‹ Aujourd'hui et demain; pensées du temps de la guerreChapitre 9 sur 14 · LE SIEGE D OUM-ES-SOUIGH · texte numérisé non relu

LE SIEGE D OUM-ES-SOUIGH

lui a déchargé un coup de revolver en pleine poitrine. Le capitaine est tombé. J'étais là; nous l'avons emporté dans la tranchée; il a dit : « Vive Dieu! Vive la France! », puis il est mort. La confusion était extraordinaire et les balles se croisaient en tous sens. »

Dans le désordre qui suivit l'attentat, les Tripolitains avaient réussi à s'emparer du bastion nord. Les Français tenaient les trois autres bastions; mais l'ennemi, à présent, avait un pied dans leur propre camp, et pouvait voir et abattre tout homme qui se hasardait hors des tranchées. Cependant, la nuit, quelques soldats, au péril de leur vie, réussirent à aller jusqu'au puits, et rapportèrent un peu d'eau. Le partage que l'on lit de cette eau précieuse donna deux ou trois cuillerées à chaque combattant. ; Le 5, le 6, le 7, le 8 octobre, cette lutte terrible continua. Dans les bastions, les soldats tâchaient de s'abriter, quand ils n'en pouvaient plus, et les autres répondaient au feu de l'ennemi. Autour d'eux, les cadavres pourrissaient. On regardait les dunes lointaines, dans l'espoir de découvrir un sauveur. Le soir, on entendait, dans l'air pur du désert, monter les

chants des Arabes qui célébraient leurs morts.

Ni le lieutenant Paolini, qui avait pris le commandement, ni aucun des « spéciaux » ne cédèrent. Cependant ils avaient contre eux plus de 1 500 guerriers bien armés, et la faim, et la soif, et le soleil du désert, et l'air glacé des nuits, et l'extrême misère.

Enfin, comme la chaleur était déjà grande et tremblait sur les dunes, dans la matinée du 9 octobre, on aperçut les Français à l'horizon. C'étaient les chasseurs du bataillon d'Afrique et les tirailleurs algériens du commandant Morand, avant-garde d'une forte colonne de secours, venant de Tataouine. Ils avaient avec eux du canon. Les assiégeants leur firent face. La bataille eut tout de suite un front de 4 kilomètres. Une compagnie commença de se porter en avant, pour enfoncer le centre. Le feu des Tripolitains ne l'arrêta pas. Du bordj, on la voyait progresser, toujours, toujours. Puis les deux ailes se mirent en mouvement. Et, cédant tout à coup, fuyant à toute allure de leurs chevaux ou de leurs jambes, poursuivis par les décharges de l'artillerie, les Arabes s'éparpillèrent dans les sables.

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Avant midi, le commandant de la colonne s'avançait, suivi de ses troupes, vers les héros qu'il venait de délivrer. Ceux-ci, même les blessés, se tenaient debout, exténués, déguenillés, brûlant de fièvre, sur le parapet des tranchées, qu'ils avaient orné de tous leurs drapeaux tricolores. Et quand ils virent des mains qui se tendaient, des camarades qui portaient les armes, d'autres qui sautaient de joie, ne sachant comment dire, tous ensemble, ils entonnèrent la Marseillaise.

20 Février 1916.

On peut être bête, et cela se voit souvent : il y a des gens qui abusent du droit de l'être. Et, par exemple, ceux qui, dans nos campagnes, prêtent l'oreille à ces propos qu'on a désignés de ce nom juste : la rumeur infâme. Elle vient de l'ennemi. Je rougis d'avoir à la répéter. Mais il le faut. On ne se défend point par le silence. Vous vous souvenez : « Ce sont les riches, ce sont les prêtres qui sont cause de la guerre; ils ont envoyé de l'argent à Guillaume pour qu'il la déclarât! » Dans les cabarets, sur les marchés et les champs de foire, des gens douteux tâchent de trouver des sots qui les

écoutent, des lâches qui ne leur répondent pas. Et ils en trouvent quelques-uns, puisque, de divers côtés, des plaintes nous parviennent, et que des fonctionnaires, préfets ou sous-préfets, que cette initiative honore, ont invité les bons citoyens à « faire la police » et à empoigner « ces louches semeurs de guerre civile », ces « Boches de l'intérieur ». C'est ce qu'a répondu M. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle. Le préfet de la Savoie l'a imité, et aussi le préfet du Loir-et-Cher; avant eux, au début de la guerre, le sous-préfet de Chateaubriant avait donné ce conseil énergique. Il faut le suivre, et relever vertement ceux qu'on entendrait ainsi parler, et les désigner à la justice militaire ou à la justice civile. Faites-le sans tarder. Ne menacez pas seulement : agissez. Vous rendrez un plus grand service au pays que si vous faisiez prendre un incendiaire ou un empoisonneur. Car de tels criminels s'attaquent, autant qu'il est en eux, à la vie même de la France. Et en quel moment!

Quant aux autres, aux faibles, aux écouteurs de sornettes, le mieux serait de leur donner de l'esprit, si cela pouvait se donner de l'un à

l'autre, et s'allumer comme une cigarette. Du moins donnez-leur quelque honte de leur faiblesse; éveillez leur bon sens ou parfois leur souvenir endormi lourdement. Le hasard peut s'y prêter. Un de mes vieux amis, qui fut magistrat, un lettré que François Coppée tenait en affection, un homme de tout bien, maire d'un village éloigné de Paris, M. d'O..., voyageait, en décembre 1915, dans un compartiment de chemin de fer bondé de soldats. Ce n'était pas pour lui déplaire. Il a quatre fils. L'aîné, père de six enfants, chef de bataillon d'infanterie, deux fois blessé, décoré, cité à l'ordre du jour, se bat en Artois. Le second, prêtre, est infirmier. Le troisième, chef de bataillon d'infanterie, grièvement blessé, décoré lui aussi, est reparti pour le front. Le plus jeune, prêtre comme le second, — quel bel honneur, que ces deux fils donnés à l'âme populaire! — appartenant comme lui au clergé de Paris, aumônier militaire, a été, pour sa bravoure et pour sa charité, décoré de la Légion d'honneur et trois fois cité à l'ordre du jour. Vous comprenez l'émotion, l'indignation de mon ami, quand un soldat, en face de

lui, se mit à dire : « La guerre, c'est les curés qui l'ont faite! On devrait les y envoyer... », etc. Les camarades n'approuvaient pas, ils se taisaient. D'un mot, d'un geste, d'un grognement, ils n'auraient pu faire taire ce petit gredin, qui sortait du dépôt, tandis qu'eux, les anciens, ils s'étaient battus. Non, ils gardaient le silence. Le courage civique est plus rare que l'autre. Alors, n'y tenant plus, M. d'O... interrompit le soldat : « Vous ne savez pas ce dont vous parlez; vous n'avez pas vécu de la vie des tranchées. Moi, j'ai un fils qui est aumônier là-bas. Il a donné des preuves de bravoure que je souhaite que vous imitiez. Un jour, notamment, sous un feu terrible des Allemands, à l'appel d'un blessé, il est sorti de la tranchée, et il est allé, seul, en terrain découvert, chercher celui qui appelait, il l'a pris dans )s bras, il l'a rapporté, et, quand il est Revenu, tous les hommes l'entouraient. Est-il khe? I\egardez-le ! Tenez : voici son porrait! » Et il tira de sa poche une photogra- )hie. « Coup de théâtre et coup de soleil, ijoutait mon ami. Un des soldats qui écoutaient s'écria aussitôt : « Est-ce possible! Je le recon-

» nais! C'est lui, et le blessé qu'il a sauvé, c'est » moi! Ferme ta g.,., le bleu! » Et tout le reste du voyage, ce furent les honnêtes gens qui parlèrent ».

Il n'est pas nécessaire d'être aidé par les circonstances ou de faire de grandes recherches. Pour réfuter la calomnie, chacun n'a qu'à regarder et à se souvenir. Les preuves abondent.

Je feuillette un numéro de l'Officiel; je lis les colonnes des citations à l'ordre du jour : il y a de tout, dans ces listes d'honneur, de quoi faire une société complète; des généraux, des caporaux et des soldats, des soldats de carrière et des civils devenus soldats, des riches, des pauvres, des travailleurs manuels, des commerçants, des hommes de profession libérales; mais que de noms déjà inscrits dans l'armoriai de France, que de bourgeois, que d'intellectuels, de prêtres, de religieux! Vous qui parlez mal d'eux, la Croix de guerre qu'ils portent, ça se ramasse sous la mitraille, allez-y voir! Et faites-en autant!

Je reçois un billet de part, qui m'annonce la mort de la vénérable aïeule d'une des familles les plus honorables de la bourgeoisie parisienne,

madame Edmond A... Je compte les officiers, aspirants, canonniers, fantassins, médecins, chirurgiens, ingénieurs mobilisés; ils sont 21. Je compte les croix de guerre, j'en trouve 5. Et je ne connais pas le nombre des morts et des blessés.

Le même jour, une lettre m'arrive du Midi. Elle est d'une grand'mère qui me raconte comment son petit-fils, le sous-lieutenant Bernard de Boisbrunet, des chasseurs alpins, deux fois blessé, revenu au front, fut tué dans les tranchées, lui si jeune, à dix-neuf ans, lui dont 4 le chef, qui s'y connaissait bien, admirait l'ardente bravoure et disait : « Il a fait tout son devoir, et joliment. » C'était cependant un gentilhomme authentique, 6 vous qui ne savez pas que la noblesse se gagnait presque toujours ^■ouloureusement, et toujours au service de la ^Bainte cause de France. Il descendait d'un ^Breux qui fut créé comte sur le champ de "T^ataille d'Hastings, en 1066. Il était du sang de saint Charles de Blois, duc de Bretagne. Il était le dernier du nom.

D'après les statistiques les plus sérieusement faites, le nombre des prêtres mobilisés est

d'environ 25 000. Ils sont où la loi les a voulus, les uns dans les troupes combattantes, à titre de combattants, ce qui est contraire au caractère sacerdotal, les autres dans les formationssanitaires. Parmi ceux qui ont été versés dans les régiments, et qui sont à peu près au nombre de 13 000, on comptait à la fin de l'année dernière, 1 165 morts pour la France. Dans l'ensemble, et à la même époque, 1 161 avaient été décorés de la Légion d'honneur, de la Médaille militaire ou de la Croix de guerre. L'Ecole des Beaux-Arts a perdu 119 élèves; l'Ecole normale supérieure, 87. Toutes nos grandes écoles, enseignement d'Etat, enseignement libre, ont été décimées pour la patrie. Une bravoure naturelle, la A^olonté de donner l'exemple, ont haussé le cœur de cette jeunesse jusqu'à la joie de se sacrifier. Dans le Bulletin de guerre des facultés catholiques de Lille, que j'ai là, sur ma table, depuis quelques jours, j'ai comptr 79 victimes. Paris n'est pas plus épargné, ni Angers, ni Lyon, ni Toulouse. Le chanoine Fonssagrives, l'aumônier si connu du Cercle catholique du Luxembourg, rencontré hier, me disait que parmi les étudiants inscrits à la Con-

férence Ozanam, et qui devaient rentrer en novembre 1914, plus de la moitié sont morts, et que le bureau est composé de blessés. Demandez à l'état-major de l'Association de la jeunesse catholique, combien des siens ne reviendront jamais prendre part à ces conseils, dans lesquels une seule question, toujours nouvelle, est agitée : comment élever l'esprit de nos amis et de nos frères du peuple de France vers le premier bien qui est la vérité, romment l'aider, comment le défendre contre les profanateurs de sa noblesse "et de sa vocation? Des 14 membres dont se composait le Comité régional de Paris, 9 sont morts, et dessés gravement, Cependant, ces jeunes hommes tombés au

kvice du pays, tous ceux-là et combien d'auîs, vous les calomniez, ô malheureux qui ne

Ivezpas ce que vous avez perdu!

P'ai là, sous la main, un recueil d'adresses

)ndaines. Cette année, le Tout Paris a fait

"^"imprimer en caractères noirs les noms de ceux

qui sont morts pour la France. Ouvrez donc le

volume, et regardez combien il y en a, de ces

inscriptions funèbres, et de ces morts auxquels

on a gardé leur place parmi les vivants !

Il faut être sans esprit et sans cœur pour propager, pour accepter seulement une calomnie qui tend à diviser et à salir la France. J'ai dit qu'on ne devait pas hésiter à poursuivre les coupables. Déjà plusieurs ont été condamnés par les tribunaux. Tel, hier encore, le Populaire du Centre. On doit aussi propager les livres, — ils sont nombreux, — qui montrent quel beau rôle ont eu et continuent d'avoir les catholiques, et particulièrement le clergé, pendant la guerre.

Une autre propagande utile serait la propagande par l'image. Les estampes, les photographies, les albums ne manquent pas non plus. J'ai déjà signalé les recueils publiés par le Comité d'écrivains que préside Mgr Baudrillart. Je veux recommander aujourd'hui la très jolie chromolithographie éditée par Sornin, 7, rue Cassette , d'après un triptyque peint par M. Fournier-Sarlovèze, et qui représente, sur une même feuille, les brancardiers pendant l'incendie de la basilique de Reims, la messe au front, les obsèques d'un soldat dans un village bombardé.

Ce n'est pas tout ce qu'il faut faire. La paix publique ne doit pas être défendue seulement par les particuliers ; elle est avant tout, sous la sauvegarde du président de la République et des ministres. Qu'ils donnent des ordres : les préfets multiplieront les protestations et les avertissements. La loyauté est ici engagée.

Je dirai même qu'un ministre intelligent de l'instruction publique, — pourquoi ne serait-ce pas M. Painlevé? — ferait une belle chose, et bien utile, en recommandant aux instituteurs et aux institutrices de prémunir l'esprit des enfants contre une tentative de désunion dont nos ennemis se réjouiraient, si elle demeurait libre. Il n'est pas nécessaire de faire entrer ces petits dans le secret des tristesses qu'ils apprendront trop tôt, mais quelle leçon d'histoire, quel enseignement de fraternité pourront-ils jamais recevoir qui vaille celui-ci : Mes enfants, la France est en péril, mais rassurez-vous, elle est aimée, elle est défendue par tous ses enfants?

22 Février 1916.

La guerre, en mettant tout le peuple de France, les jeunes hommes, les jeunes filles, les maris, les femmes, les mères, en présence des plus grands devoirs et des plus grandes douleurs, a fait apparaître tant de vertus et tant de ressources de toutes sortes, que les nations en demeurent surprises. Pour ne rien dire qui puisse blesser, car cette pensée est loin ne moi, je dirai qu'elles nous jugeaient sur l'Officiel. Et, tout à coup, elles ont aperçu ce que les grandes crises peuvent seules révéler : les âmes elles-mêmes agissantes et parlantes, des milliers et des milliers d'êtres

humains, anonymes, inconnus, que personne ne représente et ne cache plus dans la tourmente, mais qui composent eux-mêmes l'histoire de chaque jour, avec leur sang, avec leurs larmes, avec leur dévouement, avec les mots qu'ils n'ont pas préparés.

L'un des plus beaux documents de cette histoire, je l'ai dit plusieurs fois, ce sont les lettres. Elles sont innombrables, celles qui honorent la France, et qui n'ont point été écrites pour être publiées. Nous en sommes venus à ce point de négliger, par nécessité, la plus grande partie de cette richesse, et de ne

Élus citer, soit de nos soldats, soit de leurs àrents, que les choses toutes belles, où notre k-ance est évidente et parfaite.

C'est pourquoi je veux faire connaître aux lecteurs de YEcho de Paris, et commenter brièi vement, une lettre écrite par la jeune veuve d'un quincaillier, qui s'était établi dans un gros village de l'Ouest, et qui a été tué, il y a quelques mois, à son poste de combat. Elle est adressée à une de mes proches parentes. Je la copie, sans changer une syllabe, coupant seulement quelques phrases, car elle est un peu

longue. La femme qui l'a écrite a été instruite par les Sœurs; elle a épousé, de bonne heure, un honnête homme, intelligent et qui réussis-, sait ; elle élevait deux enfants ; elle sortait d'une vieille race rurale et chrétienne, habituée à méditer la vie et la mort : et, à cause de tout cela, dans l'épreuve, elle s'est trouvée supérieure,... et elle ne le sait pas. J'espère ne pas le lui apprendre.

« Chère Madame, pardonnez-moi d'avoir tant tardé à répondre à votre affectueuse lettre. Combien cependant tous, si malheureux, avons trouvé bon d'avoir de réels et si bons amis, et que ces sympathies si vraies, venant de cœurs ayant souffert beaucoup, ont cicatrisé notre plaie, pour toujours cependant vive et profonde.

» Oh! oui, chère Madame, nous sommes éprouvés, mais croyez-nous non désolés mais résignés, plus que jamais, à la volonté du Bon Dieu. Je vois ma tâche si lourde que, chaque matin, ayant la joie de recevoir le Pain qui m'est si nécessaire, je dis au Bon Dieu et à la Mère des Douleurs : Donnez-moi du courage

pour S4- heures, que votre volonté soit faite y et à demain autant!

» Il nous reste un ouvrier formé par mon bien-aimc Jean. Un ami intime de mon mari, réformé jusqu'ici pour une jambe trop courte, se charge de l'apprentissage de mon cher petit Jean. Donc, nouvelle séparation, et combien pénible pour nous! Mais c'est son intérêt. Jeanne, si Dieu veut, apprendra aussi un métier.

» Pour moi, Madame, ma vie est, désormais, peines et devoirs. Puissé-je, vos prières et Dieu aidant, arriver à ne pas y faillir. Hélas! Madame, je n'avais jamais pleuré, jusqu'ici. Sa mort me fait peur. Elle a été si prompte! Etait-il prêt? De bonnes amies m'ont offert des images, je vous en envoie une. »

Remarquez d'abord ces sentiments d'affection et de confiance, quelquefois trompeurs, je le veux bien, mais ici tout à fait sincères, entre personnes de conditions différentes. C'est que le cœur est pareil. On se connaît depuis longtemps ; on s'est vu vivre l'une l'autre; l'une qui revenait de l'école, l'autre qui

rentrait dans sa maison, aux portes du village, et qui se détournait pour dire : « Bonjour, mignonne, tes parents vont bien? » La longue habitude fait comme une parenté; avant qu'elle fût mariée, la petite savait que les âmes maternelles rassemblent toujours autour d'elles une famille agrandie. Dans les mauvais jours, comme on y revient vite! Affections bienfaisantes, affections nécessaires à la paix publique et au bonheur de chacun! Et cependant, il y a des hommes qui travaillent sans cesse à les briser.

Un seul mot m'a étonné, parce qu'il n'est pas de la même lignée que le reste de la lettre : « Mon bien-aimé Jean ». Ni la mère probablement, ni la grand'mère sûrement n'auraient dit cela. Elles auraient dit : « Mon ami, mon mari, mon époux ». Je ne sais quelle extrême pudeur défendait ce peuple bien né contre les superlatifs même tout légitimes.

Mais voyez ce joli souci de ne pas faire la femme du monde, et de ne pas dépenser vainement l'argent gagné à deux, pour Jean et Jeanne : « De bonnes amies m'ont offert des images...» Je l'ai dans mes mains, cette image. Elle ressemble à beaucoup d'autres ; elle porte,

L UNE D ELLI5S. 263

au verso, imprimées, des pensées pieuses, et, parmi, une belle phrase patriotique de Maurice Barrés. Mais la jeune femme qui l'envoie s'excuse, elle fait preuve d'une finesse, d'un tact que personne n'enseigne, qui ne peut venir, en toute condition humaine, que de la race, et du travail secret d'un esprit sage.

Voyez ce souci de l'enfant, cette manière de l'aimer, non pour soi, mais pour lui, ce bon |. sens qui fait que la mère ne songe pas même i un instant à ces professions sans avenir et sans liberté vraie, bureaux, chemins de fer, octroi, dactylographie et le reste, mais choisit, avec un sûr amour, pour Jean et pour Jeanne un métier, et pour Jean celui du père. Admirez surtout la qualité du christiasnisme. Vous êtes ici en présence d'un fait d'une haute signification. Pas de sensiblerie, de la douleur seulement, des mots brefs, oîi tout est contenu. L'esprit a déjà mesuré sa peine; elle lui est donc déjà soumise, et il la domine : « Je n'avais jamais pleuré jusqu'ici... ma vie est désormais peines et devoirs ». Aucune fausse consolation; vue droite; connaissance du secours nécessaire : le Pain qu'elle reçoit

chaque matin. Aucune illusion non plus sur les forces humaines, même soutenues. Cette femme d'un bourg de France sait, par expérience, que les plus grands courages sont faits de perpétuels recommencements. Elle s'ajoute, comme une preuve, à toutes les preuves de cette vérité que j'ai dite plus d'une fois : les seules consciences fortes que j'aie observées étaient celles qui connaissaient leur faiblesse, et, chaque jour, la réparaient. Humble sentiment, qui lui inspire cette prière admirable : « Du courage pour 24 heures, et à demain autant! »

Il est possible que tous ceux qui voudront bien me lire ne me comprennent pas dans la conclusion que je vais dire, et soient portés à croire que j'exagère un peu. Je dirai cependant, parce que j'en ai l'entière conviction, que de telles âmes sont l'une des plus puissantes raisons d'espérer que la France, après la guerre, sortira de cette époque de dissensions intérieures qui a bien trop duré. Elles sont partout répandues. Le nombre s'est singulièrement accru, dans ces dernières années, des hommes et des femmes qui n'ont pas seule- ■

ment des aspirations morales, mais qui vivent leur foi entièrement. Il s'augmentera de beaucoup d'hommes qui, dans le danger du combat ou la solitude de la tranchée, auront aperçu toute la vérité religeuse et toute la vérité française. Un jour viendra certainement où ce pays verra se lever et saluera quelques hommes d'Etat véritables, capables de calculer les forces, de les classer selon leur pouvoir de mort ou de résurrection, d'égoïsme féroce ou de charité, d'étroitesse ou d'intelligence ouverte. Ils comprendront que si la persécution, qui a ruiné bien des âmes faibles et beaucoup d'œuvres utiles au peuple, a néanmoins abouti à la création d'une élite invincible, elle doit cesser. Condamnée par les ruines qu'elle a faites, elle l'est aussi par la floraison de vertus que les ennemis de l'Eglise n'ont pas semées, mais qui naissent, selon des lois très anciennes, de la douleur et de l'humble patience.

Dans cette lettre d'une femme de la campagne, j'aperçois une puissance idéale qu'il ne faut jamais avoir contre soi.

27 Février 1916.

Plusieurs fois, j'ai dit qu'après la guerre l'esprit de la masse serait changé, ou que, du moins, les éléments nécessaires pour ce changement apparaîtraient et commenceraient d'agir. Il y faut revenir, à cause de l'importance de la proposition, et des conséquences innombrables qui s'y trouvent enfermées.

Combien, parmi les hommes qui ont réfléchi pendant la terrible épreuve, continueront de réfléchir après qu'elle aura passé, ou simplement resteront fidèles aux vérités de tout ordre aperçues pour la première fois? Combien oublieront et seront repris par la faiblesse

ancienne, imprévoyants comme s'ils n'avaient jamais, ci aucun moment de leur vie, compris autre chose que l'immédiat intérêt? On peut différer d'avis et il n'importe guère. Un fait capital est là, un événement sans précédent s'est produit dans l'existence de tous les hommes jeunes ou encore jeunes qui sont nés sur le sol de France : depuis dix-huit mois, ils ont eu le temps de penser. A quoi? A tout. Ils ont eu, auprès d'eux, des exemples de toutes sortes, bons, admirables, médiocres, mauvais. Ils ont connu des hommes qu'ils n'avaient pas fréquentés, dont ils se défiaient peut-être. Ils ont senti le poids des fautes commises par ceux qui devaient préparer la nation, et qui se sont bornés à nier les guerres futures. La grande maîtresse des méditations, la souffrance, ne les a pas quittés. Bien des jugements secrets ont été prononcés; soyez sûrs qu'il y en aura de définitifs.

Je veux montrer aujourd'hui comment la guerre a fortifié, dans leurs convictions, les hommes que le spectacle de la paix avait instruits déjà, et comment elle a mûri, et avec quelle rapidité, la pensée des jeunes chrétiens.

Voici d'abord un fragment d'une lettre écrite par un soldat, propriétaire cultivateur, à l'un des six frères qui sont, comme lui, sous les armes. Sept frères soldats! Quelle louange déjà, pour cette famille où l'intelligence, la probité, l'initiative sont de tradition! C'est donc la parole réfléchie d'un des représentants les plus authentiques de la race que vous allez entendre.

« La majeure partie des Français s'est laissé berner par de beaux parleurs, par des hommes dont la plupart n'étaient avides que de fortune et d'honneurs. Sous prétexte d'amener de grandes réformes, d'améliorer le sort des malheureux, ils nous ont conduits dans le gouffre... Nous, du moins, nous pouvons nous consoler par la pensée que nous avons toujours soutenu les gens honnêtes, et par conséquent la bonne cause : nous continuerons, plus fermes que jamais, si nous avons le bonheur de survivre à celte odieuse boucherie. Et puis, pour finir, nous avons l'espoir bien grand que la justice, qui a été tant sabotée sur cette terre, régnera quand nous la quitterons. »

Vous entendrez maintenant la parole, vous

devinerez l'âme d'un tout jeune homme, Marcel Gaveyron, né à Ugine, en Savoie, le 2o septembre 1893, caporal au 30° bataillon de chasseurs alpins, cité à l'ordre du jour pour « son entrain endiablé », mort à l'assaut d'une tranchée allemande, d'une balle au front, le 20 juillet 1915. Ses lettres vont être publiées, en une brochure de propagande, par l'Imprimerie Commerciale, à Annecy.

Ce n'était qu'un petit comptable, élève des écoles primaires, engagé aux chasseurs alpins dans l'année qui a précédé la guerre. Pas de fortune, peu d'instruction, peu de relations, pas même le délai nécessaire pour donner sa mesure : il semble bien qu'il dût être sans action et sans gloire. Quelle erreur! Chacun de nous, si petit qu'il soit, est une force presque illimitée. L'unique condition est d'être de bonne foi et de bon vouloir.

D'abord, il aimait la France pour toutes les raisons naturelles qu'un Français a de l'aimer; ils les connaissait, il en sentait la justesse et le pouvoir. Il aimait aussi la patrie parce qu'un devoir supérieur le commande et qu'il la voyait toute rayonnante d'une lumière divine. A peine

la guerre est-elle déclarée, il aperçoit nettement le caractère de cette lutte, qui échappe à de plus savants et à de plus puissants que lui. Il comprend qu'elle est la croisade nouvelle de la civilisation chrétienne contre la barbarie païenne, et il s'écrie : « Cela m'importe peu d'être soldat ou officier, pourvu que je serve ma patrie et mon Dieu de toutes les forces qui sont en moi, et que je meure, si Dieu le veut, en pleine bataille. »

Tout est là. Il a pensé ainsi dès le premier jour. Et l'ascension commence. Elle ne s'arrête point. D'une lettre à 1 autre, on suit l'esprit en marche. Il est interrogateur, clair, logique, tout français. La guerre, pour lui aussi, est une occasion de méditer. Trois maîtres l'y encouragent : une Imitation de Jésus-Christ trouvée, au cours d'une patrouille, dans une ferme abandonnée; un « parrain de guerre », ami précieux dont le nom ne nous est pas révélé, et le danger, qui est un autre ami. Avec eux, il examine son jeune passé. Il devine les insuffisances et les préjugés de son éducation; il lit; il revise les jugements de son milieu; il formule, en termes brefs et

souvent heureux, l'aspect nouveau que prennent les choses qu'il croyait savoir. Ohservez la plénitude de sens de ces phrases que j'emprunte aux lettres, çà et là :

« N'ai-je pas autant de mérite à faire mon devoir comme caporal qu'autrement?

» Renaissance, Réforme, Révolution, vous n'êtes pas des jalons de l'évolution de la civilisation, mais des étapes vers la négation de Dieu.

» La guerre a une influence hienheureuse sur moi. Plus cela va, plus je suis indifférent à la mort. Une vie compte peu, parmi les mille vies qui font la France immortelle.

» J'ai quitté l'école primaire avec mon petit bagage de sophismes et d'idées fausses. Les jeunes cerveaux se laissent si facilement griser par l'erreur! Ceux qui ont un fonds de religion

conservent, mais en gardent une conception Dieu pire peut-être que l'hostilité. On ne

^nnaît, de l'histoire de son pays, que la

kiode qui commence en 1789. Le reste :

irbarie, autocratie, inquisition. Vous voyez "que l'erreur a des racines profondes. J'ai jeté, morceau par morceau, mon bagage par-dessus bord.

» Il veut faire de moi un semeur d'idées saines. Après la guerre, la France en aura bien besoin... Si, dans ses desseins, Dieu me préserve et me rend à ma chère maman, je fais vœu de consacrer ma vie à cet apostolat. »

Ah! que je l'aurais aimé, ce jeune homme que je ne connaîtrai jamais! Je l'imagine, coiffé de son béret d'alpin, svelte, agile, avec un visage d'enfant décidé, des yeux qui regardent droit, comptent les hommes de l'escouade, s'assurent que tout est en ordre, et, apercevant un ami, rient tout à coup. Voilà nos meilleures forces pour demain, ceux qui ressemblent à celui-là! Voilà nos amis : des inconnus, des ardents, de purs Français, venus de toutes les familles et de toutes les professions, confirmés dans leur foi ou éclairés par les leçons de la guerre, et qui, ayant libéré la France de l'ennemi, s'opposeront au désordre, et travailleront à la reconstituer.

5 Mars 1916.

Je connais, depuis leur enfance, dans un bourg de la Mayenne, deux jeunes ouvriers. Je ne les vois pas souvent, bien que j'aie plaisir à les retrouver : mais, comme disait l'un d'eux, « nous nous voyons par lettres », et nous sommes amis. Une année environ tvant la Grande Guerre, j'eus l'occasion de

mcontrer l'aîné. Il était employé, comme son

ire, dans une usine et gagnait à peu près Inq francs par jour. Il me dit : t Je vais

irtir pour le régiment; bientôt, nous y serons tous deux. Ce sera dur pour la grand'mère qui est, comme vous savez, toute notre famille

vivante. Alors, depuis trois ans, Auguste et moi, nous avons 77iis de côté, pour qu'elle ne manque de rien pendant notre absence. Je, vous assure qu'on a eu du mal. Enfin c'est fait. — Combien avez-vous? — Douze cents francs. Et nous pensons pouvoir y ajouter trois cents autres francs, un peu plus tard. Elle aura de quoi, qu'en dites-vous? »

Il disait vrai, je puis en témoigner : car c'est moi qui ai été chargé de déposer l'argent dans une banque.

Je n'ai pas l'intention de louer ces deux jeunes hommes, — qui sont en ce moment à la guerre, — ni de prétendre que ce qu'ils ont fait soit toujours possible. Il a fallu des circonstances favorables, et, tout d'abord, deux êtres d'élite. Tout ce que je veux retenir, c'est qu'ils avaient constitué un capital, qu'ils possédaient un dépôt en banque, qu'ils étaient donc, essentiellement, des propriétaires, de ceux contre qui s'acharneat les divers systèmes socialistes, coalitions de jalousies aussi vieilles que le monde, primées dans les concours électoraux, encouragées par des conférenciers, des journalistes, des théoriciens secs ou papelards,

des orateurs tonitruants, des clabaudeurs de tout rang, depuis le gréviste de profession jusqu'à l'ancien ministre également de profession, et souvent par des lois.

N'estimez-vous pas qu'il faut être dénué de la vertu d'humanité, pour s'attaquer à un bien si légitime et si difficilement obtenu? D'une autre qualité, qui est le souci d'encourager le travail et l'épargne? D'une autre encore dont on peut dire qu'elle est la première qualité d'un homme public : la constante pensée de l'avenir dans l'organisation du présent? Or, la plupart des fortunes n'ont pas d'au-tre origine, lointaine ou proche, que celle des douze cents francs de mes amis : je parle des fortunes régulières et avouables. Comment expliquer tant de cris, tant de projets d'usure ou de confiscation, tant de mainmise déjà sur Je travail épargné, sur ce qui représente, en ime, l'effort personnel, l'intelligence personne, le sacrifice personnel, sur un salaire que lomme a défendu contre soi-même, et que Stat convoite aussitôt? De quel droit?

On s'en tire allègrement dans les réunions publiques, ou dans une certaine presse, qui en

a les habitudes, le battage et la langue. On distingue les petits et les gros. Voler les petits, ce serait affreux, dit-on, — on pense plutôt que ce serait dangereux; — voler les gros, c'est tout profit, et si aisé : ils se défendent mal, ne sont point défendus par ceux qui possèdent moins, et, fussent-ils les plus honnêtes gens du monde, les plus dignes d'estime et les plus bienfaisants, passent pour ennemis du bien public s'ils soupirent seulement. De pareils arguments, composés pour des benêts par des coquins, ne trouveraient guère preneur, si les hommes réfléchissaient toujours quand leur parti les pousse. On peut tirer cent preuves de l'économie politique, de l'histoire, de la politique, pour établir l'utilité, la nécessité même des grandes fortunes dans une nation, mais leur légitimité n'est point autrement fondée que celle des petits patrimoines. Si deux est légitime, quatre l'est aussi. Celui qui veut piller, et qui prend deux sur quatre, sera promptement tenté de prendre un sur deux, et le plus pauvre ouvrier, qui a placé quelques centaines de francs à la caisse d'épargne, devrait jeter les hauts cris en voyant qu'on

s'attaque au million de son voisin. Parfois j'entends dire : « Nul comme une carpe »; cependant, si l'on venait dire, aux carpillons d'un étang : a Mes petits, n'ayez pas peur du brochet : cette année, il ne mange que les gros », j'ai peine à croire qu'ils feraient comme les hommes, et je pense qu'ils auraient peur. Est il vrai même que les pauvres, ou, si l'on veut, les très médiocres riches ne soient pas atteints par les lois excessives, fiscales ou autres, qui dévorent la propriété? Supposez qu'un brave homme, ayant travaillé toute sa vie, et qui n'a pas d'enfants, veuille léguer son champ, sa vigne ou quelques obligations de chemins de fer, à un de ses camarades de labeur, et demandez à un notaire quel prélèvement scandaleux, quelle confiscation véritable, sous des noms divers et respectables, opéreront

Is agents de l'État?

Je dis ces choses parce que nous sommes à loitié sous le régime socialiste, peut-être aux ois quarts, et qu'un bon nombre de Français ne s'en doutent pas, ou n'en voient pas le danger. Il s'en faut, d'ailleurs, que le socialisme ne menace que la propriété : il prend

l'âme d'abord, et la réduit singulièrement. C'est un règne affreux que le sien, et d'une hypocrisie consommée.

Pensons-y tous. Nul autre ne ramènerait les hommes aussi près de l'esclavage. Absorption de toutes les forces individuelles par l'État, cela signifie : de toutes les forces individuelles au profit de quelques-uns. Car toute démagogie est une oligarchie. Ceux qui en doutent n'ont qu'à regarder.

JEAN DU ROSEL

7 Mars 1916.

^ C'est un jeune, qui a été tué, lui aussi, pour la défense, l'honneur et la réconciliation de la France.

Je n'aurais peut-être pas parlé de lui s'il n'était nécessaire de répondre, par des faits et

■ikore des faits, aux tentatives de désunion que multiplient quelques Français demeurés dans leur passé, et très indignes du temps que nous voyons et que nous vivons.

Les du Rosel de Saint-Germain sont une vieille famille normande. Trois frères de cette race militaire, nés dans la paroisse de Saint- Germain-du-Crioult, étaient aux armées en 1914

et jusqu'aux deux tiers de 1913, Depuis lors, il n'y en a plus que deux. Le plus jeune, Jean, lieutenant au 228' régiment d'infanterie, était blessé le 11 juin dernier. Transporté dans un hôpital du Pas-de-Calais, il écrivait, à un de ses amis qui m'a communiqué le billet : « Ma compagnie a eu l'honneur de former la tête du régiment. Mes gars ont été superbes, mais je crains qu'en me voyant tomber leur élan n'ait été un peu ralenti... Je serais tranquille si je savais ce qu'ils sont devenus après ma blessure. » La pensée de ses « gars normands » ne le quitte pas : signe de vocation militaire, de la bonne, de la vraie, qui ne se reconnaît point au goût de l'autorité, mais à la belle estime pour les compagnons d'armes. Peu de jours après, il a de leurs nouvelles : « Ils sont gentils au possible. Ils m'ont écrit des lettres charmantes et pleines de cœur; ce serait une faute, une grande faute de ne pas retourner avec eux au plus vite. » Pour obtenir la permission de repartir, il tourmente le chirurgien, le médecin, les infirmières. A peine guéri, la jambe encore traînante, après « cinq semaines d'absence », comme il dit, on signe enfin sa feuille de route.

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« Me voici revenu au front. Le colonel me remet le commandement de ma compagnie, et me fait la surprise d'une citation à l'ordre du jour... Je viens delà recevoir. J'en suis très fier, et ai réuni immédiatement mes hommes pour leur en faire part, car c'est eux en partie qui l'ont méritée, et l'honneur qui m'est fait doit rejaillir sur leur personne. Les pauvres petits m'ont fait une réception inoubliable, surtout lorsqu'ils ont appris que je reprenais le commandement que j'avais été obligé de laisser, dans cette nuit du Labyrinthe où tant d'entre eux sont restés... Le jour où j'ai pris mon commandement, il y avait une marche très dure ; les hommes se sont concertés : a Aujourd'hui, personne ne doit rester à » l'arrière; il faut faire honneur au petit lieu- » tenant. » C'est ainsi qu'ils m'appellent entre eux... A l'arrière, tandis que les autres compagnies avaient laissé bon nombre des leurs, moi je n'avais que trois malades. En saluant le drapeau à leur tête, j'avais des larmes aux yeux. Ils se "redressaient, malgré la fatigue, pour me demander si j'étais content. »

Le 27 septembre, à l'assaut de la butte de

Tahure, ce jeune officier digne de sa noblesse, clief à la fois et compagnon, était frappé à mort.

Puissance bienfaisante et naturelle, qui ne doit pas être de guerre seulement, cette influence qu'un homme bien élevé, instruit, cordial et brave, exerce sur ses compagnons de route! Le grade y ajoute, mais ne la crée pas. Nous connaissons tous des simples soldats, des sous-offîciers qui prennent autour d'eux un ascendant rapide, que le droit de commander n'explique pas. Lorsque les deux titres sont réunis, l'autorité est parfaite : imposée et consentie. Voyez comment s'obtient la confiance des hommes, et comment grâce à elle, chacun est plus heureux et la France mieux servie. Ce jeune officier connaît les soldats qu'il doit conduire au combat, avec lesquels il vivra dans la tranchée, en attendant. Ils sont de son voisinage, tout au moins de sa région. Il sait leur humeur, leurs traditions, leurs défauts, et avant tout ce cœur défiant, et défendu par cent préjugés, mais souffrant de l'absence et capable de générosité, qu'il faut plaindre, qu'il faut atteindre, qui ne résiste point au clair dévoue-

JEAN DU ROSEL. 283

ment fraternel. Par la guerre, il est mêlé avec eux, obligé de veiller sur eux, leur nourriture, leur santé, leurs armes, leur sécurité, leur âme elle-même qu'il faut remonter, encourager, consoler. Il doit l'exemple, à tout moment, et pas seulement celui du courage : tout l'exemple, sans quoi il ne serait pas un chef complet et ne serait pas le chef très aimé qu'il a été. La troupe ne fait qu'un. Sans eux que serait-il? Et sans lui, quelle poussière qui s'égaillerait au danger!

Vérité en tout temps. Que ceux qui reviendront profitent de la leçon qui passe, non pour eux, mais pour le pays qui ne peut vivre si les forces destinées à s'unir demeurent étrangères les unes aux autres. C'est peut-être plus difficile de vivre que de mourir ensemble. Mais la méthode est la même de servir sa patrie. Vivre au plus près, ne pas s'isoler, comprendre tout ce qui manque et tâcher de le donner, prendre sa part de toute misère qui crie, aider ceux qui n'ont ni le temps, ni les appuis, ni souvent le discernement qu'il faut pour se défendre contre les ennemis innombrables de la récolte, et de l'avoir, etde la profession, et de la paix publique,

et des âmes surtout : en vérité, les rôles ne diffèrent que bien peu, dans la paix et dans la guerre.

Il faudra que chacun s'en souvienne demain.

19 Mars 1916.

J'ai entre les mains tant de lettres de soldats, émouvantes, belles, ou simplement jolies, que, ne pouvant les publier en entier, j'ai pris le parti de citer aujourd'hui des fragments de plusieurs d'entre elles. Les unes m'ont été adressées directement par l'auteur, les autres me sont confiées par des parents ou des amis, qui ne veulent pas, — ils n'ont pas tort, — que trop de mots soient perdus qui pourraient trouver place dans le grand poème héroïque écrit par les vivants et les morts.

D'un artilleur :

a Je dors bien dans mon nouvel abri. Il y

fait frais. La nuit, quand je me réveille, je vois les étoiles à travers le toit. Ça distrait. »

D'un territorial :

« La guerre, c'est la vie au grand air. Avec tout ça, voilà quatre jours que je ne me suis lavé. Quant à se déshabiller, faut pas y songer : ça fait de l'avance pour le matin. »

D'un blessé :

« Je n'ai plus guère de menton. Eh bien! quoi? Après? Je ne travaille pas avec ma g... je suis jardinier! »

D'un grognard :

« Je veux bien me faire tuer pour les vieux, les femmes, les gosses : ce qui me dégoûte, c'est de penser que je peux me faire tuer pour des embusqués. »

D'une jeune fille à son fiancé :

« Tu as dû apprendre que nous avions été bombardés, il est tombé un obus devant chez nous, à la rue Haute. Nous avons tous les carreaux cassés.., tu sais, on ne s'émotionne pas,... il ne faut pas te tourmenter,,., ce n'est rien, c'est de l'ouvrage pour les vitriers... »

D'une femme à son mari :

« Tu ne me dis pas si tu dis chaque jour

une petite prière? Je voudrais que tu me répondes. Tu n'as pas honte, pourtant, mon chéri, de me parler de Celui qui nous protège ? »

D'un soldat qui a vécu aux Etats-Unis : « Cette vie de dangers et de continuels sacrifices a forcément déteint sur nous et changé un peu notre mentalité. Nous percevons mieux l'intérêt général, mais négligeons plus les sentiments individuels, et si je n'avais pas peur de vous paraître un peu drôle, je dirais que nous avons été amenés progressivement à moins penser à nous-mêmes et à n'avoir en vue que le but noble et glorieux pour lequel nous combattons... J'ai trop souffert pour la France, pour ne pas avoir appris à mieux î'aimer... Je m'y suis si profondément attaché que plus jamais, je crois, je ne la quitterai. »

D'un colonial, dans le civil, cultivateur : « Je crois que nous allons partir du côté de Verdun, pour leur donner un petit coup de main. »

D'une mère, première lettre à son fils soldat : «Tu m'avais reproché, t'en souviens-tu? de

t'avoir mis au monde trop tard, trop à distance de la vie de tes aînés. Et pour cela, mon enfant bien-aimé, je n'ai pas voulu te refuser de partager avec eux le plus grand, le beau devoir d'une vie d'homme. Sois heureux, sois fier de ton pays et de toi-même. Que je sente ton âme joyeuse et forte, et toutes mes larmes seront payées. Ne pense pas à mon chagrin, mais à tout mon amour qui veille plein de tendresse et d'espoir près de toi.

» Si tu vois autour de toi des soldats pauvres ou sans famille, pour lesquels je puisse faire n'importe quelle chose, ne manque pas de me le dire. — En revanche, mon cher petit, garde-toi, je t'en supplie, de l'influence que tu pourrais subir de camarades douteux. Ta personnalité doit s'affirmer et grandir dans ces heures graves. Sans qu'il y paraisse, fais dans ton âme un coin secret, intangible, où rien n'atteigne la loi morale, les traditions de tous les tiens.

» Tu es, vois-tu, le benjamin de la famille, et le plus mien de tous mes enfants, puisque le plus jeune, le plus près encore de mes tendresses maternelles.

» Mon beau soldat, je t'embrasse lon<i;uement, d'un baiser où vit tout mon cœur. »

D'un peintre en bâtiment :

« On n'est plus, à présent, comme on était auparavant. Lorsque j'ai vu ce que c'était que la guerre, j'ai pensé qu'il fallait donner quelque chose pour la France, et j'ai dit : « Tenez, mon » Dieu, prenez mon bras gauche; il me res- » tera le droit pour travailler ».

D'un permissionnaire alpin ;

« Six jours, ça n'est pas long! Deux jours de plus pourtant, on n'aurait pas pu s'en aller! Heureusement on va retrouver sa famille du front. »

Lettre d'un sous-lieutenant à sa mère, après la mort du frère aîné, tué à l'ennemi :

« Relisez les lettres, d'un si beau souffle patriotique, qu'il vous a écrites depuis le début de la guerre ; vous y verrez qu'il avait, comme moi, fait le sacrifice de sa vie pour le bien de son pays, et que son seul chagrin, au moment de vous quitter comme au moment de sa mort, ne pouvait être que la douleur des siens.

» Ne lui faites pas cette peine et ne me la

faites pas à moi non plus, si la victoire de la France vous coûte un second fils. Il vaut mieux, mourir jeune, après une vie de devoir et de sacrifices, que d'errer inutile sur cette terre pendant de longues années. Ah! je sais bien que sa vie, à lui, n'aurait pas été inutile, je connaissais trop son cœur! Mais Dieu a décidé. Pleurons-donc l'aîné de la famille, mais pleurons-le sans amertume et sans révolte. Disonslui : merci, et au revoir! Cette pure victime ne fait qu'animer mon ardeur; je continuerai de me battre jusqu'au bout, en première ligne, pour continuer l'œuvre de mon aîné et pour venger sa mort. Si je suis sa trace jusque dans la tombe, nous vous préparerons, là-haut, une place d'honneur, et nos âmes, heureuses de se retrouver, s'uniront affectueusement dans une prière fervente pour notre chère maman. Si la Providence permet, au contraire, que je profite de la victoire à laquelle j'ai si sincèrement travaillé, vous trouverez dans votre second fils l'affection la plus profonde dont soit capable un cœur : je vous aimerai pour deux ! » lÊ

Lettre trouvée dans la capote d'un maréchal des logis de cuirassiers, mort pour la France :

« Ma chère grand'mère, mon cher papa, ma chère maman.

» Pensant à ce qui pourrait bien m'arriver, n'en étant pas plus exempt que les autres, j'ai voulu vous faire ces lettres d'adieu pour vous avertir d'abord, et pour que vos sentiments soient guidés un peu par mes idées personnelles.

» Il faut des victimes dans une guerre : j'ai été choisi; acceptez cette décision d'en Haut, avec soumission et en disant toujours : « Dieu » soit loué ! »

» Que votre vie ne soit changée en rien par le fait de ma disparition... Vous me retrouverez dans notre petit Pierre et dans la personne de ma chère femme, qui sera toujours votre fille dévouée...

» Mes chers parents, ne me pleurez pas, mais, au contraire, soyez fiers de ma mort : la France la vaut bien ! »

.le demande simplement s'il est possible, à un homme de bon sens et de bonne foi, de vouloir encore tarir ou diminuer l'une quelconque des sources, et surtout la première, d'où naissent de pareils sentiments?

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