'on leur adresse, dépassant l'intérêt d'un moment et d'un homme, font devenir tout mats et dépolis des yeux tout à l'heure si

1 luisants. Plusieurs peut-être de leurs devanciers avaient eu une illusion singulière : ils

avaient pu s'imaginer qu'une partie de l'Europe admirerait ce geste de rupture, et l'imiterait. Le rêve d'être un ancêtre fut mauvais conseiller. Ils se sont trompés, là encore. Ils connaissent mal la galerie européennne. A peine l'ambassadeur de France avait-il quitté le palais romain, que des nations, jusque-là sans relations officielles avec le Saint-Siè^e, préparaient un concordat, cherchaient s'il n'y aurait point, pour elles, quelque bien à saisir dans une succession en déshérence; se demandaient tout au moins si l'heure n'était pas venue de prendre ou de reprendre place dans ce merveilleux centre d'informations, de conversations et d'action politique, que fut toujours la cour pontificale. Au lieu de nous valoir des sympathies, l'attitude de la France fut jugée avec une sévérité qui, pour être discrète, n'en est pas moins formelle. On alla même, dans l'appréciation, beaucoup plus loin qu'on n'avait le droit d'aller : jusqu'à la calomnie. On fut naïf parfois et plus souvent méchant. Et aujourd'hui, dans la terrible crise où les amitiés étrangères sont devenues si précieuses, qui pourrait dire que nous n'avons pas de

L EXEMPLE

nouvelles raisons de regretter ce qui nous lit paraître tout autres que nous n'étions?

Les temps sont venus de réparer l'erreur. Nos voisins nous donnent un exemple, et qui est de belle allure. Ayons autant d'esprit qu'ils viennent d'en montrer, une intelligence aussi claire et brave de ce qu'est aujourd'hui et de ce que sera demain.

16 Avril 1916.

Nos hommes se battent si bien qu'ils ont déjà rétabli, par le monde, le prestige militaire de la France.

D'oîi vient ce courage que, bien souvent, l'éducation n'avait point préparé, et que plus d'une cause, évidente ou secrète, diminuait sûrement et menaçait de tarir? Comment expliquer cette transformation rapide des civils en soldats, des petites ambitions en grands dévouements, des souffre peu en souffre tout? La physionomie même de nos amis et de nos proches a changé et combien plus leur âme, qui a modelé ce visage à peine reconnaissable.

et l'a fait en moins de temps que n'eût mis un sculpteur à dresser son ébauche? C'est un problème dont la solution n'est pas simple, et qu'on ne résoudra point par des mots seulement : il y faut des raisons. Dans la Revue bleue, M. Paul Gaultier donne celle-ci :

« Qu'on y prenne garde! Voilà des employés, des patrons, des ouvriers, des paysans, des rentiers qui, avant la guerre, ne se souciaient que de leurs petits intérêts, aimaient leur bienêtre, jalousaient souvent leurs voisins et n'étaient guère, en général, portés à sacrifier la moindre de leurs aises à l'intérêt public. On les mobilise, on les habille, on les arme, puis on les envoie au combat et, brusquement, ils se muent en véritables héros, uniquement soucieux de la grandeur de la France, jour et nuit affrontant la mort et, pire que la mort, la faim, le froid, l'insomnie, l'ennui, pour sauvegarder le patrimoine national hérité de leurs aïeux et qu'ils transmettront à leurs enfants, sans peut-être plus jamais en jouir. Voilà des âmes rudes et, pour la plupart, égoïstes, qui sont parvenues, tout d'un coup, aux plus hauts sommets du sacrifice et de

l'abnégation. Voilà des âmes simples d'intelligence et très souvent bornées, qui donnent leur vie, non seulement sans compter, mais d'un cœur allègre, pour les plus sublimes notions qu'ait élaborées l'humanité. Comment un tel miracle, — car cela en est un, si l'on prend le mot miracle au sens d'événement imprévu, — s'est-il opéré? Tout simplement parce que, sous le coup de la menace allemande, à la mentalité rationnelle s'est substituée tout de suite, sous l'influence de sentiments communs et la plupart ataviques, une mentalité essentiellement mystique. Il n'y a pas d'autre explication. »

La question est ici bien posée : elle est incomplètement résolue, ou du moins la solution vient trop vite, et les étapes disparaissent.

Pourquoi ils sont braves? Les hommes le sont, quand la race est normale, et que ni l'intelligence, ni le cœur, n'ont subi de corruption profonde. Le courage est une vertu naturelle. Une certaine rudesse et difficulté de vie l'entretient. C'est ainsi que l'ouvrier manuel, et plus peut-être que tout autre le cultivateur, habitué à l'effort répété, endurci à

la morsure du chaud et du froid, moins ménager de sa peine que du travail des bêtes, souvent heurté, tailladé et piqué, sera plus vite chez lui, dans la tranchée, qu'un huissier de ministère. II n'aura pas tant besoin qu'un plus riche que lui, do raisonner sa hardiesse ou son (mdurance, et l'habitude de ne point compter sur le beau temps lui fera cette mine son- ,i,'-euse, qui accueille la misère comme la plus vieille parente qu'on ait jamais connue. Supposez ce courage naturel pénétré par la foi. C'est comme une paire d'ailes qui pousse à la raison. Le domaine s'élargit. On sait mieux d'où l'on vient, oii l'on va, et pourquoi. Toutes les obligations morales prennent l'autorité d'un commandement divin. Celui qui souiïre a moins de peine à comprendre la soulîrance et peut s'élever plus haut encore; celui qui est commandé voit moins celui qui commande et mieux l'autorité toujours divine en soi et déléguée aux hommes; celui qui est victorieux se sent plus pitoyable envers le vaincu, car sa fraternité a des motifs nouveaux. Et remarquez que les plus simples cœurs peuvent se prêter pleinement à cette grandeur-là.

C'est une hiérarchie invisible, où la surprise est de tous les jours. Observez aussi qu'il n'y a point seulement à y prendre place ceux qui pratiquent en vérité leur religion. Un mouvement spontané de la volonté, un exemple, un mot, un danger, un souvenir, peuvent y conduire jusqu'aux sommets, surtout dans un vieux pays comme le nôtre, tout pétri par la foi et le mérite des ancêtres, ceux-là mêmes qui se croyaient démunis, plus ou moins, de l'idéal secret qu'ils portaient en eux-mêmes. Combien vivent, sans le savoir, de Vave maria des grand'mères inconnues! L'héroïsme de nos troupes ne peut être bien compris sans cette explication. Il a trop de sublime pour que l'homme y soit seul. Paul Gaultier ne s'y est pas trompé.

Pouvez-vous penser sans effroi que ce beau courage, qui nous sauve aujourd'hui, a été mis en péril dans les années qui ont précédé la guerre? On l'attaquait dans toutes ses sources, les humaines et les divines. Ce n'est pas seulement l'idée de patrie qui était diminuée ou niée par quelques-uns : partout la doctrine du moindre effort était insinuée. Le sacrifice et le

dévouement semblaient relégués parmi les constitutions des anciens royaumes, et l'égoïsme, sous des noms divers, assemblait de faciles adorateurs. Kappelez-vous, en 1914, en 1913 et au delà, toute cette littérature, écrite ou parlée, bêlant le « droit au bonheur »? On mettait en romans cette misère mortelle; on la mettait en musique; on l'affichait sur les murailles. Les orateurs de carrefour, toujours en quête des mots qui font voter, reprenaient le thème du droit à la jouissance et le vulgarisaient. Quel réveil! A peine ose-t-on aujourd'hui écrire de pareils mots. Où est-il, le droit au bonheur? Est-ce les vivants qui le connaissent? Est-ce les maris qui se battent? Est-ce les femmes qui attendent dans l'angoisse, ou celles qui n'attendent plus? Et ne seraient-ce pas les morts? Qui peut se vanter de l'avoir? Qui en aurait l'audace? Que serions-nous devenus, si cette formule d'égoïsme menteur avait prévalu, et, au lieu de faire, comme elle l'a fait, des victimes individuelles et des défaillances isolées, avait eu le temps d'affaiblir et de pourrir la race?

Ah! quel mortel sophisme! Nous le voyons

en ce moment. Nous voyons le danger auquel nous échappons. Mais il faut s'en souvenir à , jamais, et que la leçon suffise! Elle est de taille.

25 Avril 1916.

Plusieurs livres, très différents par l'allure et le style, ont déjà raconté les épisodes maritimes de lu Grande Guerre, comme la bataille des îles Falkland et celle du Dogger Bank, ou les croisières des bateaux de l'Entente, qui enveloppent de leurs sillages presque toutes les côtes de l'Europe, font la police des mers et guettent les flottes, peu soucieuses de sortir, de l'Allemagne et de l'Autriche. Je viens de recevoir le plus récemment édité, les Vagabonds de la Gloire, par René Milan. Mon intention n'est nullement d'en rendre compte. Ce n'est pas mon rôle ici. Je n'ai lu, d'ailleurs.

qu'un petit nombre de pages, assez cependant pour voir clair dans deux sentiments de l'auteur : l'amour de la langue française et l'amour de la France. Tous deux sont de belle qualité.

Ce grand sujet de la guerre maritime en 1914, 1915, 1916, donnera naissance, comme l'autre, comme celui de la guerre continentale, à toute une littérature. Les officiers de la flotte anglaise, — peut-être ce mince midship, tout rasé, silencieux, dont le sourire était infiniment rare et infiniment jeune, et que je revois toujours sur la passerelle de son destroyer; — les ravitailleurs d'Arkhangel; les bombardeurs périodiques des dunes belges transformées en abris militaires, et des plages autrefois mondaines de Zeebrugge et d'Ostende; les ordonnateurs et convoyeurs des prodigieux transports de troupes entre l'Algérie, le Maroc et la France; les marins de l'expédition des Dardanelles ; les sauvages commandants des submersibles allemands pourront écrire des mémoires qui renouvelleront tous les thèmes de l'histoire navale et des « voyages extraordinaires ». Mais ils ne seront pas les seuls. Chaque nuit,

LA DEVISE d'un MARIN. 317

(les Houilles qui ressemblent à la meute d'un gentilhomme pauvre de mes amis, laquelle se compose essentiellement de deux briquets pour le lièvre, trois bassets pour le lapin, un chien d'équipage pour le chevreuil et un foxterrier, le tout chassant d'accord, n'importe quoi, sortent des ports de la Manche, le soir, la nuit, au petit jour, et, naviguant tous feux éteints, exécutent des randonnées dont l'âme des vieux corsaires eût été réjouie. Contre-torpilleurs, torpilleurs, chalutiers armés, entourant quelquefois un de ces monitors anglais qui lèvent assez haut, comme une pendule renversée tendant son balancier, l'unique tourelle juchée sur un trépied, s'éparpillent à l'est, à l'ouest, contournent les bancs de sable, évitent les champs de mines, s'arrêtent pour attendre une patrouille allemande, repartent, rencontrent des torpilleurs ennemis, des poseurs de mines, de faux navires marchands qui, tout à coup, démasquent leurs batteries. La mer du Nord et la .Manche sont, presque chaque nuit, le théâtre de duels terribles et à peu près ignorés. Les communiqués ne peuvent pas tout dire, les matelots ont défense d'écrire, et

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la brume ne dit rien. Mais nous aurons, plus tard, l'historien de ces combats dans l'ombre, où le courage de nos marins et l'habileté de nos officiers font l'admiration de ces connaisseurs que sont les Anglais.

Je reviens aux Vagabonds de la Gloire. L'auteur a « vagabondé », surtout depuis le début de la guerre, dans la Méditerranée. Il est le poète des randonnées adriatiques et des croisières ioniennes. Je ne citerai qu'un fragment, à cause do la leçon qu'il enferme, et que l'auteur a mise là, sans s'en douter.

Le croiseur parcourt l'Adriatique. Un navire est signalé au large. On va le reconnaître. S'il est neutre, ordre lui est transmis : Arrêtez-vous, sur-le-champ! S'il n'obéit pas, un premier coup de canon à blanc rend plus clair l'avis déjà donné. Comment se fait la visite? C'est très joliment raconté, mais avec trop de détails pour que je puisse transcrire tout le récit. « En un clin-d'œil, une de nos baleinières descend à l'eau, son équipage saisit les avirons; l'officier de corvée, armé du sabre et du revolver, muni d'un grand registre, saute dans l'embarcation qui

s'éloigne du bord... La baleinière accoste le vapeur, sur la muraille duquel se balance une échelle de corde, parfois une simple corde à nœuds. Pourquoi sont-elles toujours trop courtes?... A bras tendu, empêtré d'un sabre et d'un registre, sanglé dans une redingote qui n'est point taillée pour la voltige, l'officier s'efforce de saisir l'échelle... Pour quelques secondes, il exécute du trapèze volant; une lame s'amuse à le lécher jusqu'aux genoux, aux hanches, à la poitrine; d'un vigoureux rétablissement, il gagne quelques échelons, se hisse aux cordes glissantes, enjambe le bastingage, et pose enfin les pieds sur le pont. » D'abord, accompagné du capitaine, du commissaire et du matelot d'escorte, l'officier gagne la chambre de navigation, où sont les papiers du bord. Les papiers sont en règle. Alors vient l'interrogatoire : D'où venez-vous? Où allezvous? Où vous êtes-vous arrêté? « Pour venir en aide à son commandant, le commissaire du navire se multiplie, remplit un verre de liqueur, débouche une bouteille de Champagne, glisse la coupe fumante entre deux questions incisives. La main française repousse courtoi-

sèment ces offres d'Artaxercès. Le commissaire, à son tour, passe au banc des accusés. Il déploie et explique les listes de marchandises... Chaque ligne contient un piège... D'un calepin, tenu à jour sur les navires de guerre, l'officier extrait les listes d'expéditeurs, de destinataires favorables à nos ennemis, et vérifie que leurs noms ne figurent pas sur les papiers du bord. . . » Puis, tous les passagers s'alignent sur le pont, chacun tenant à la main ses pièces d'identité. Ils sont là, graves, irrités, amusés, inquiets, indifférents, selon le tempérament, les risques possibles de l'aventure, et la qualité du passeport. Des compatriotes, des Anglais, des Anglaises, des Russes qui voudraient bien causer avec l'officier; des Levantins, des Chiliennes, des Hollandais, des Arabes, qui répondent tantôt en leur langue, tantôt en français des Echelles : il faut tout interroger. Parmi eux. l'officier découvre un ennemi, un Allemand voyageant sous un faux nom. Une visite domiciliaire, une inspection rapide des valises, dans la cabine, confirment les soupçons. « Désormais, il faut conclure l'afj'aire avec décision, avec élégance, à la française. Investi de pouvoirs

discrétionnaires sur un bâtiment neutre, l'officier visiteur est tenu à des courtoisies qui satisfassent les plus chatouilleux. Son attitude, le ton de sa voix, la qualité de ses paroles ufiîrnient, en un milieu souvent hostile, toujours ombrageux, la volonté souveraine de la patrie. L'état-major du navire, son équipage, ses passagers, forment un aréopage de juges sarcastiques, de témoins libres qui dauberaient, aux quatre coins du monde, sur la moindre maladresse. Enfin nous avons la coquetterie de ne point imiter les goujateries de nos adversaires. L'officier visiteur s'arrête en face de l'Allemand, l'interpelle par son nom, pose un doigt léger sur sa manche ou son épaule, et dit, sans élever la voix : « Je vous fais prisonnier. » Suivez mon matelot, qui va prendre vos ba- » gages et vous conduire dans la baleinière... » On n'ajoute rien. Ce qui est dit est dit. Tout au plus, si la scène devient pénible, l'officier se tourne vers le capitaine... Cela suffit... »

Les nuances sont toutes justes dans ce morceau; je ne dis pas seulement celles du style, mais celles de l'action. Cette surveillance de .soi-même, de son geste, de sa voix, do ses

mots, cette volonté de mettre de la courtoisie dans la police de guerre, ce constant souci de ne pas faire tort à la patrie, et de se montrer digne d'elle, et d'agir, en toute chose, à la française, c'est une règle de conduite générale.

11 n'est pas besoin de la rappeler à ceux qui se battent pour la France, Qu'ils commandent ou qu'ils obéissent, ils sentent que tout ce qu'ils font aide ou dessert le pays tout entier. La jalousie d'un chef ou son imprudence, la négligence d'un soldat ou son insubordination, seraient des coups directs portés à la patrie en ] guerre. \

Mais les civils, eux aussi, chaque jour et en mille occasions, peuvent être cause de force ou de faiblesse. Ils n'y pensent pas tous, ou pas assez. L'image devrait leur être toujours présente « des juges sarcastiques, des témoins libres qui dauberaient, aux quatre coins du monde, sur la moindre maladresse ». S'ils écrivent, ont-ils toujours pesé leurs mots? S'ils parlent, les ont-ils comptés? S'ils sont des hommes politiques, ont-ils aperçu, au moment de voter, l'image de cette joie mauvaise que le vote peut éveiller au delà des

frontières, ont-ils songé que le renom de la France est ainsi magnifique et jalousé, que toute injustice par nous commise dans nos discussions de famille et nos lois intérieures, nous fait plus d'ennemis à l'étranger qu'elle ne fait de victimes en France? S'ils n'ont d'autre pouvoir que celui d'élire, se sont-ils toujours souvenus de l'exercer « avec élégance, à la française »? Quand nous fondons une entreprise industrielle ou commerciale, choisissons-nous l'industrie ou le commerce qui peut le mieux refouler la concurrence étrangère et avancer la conquête française?

Dans la France de demain, ce sera, je l'espère, la coutume de tous de regarder aux neutres et à l'ennemi, d'avoir l'œil à la fenêtre, et d'agir, en chaque occasion grave, comme l'officier visiteur, qui ne veut pas qu'à cause de lui on médise du pays.

30 Avril 1916.

Nous sommes entrés, depuis longtemps déjà, dans la voie des lois dites sociales, lois d'exception, en somme, dont la plupart seraient sans objet dans une société oîi l'organisation du travail serait complète et le devoir suffisamment enseigné. Je tâcherai quelque jour d'exposer cette vérité pleine de conséquences. Aujourd'hui, je veux seulement indiquer l'économie de la plus récente de ces lois; de la plus discutée, de la plus timide si l'on considère les limites volontairement étroites qu'elle s'est taillées dans un vaste domaine; de la plus entreprenante, quand on songe qu'elle fait inter-

venir l'Etat dans le contrat même du travail : je veux dire celle du 10 juillet 191o sur le minimum de salaire.

C'est un essai. On attend les résultats. On sait bien que l'expérience est le souverain juge de ces tentatives de réformes qui touchent à tant d'intérêts, à tant de coutumes, à tant de sentiments, et parfois, quelle que soit l'intention, peuvent les froisser tous ensemble. La matière que prétend ici réglementer l'appareil toujours pesant et mécanique de la loi, c'est la vie elle-même, et c'est la souffrance. Tous ceux qui vivent, par profession ou par amour, dans la familiarité du monde où le pain quotidien n'est pas assuré, connaissent l'extrême sensibilité de la misère, l'impuissance des formules et du remède uniforme. C'est donc bien un essai. Que donnera-t-il? Qu'a-t-il donné?

Le mal, lui, n'est pas douteux. Il y a longtemps que les sociologues ont dénoncé l'abaissement des salaires des ouvriers et ouvrières travaillant à domicile : la première proposition de loi du comte de Mun, tendant à établir un minimum de salaire, est du 2 avril 1909.

L'idée est plus ancienne. On a voulu lutter contre les causes multiples de l'avilissement des salaires qui sont principalement, pour cette sorte d'industrie chez soi, l'extrême concurrence, et les intermédiaires, commissionnaires, sous-entrepreneurs. Et la loi, choisissant son milieu d'expérience, a commencé d'établir un minimum de salaire pour les ouvrières « exécutant à domicile des travaux rentrant dans l'industrie du vêtement », tailleuses, jupières, chapelières, cordonnières, lingères, brodeuses, dentellières, plumassières, gantières, soit un ensemble d'environ 850 000 personnes.

Elle est, d'ailleurs, un curieux exemple de loi souple, et un simple règlement d'administration publique pourra étendre ses dispositions à d'autres industries.

La détermination du salaire minimum est confiée à des Comités de salaire et à des Comités professionnels d'expertise, délégations des conseils de prud'hommes, présidées par un juge de paix. La mission de ces comités est des plus difficiles. Ils doivent rechercher quels sont les salaires payés, dans la région, aux

ouvrières de chacune des spécialités de l'industrie du vêtement, travaillant en atelier, puis, ayant établi ce « salaire au temps », indiquer le temps nécessaire pour l'exécution de chaque pièce industrielle, par exemple d'une chemise, d'une paire de gants, d'une forme de chapeau, d'un col brodé. L'ouvrière à domicile gagnera donc le même salaire que l'ouvrière en atelier, ou pourra le gagner, le salaire aux pièces ayant été converti, par cette méthode, en salaire au temps. Le minimum, dans la confection à la machine, est de 3 francs par jour; telle jupe demande G heures de façon : elle sera donc payée 1 fr. 80.

Les précautions les plus minutieuses sont prises, afin que les tarifs soient publiés et affichés, et que l'inspecteur du travail ait les moyens de contrôle suffisants. Si l'ouvrière ne reçoit pas, en fait, le salaire ainsi réglementé, elle peut réclamer devant le conseil des prud'hommes. Le plus souvent, elle ne le fera pas, par timidité, par ignorance ou simplement par cette raison que formulait devant moi une femme dont la vie se passe au milieu des ouvrières et à leur service : « Elles sont plus

mères qu'ouvrières. » Beaucoup de choses tiennent dans ces mots-là, qui sont, au fond,, un bel éloge de l'ouvrière française. Il se peut donc que la loi ne soit pas respectée, et que l'intéressé n'invoque pas son droit. Mais les législateurs y ont pourvu. Je suis trop heureux de pouvoir rendre justice à quelques hommes compétents, qui se sont inspirés de l'idée grande de l'honneur du métier, et qui ont armé le syndicat professionnel, celui de la couture, celui du gant, celui de la plume, et les autres, du pouvoir de redresser l'erreur et de rétablir le principe. Remarquez-le, notez-le comme un signe précurseur : le syndicat n'agit pas comme mandataire de l'ouvrière lésée; il a un droit propre, un droit qui n'est point fondé sur l'intérêt privé, mais, ce qui est d'une autre dignité, sur le bon ordre de la corporation et sur l'intérêt supérieur, dont il est le représentant, chargé, comme l'a dit très joliment M. Lerolle, « de faire régner l'honnêteté dans le travail ».

Voilà donc, exposée dans ses traits les plus généraux, la loi sur le minimum de salaire. Qu'on me permette, à présent, un certain nom-

l)re de réflexions. Elles montreront, à ceux qui n'auraient pas étudié notre législation du travail, lu complexité des problèmes à résoudre, et parmi quelles extrêmes difficultés les philosophes sociaux essayent de faire progresser leur œuvre.

L'Etat intervient dans la fixation des salaires. De quel droit? Il n'est point partie au contrat, il n'est ni ouvrier, ni patron. Il s'impose à deux libertés, et il les limite. Ce pouvoir, il ne le tient ni de la nature du contrat, ni de la volonté des parties, dont l'une au moins a intérêt à le récuser. Aussi beaucoup de personnes ne le considèrent-elles point comme légitime. Il s'en trouve même parmi les partisans les plus ardents de la loi de 11) lo. Leur langage, à la Chambre, au Sénat, dans les rapports, montre bien le doute qu'ils gardent sur le principe même, et l'auteur d'une étude approfondie sur la législation anglaise, relative aux comités de salaire, M. Barthélémy Raynaud, pour juger de telles mesures, inventait-il cette formule : « Ce sont des législations in extremis. » Le mot est assez juste. L'Etat agit ici comme gardien de la justice générale. Son droit, que tant

d'abus nous portent à contester, n'en est pas moins certain. Mais on doit ajouter aussitôt que l'Etat qui le possède ne peut pas l'appliquer. La vraie manière d'exercer un pouvoir si intime dans le monde immense des intérêts, c'est de l'abandonner aux règlements privés des collèges du travail, comme disait Léon XIII. En avons-nous?

Voyez, en second lieu, comment les questions qu'on croit résolues ne le sont pas, ou plutôt comment les premières difficultés, quand nous les avons vaincues, nous laissent devant d'autres, souvent plus grandes : successions de collines, rudes à monter, dont chacune est l'écran qui cache la suivante. Jusqu'à présent, soixante-dix-neuf comités de salaires ont déterminé les salaires minima au temps. Ils n'ont pas tous suivi la même méthode. Les uns ont tenu compte des différences profondes qui existent entre une profession et une autre du même groupe d'industrie, certains travaux exigeant un long apprentissage, ou plus de finesse de main, ou plus de force, ou l'acquisition première d'outils ou de machines. Les tarifs établis par eux sont donc nuancés, et, tout de

suite, VOUS reconnaîtrez là l'esprit de métier, l'esprit professionnel. Au contraire, la plupart des conseils de prud'hommes socialistes ont répondu par une affirmation unique : il faut payer telle somme à l'ouvrière de l'industrie du vêtement, quoi qu'elle fasse, que ce soit de la broderie, de la chaussure ou des gants. Et •■'est là une indication curieuse de l'orientation du socialisme, organisation politique et non pas organisation de métier, groupement qui se soucie peu de la qualité du travail, et compte >t'ulement les ouvriers. Rien ne serait moins juste et rien ne serait plus dangereux, pour l'avenir du travail français, que cette égalité Itiutalo. L'ouvrière qui voit que son art ne lui est point compté; celle qui a payé des années d'apprentissage afin d'apprendre un métier difficile et joli, où il faut du goût, de l'esprit, de la finesse de main; celle qui avait acheté, de ses économies premières, les outils de la profession, ou les avait pris à crédit, que ferontelles, si elles constatent que les juges du salaire minimum ne font aucune difîérence entre elles et la simple manœuvre, et faussent, à leur détriment, la justice? Elles seront tentées de

regretter ce qu'elles ont fait; elles se diront à tort, mais elles se diront qu'elles auraient gagné autant avec un effort moindre; elles élèveront leurs filles, dans le dédain du métier maternel, et, finalement, la France risque de perdre, peu à peu, quelques-unes de ses élites ouvrières. Il faut espérer que la commission centrale, qui siège au ministère du travail, réformera ces sentences mal venues et si peu professionnelles. On peut supposer d'autres erreurs du comité de salaire, et, par exemple, qu'il exagère le minimum dans telle industrie. Peut-être le patron avait-il déjà grande peine à maintenir son usine ouverte : il sera obligé de la fermer, et, une fois de plus, la concurrence étrangère aura place libre.

Cette loi pénétrante, qui sera bienfaisante ou dangereuse, selon la conscience et l'habileté des agents chargés de l'appliquer, à quelles mains l'a-t-on confiée? Je l'ai dit : aux conseils de prud'hommes. Ils ne sont pas sans compétence. Mais ils n'ont pas été nommés pour faire de telles enquêtes. Il peut arriver qu'aucun de ceux, patrons ou ouvriers, qui siégeront dans les comités de salaire, n'appartienne a la

catégorie des industries du « vêtement à domicile », et que l'atelier décide le taux du travail isolé. Je vois aussi le juge de paix, j'aperçois le préfet. Solutions hybrides et provisoires. Et ce sera là ma conclusion. De telles lois supposent, pour être équitables, et simplement pour être quelque temps vivantes, une organisation du travail que nous n'avons pas, et qu'il faut faire. Pour délibérer sur les intérêts professionnels, il est nécessaire d'avoir des syndicats professionnels, non politiques, mixtes au moins par la pointe, afin que les chances d'entente soient augmentées et les chances de rivalité diminuées. Je connais plusieurs syndicats du vêtement rccommandables et d'origine catholique : syndicat des ouvrières à domicile, 38, rue Vercingétorix; syndicat des ouvrières de l'habillement, 3, rue de l'Abbaye; syndicat des ouvrières de la couture, 5, rue des Petits- Champs. iMais combien d'ouvrières, dans cette seule industrie, ont négligé ce puissant moyen de protection? Combien dans les autres? Il est urgent, il est digne de l'intelligente et tendre charité chrétienne, de multiplier les corporations ouvrières, les organisations, non de lutte,

mais d'arrangements, et de laisser les patrons et les ouvriers délibérer sur les intérêts de la , profession. Eux seuls ils les connaissent bien, et ils ne se connaissent pas assez, le plus souvent, au grand dommage des uns et des autres. Il importe aussi de ne pas constituer des groupements sans autre puissance que celle de la passion et sans responsabilité. Le système actuel est détestable, qui limite étroitement la propriété et le droit d'administration des syndicats. Ils doivent être riches et libres de leur fortune.

Ah ! que ce monde immense du travail a besoin d'être aimé, servi et libéré des doctrines de mort!

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