LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME ET DAUÏUUI
2 Mai 1916.
Un des grands effets de la guerre aura été de faire connaître à beaucoup d'hommes ce qu'ils étaient eux-mêmes et ce qu'étaient leurs semblables. Avant qu'elle n'éclatât, modifiant d'un coup toutes les conditions de l'existence, je me souviens d'avoir déploré, plus d'une fois, ([ue les Français fussent juxtaposés par groupes, ft qu'il y eût, entre ces familles artificielles, si peu de pénétration. On était paysan, ouvrier de la métallurgie ou de la laine, mineur ou soyeux, tanneur ou teinturier, employé de «ommerce ou de grande société, propriétaire
rural, fonctionnaire, avocat, et le reste : mais que les relations étaient courtes et permettaient mal de juger ceux d'à côté, ceux du clan plus ou moins proche, des êtres fraternels pourtant et des amis possibles!
A peine, quelquefois, pouvait-on regarder par-dessus la haie d'épines noires. Individualisme, esprit de jalousie dont vit la Révolution et dont meurent les pays, défiance, défaut d'une large organisation du travail qui montre à chacun sa place et son honneur dans la puissance commune, et aussi, il faut bien le dire, activité trépidante, manque de loisir, rigueur de ces grandes villes contemporaines qui parquent les riches, les demi-riches et les pauvres dans des quartiers différents, et, séparant les habitations, éloignent jusqu'à les supprimer les occasions de rencontre : voilà les causes.
On s'ignorait les uns les autres. En ce tempslà, — ne trouvez- vous pas qu'on parle volontiers des années qui ont précédé la guerre comme d'une époque ancienne? — les seuls juges à peu près sûrs des âmes françaises, c'étaient les vieux missionnaires habitués à