‹ Aujourd'hui et demain; pensées du temps de la guerreChapitre 4 sur 14 · L ENFANT DE PATRONAGE · texte numérisé non relu

L ENFANT DE PATRONAGE

On joue, on plaisante, on parle haut, on s'exerce au tir de la carabine; les aînés boivent un coup de vin ou de cidre. A la tombée du jour, la famille est reconstituée, père, mère, enfants, dans la maison du bourg, ou dans les fermes éparpillées, et distantes l'une de l'autre de la portée de la voix, jusqu'au bout de la paroisse.

Cinq ans, huit ans, dix ans se passent. Les jeunes gens ont grandi. Un bon nombre ont été préservés de l'ivrognerie et de la débauche : et c'est déjà un grand bien, je ne dis pas seulement pour eux, mais pour la France. Elle ne s'est pas assez défendue contre la corruption, et dix mille patronages de plus, dans les années encore voisines de nous, lui eussent été plus précieux qu'une récolte abondante, ou qu'une colonie nouvelle augmentant son empire. Mais il y a un autre bien qui dépasse celui-là. Ces jeunes gens ne resteront pas tous où ils sont ni ce qu'ils sont. Plusieurs, après le service militaire, émigreront dans les villes. Un plus grand nombre oublieront à peu près, ou même tout à fait, le peu de religion qu'ils auront appris. Ces réunions du passé

plus ou moins lointain, où l'on causait avec le vicaire; ces offices auxquels on assistait; ces camarades qu'on n'a pas revus; et plus d'un sentiment, et plus d'une pensée qu'on avait en ce temps-là : tout cela semblera efîacé. Mais vienne une grande douleur; vienne la guerre qui est faite de tant de douleurs assemblées, et tous ils se souviendront. Devant l'épreuve ils ne se révolteront pas : ils se réveilleront de la vie ordinaire, et seront prêts. L'explication religieuse de la soufîrance leur apparaîtra de nouveau telle qu'elle est : mystérieuse, raisonnable et tendre. Ils seront transfigurés, — non pas eux seulement, car je ne limite pas à eux seuls la compréhension de l'épreuve, — mais eux surtout, eux presque nécessairement.

Toutes les puissances de l'âme seront immensifiées, et la patrie profitera de cette acceptation réfléchie de la discipline et de la mort possible.

J'admirais, ces jours derniers, la beauté du langage qu'on peut tenir à ces jeunes hommes. J'avais reçu, parmi d'autres journaux et brochures, un exemplaire d'un Bulletin de patronage, d'un des plus anciens patronages de

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France, fondé à Angers sous le vocable de Notre-Dame-des-Champs. Beaucoup d'iiommes qui furent les pupilles et qui demeurent les sociétaires de l'œuvre combattent pour la France; beaucoup d'autres sont morts, dans ces régiments de l'Ouest, que les Allemands connaissent bien, pour les avoir vus de près, et souvent; des jeunes attendent l'heure de partir. Le Bulletin était donc plein de noms propres, de nouvelles des soldats, de citations à l'ordre du jour, de souhaits et de plaisanteries, et de lignes plus courtes, fréquentes comme un refrain, mêlées à toute cette vie, et qui se terminaient de même : « Mort au champ d'honneur ». A la première page était une lettre du directeur, adressée à son petit peuple dans . l'épreuve, et il m'apparaissait qu'elle faisait grand honneur à celui qui l'avait écrite, et à ceux qui étaient jugés dignes de la comprendre. Et je songeais que, sans doute, elle s'adressait à des hommes et à des jeunes gens nés et élevés dans une ville, mais que le même langage serait entendu des enfants du moindre groupe ouvrier ou rural : car la doctrine est une et les moindres ont leur part.

Que disait ce directeur? Il devait être absent, si j'ai bien compris et sans doute aux armées, lui aussi. Et il disait : « Nos mérites ne se mesurent ni aux talents, ni aux succès, mais aux efforts et aux sacrifices... Il y a des crises d'où on sort un lâche ou un héros, un réprouvé ou un saint. Lorsque la volonté triomphe de l'épreuve, la présence de Dieu se fait plus intime ou plus agissante, et l'âme est couronnée d'une dignité nouvelle... Mais sommesnous prêts? Je ne parle pas seulement de la grande revue finale. Sommes-nous prêts à la visite de Dieu dans la douleur, celle du labeur professionnel, celle du foyer ou de la vie des camps?... Le service de Dieu comprend le service de la famille et celui de la Patrie. La France pourra donc compter sur nous, si chaque jour nous nous entraînons à sacrifier à Dieu nos volontés. Mais, en toute sincérité, que valons-nous? Pensons-nous à préparer nos âmes, pour qu'elles soient fortes, à assouplir nos volontés pour que la répugnance ne les paralyse pas?... Sommes-nous des hommes résignés, qui se contentent de ne pas reculer, ou bien des braves, prêts à marcher de l'avant,

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à s'offrir aux sacrifices? Combien je voudrais que la vie à la société fût une école du sacrifice!... Je vous parle un langage austère, mais vous êtes assez courageux pour le comprendre, et vous savez du reste que la fermeté n'exclut pas la joie. Dans tout ce que j'ai dit, rien ne peut contredire la gaieté de votre jeunesse. Restons joyeux en devenant forts... » Paroles pleines de sens, qui supposent une éducation chez ceux qui les reçoivent, et auxquelles semble répondre, comme un écho parfait oii résonne chaque syllabe, ce passage d'une lettre d'un jeune homme, sociétaire de l'œuvre, séminariste parti pour les tranchées, et qui écrit à son père : « Le champ de bataille n'interrompra pas mon séminaire; il en sera la continuation, et ce sera tout à la fois la pratique de mon christianisme et sa méditation. »

Comment des jeunes gens élevés de la sorte ne seraient-ils pas de merveilleux soldats? Et ces patronages, trop souvent incompris ou combattus dans le passé, comment ne pas voir aujourd'hui, à l'heure du danger, qu'ils étaient et qu'ils sont des œuvres d'utilité nationale? Je dis ces choses parce que la justice veut qu'elles

soient dites, et que les honnêtes gens de toute opinion politique peuvent juger, en ce moment, plus d'un procès que de mauvaises plaidoiries avaient pu embrouiller, mais que la comparution personnelle a rendus clairs et éclatants.

J'ai connu toute ma vie ces jeunes gens des patronages chrétiens, un peu partout, sur la terre de France. Avec eux j'ai causé, joué aux cartes et aux boules, et fait des promenades, et passé bien des heures. Je ne les aime pas seuls dans la jeunesse française, il s'en faut, et j'ai d'autres raisons d'aimer leurs compagnons qui furent moins protégés. Mais j'aime ces jeunes gens de patronage, parce que, tout petits, quand je les rencontrais, ils me disaient bonjour, l'œil brillant et droit, et vite détourné vers le jeu.

Je les aime, parce qu'ils ont, à cet âge même, et quand les lâchetés se préparent et s'annoncent, résisté aux moqueries et quelquefois aux taloches, et fait preuve de fidélité.

Je les aime parce qu'on a pu les appeler, avec une nuance d'absurde dédain, « le bon jeune homme », mais qu'en réalité, lorsqu'on les nommait ainsi, ils étaient déjà des hommes,

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et de l'espèce haute et rare, de ceux qui sont capables de se commander eux-mêmes.

Je les aime, parce qu'ils ont un cœur prompt, sensible au moindre mot, et une politesse populaire, exacte et délicate.

Je les aime, parce qu'il n'ont rien ajouté, dans leur droite jeunesse, aux misères de la France, et qu'ils sont aujourd'hui parmi ses très bons soldats.

Je les aime, à cause de la parcelle de vérité éternelle confiée à leur faiblesse comme elle l'est à la nôtre, et qui ajoute encore à nos fraternités.

s Juin 1915.

J'ai présidé dimanche dernier l'assemblée générale des Publicistes chrétiens et, à cette occasion, j'ai prononcé le discours suivant :

« Nous sommes entre écrivains : si nous parlions en toute simplicité, voulez-vous? Ce serait du te mps de gagné pour vous, pour moi, et de la clarté, et peut-être de l'agrément.

» Vous êtes venus chercher, pour présider la Corporation des Publicistes chrétiens, un homme qui se trouvait déjà lourdement chargé de travail et de tracas, d'années, et quand même de projets. Comment ai-je accepté cette

charge nouvelle, si honorable qu'elle soit? J'ai été touché de votre sympathie, et c'est d'elle, avant toute chose, que je vous remercie.

» Je succède à deux hommes qui furent, à des degrés divers, les créateurs de votre œuvre, le premier l'ayant fondée, le second lui ayant permis de vivre, tous deux l'ayant beaucoup aimée. Le premier s'appelait Quatresolz de Marolles : vieux nom par soi seul blasonné, que portait bien ce mince gentilhomme, qui avait l'âme apparente dans le sourire sans illusion, et dans les yeux pleins d'amitié, des yeux que la prière habituelle, m'a-t-il semblé, comme une eau pure, rendait plus clairs. Il a fondé cette corporation en esprit de foi, et cette marque doit demeurer à jamais la nôtre.

» Après lui vint M. Victor Taunay, il faut dire aujourd'hui le capitaine du génie Taunay, qui collabore en ce moment à la défense du camp retranché de Paris, homme énergique, dont la fidélité et l'expérience furent précieuses pour la sauvegarde de vos traditions et l'accroissement de votre fortune professionnelle. C'est grâce à lui et à notre cher Joseph Mollet, que le Syndicat des Journalistes français a eu sa

part, il y a quelques années, dans les fonds de la Loterie de la Presse, et que vous avez pu établir votre caisse des retraites, si nécessaire aux volontaires de cette profession qui n'enrichit pas les honnêtes gens... du moins jusqu'à présent.

» De même que je vous ai prévenus que je serais tout simple dans mes paroles, je vous demande la permission de ne pas abonder en compliments et bienvenues. Je pourrais citer parmi vous beaucoup d'hommes très notables, en les remerciant du concours qu'ils ont apporté soit au Syndicat des Journalistes, soit au Syndicat des Ecrivains français, double institution que relie, d'un lien tout spirituel, la Corporation des Publicistes chrétiens. Je ne le ferai pas. Nous avons d'autres besognes, et la grande politesse, et la vraie amitié, consiste à dire aux gens comment ils doivent servir.

» Cependant, je ne puis omettre de prononcer trois noms, parce qu'ils sont pour nous des symboles,

» Je dois saluer le R. P. Janvier, le grand conférencier de Notre-Dame, en qui sont accordées l'éloquence et la doctrine, et plus encore, puisqu'il A-^eut bien être l'aumônier de la Corpo-

ration, assister à nos réunions, nous parler comme à des amis, et toujours des questions mêmes qui sollicitent le plus notre esprit, et que, par là, il accomplit un des préceptes qu'il étudie : la Charité; je dois saluer M. l'abbé Collin, ancien directeur du Lorrain de Afetz, un de ceux qui ont combattu pour la F'rance, longtemps avant que la guerre ne fut déclarée, un de ceux qui ont conservé nôtre la terre où nous rentrerons; et vous enfin, mon cher Bourget, qui avez été élu, hier soir, à l'unanimité, président de notre syndicat des écrivains, et qui lui apportez, avec votre nom glorieux, le conseil et l'appui d'un des esprits les plus solides, les plus universels et les plus braves de notre temps.

» Messieurs, il faut que cette journée soit la première d'une période de grand accroissement pour les deux syndicats, et que les jeunes écrivains catholiques qui se battent aujourd'hui pour la chère France, dans les tranchées, sur nos vaisseaux et jusque sur les rivages de l'Empire turc, puissent venir à nous^ en grand nombre. Tous ne savent pas qu'ils trouveront ici des groupements professionnels importants.

déjà anciens, ayant leur organisation, leurs caisses corporatives, et cette force, précieuse et joyeuse, qu'est l'unité de la foi. Ils auront appris, là-bas, la nécessité de la discipline; ils viendront, ayant compris que tout ne sera pas fini avec la guerre, qu'il y aura des fautes à empêcher, des malheurs à prévenir, une France nouvelle à préparer, de vieilles discordes à laisser mourir de faim, et qui seront les dernières victimes de la guerre, les seules non regrettées. Il suffit de s'être occupé, même un peu, de la propagande française en pays neutre, pour comprendre le mal immense que la politique anti-religieuse a fait à la France, non seulement chez nous, et nous le savions bien, mais parmi les nations, et parmi celles-là même qui ne sont pas catholiques. Tous, avec fermeté, avec générosité aussi, nous travaillerons pour la grande paix intérieure.

» Nous demanderons qu'il n'y ait plus de Français malheureux par la faute d'autres Français; que les forces du pays, toutes ensemble, soient employées à réparer les ruines, à soulager les misères, à faire une merveilleuse patrie pour nos enfants. Nous dirons, et les

jeunes, revenus de la frontière, diront avec nous, que tant d'hommes ne sont pas morts pour nous rendre une patrie qui continuerait d'être affaiblie par ses divisions, partagée en oppresseurs et en opprimés. Et croyez bien que nous serons soutenus par des alliés, nous aussi, pour la liberté.

» Pensez à ces lendemains, ne vous en effrayez pas. Non seulement nous aurons pour nous la justice de notre cause et les alliés qu'elle nous amènera, mais les hommes ne sont guère les maîtres dans de tels bouleversements, et ceux que vous pourriez redouter n'ont qu'une puissance bien subordonnée. A quoi? A des hasards qui sont la Providence. Le monde entier sait, de science très sûre, que la carte de l'Europe sera toute remaniée après la guerre, pourquoi penseriez-vous que la carte intérieure, celle des partis et des programmes, ne sera pas modifiée? Elle le sera profondément. Et déjà les signes de changement ne manquent point autour des vieilles coteries, comme on voit le printemps fleurir autour des bornes.

» Ne cessez pas de faire appel à l'équité, à^ la bonne foi, au sentiment de la justice. Traitez

ceux que nous avons eus pour adversaires comme des hommes de qui on peut attendre ce qu'ils n'ont pas donné. Combien de ceux qui avaient parlé contre la patrie se sont fait tuer pour elle! Les épreuves communes sont de grandes guérisseuses aussi. 11 y aura des âmes nobles, qui n'avaient pas compris, avant la guerre, que nous pouvions les aider et que nous pouvions nous aimer.

» Ne vous fiez pas aux petites habiletés. Elles compromettent sans rien obtenir. Elles sont indignes de la grandeur de notre temps et de celle de notre cause. D'ailleurs, vous ne vaincriez jamais l'impiété, même si vous le vouliez, en hâblerie et finasserie. Affirmez notre foi,. en même temps que notre bonne volonté. Ne craignez pas d'aller jusqu'au surnaturel, sans insister, mais sans fléchir. Je crois que la peur de passer pour dévots nous a fait bien du mal. Nous le sommes, dans cette corporation. Il faut le dire, sans sermonner, parce que nous ne devons pas cacher notre recours, et la force qui fait la faiblesse invincible.

» Et puis travaillons, aujourd'hui dans la peine, et demain dans la joie. »

11 Juillet 1915.

J'ai dit ici, tout récemment, le grand service

que les patronages catholiques ont rendu à

la France, en préparant des hommes habitués

aux sports et, ce qui est mieux, au devoir.

beaucoup de soldats m'ont écrit, de la tranchée,

>ur me remercier d'avoir rendu justice au

patro », comme disent plusieurs, ou au

pat' », comme disent les enfants de Paris.

5n vérité, je n'ai pas eu l'intention surtout

iur plaire, mais de montrer, aux esprits de

)nne foi, une institution populaire long-

jmps méconnue et suspectée par les pouvoirs

iblics, et qui, au jour de l'épreuve nationale,

apparaît dans ses fils comme une magnifique pépinière de Français patriotes, disciplinés et débrouillards. Il importe que toutes les sources d'énergie soient signalées et reconnues. Nous devrons puiser à chacune d'elles, lorsque la guerre sera finie, et qu'il faudra refaire le pays. En ce temps-là, que Dieu fera prochain, je l'espère, les hommes et les groupements d'hommes seront considérés d'après le rôle qu'ils auront eu et le dévouement dont ils auront fait preuve dans le danger. C'est pourquoi les enfants des « patros », les vieux et les jeunes, peuvent être fiers, et c'est pourquoi les petits vicaires, revenus des tranchées et des postes de secours, ne seront plus insultés sans être défen dus par quelqu'un du village ou de la rue : « Eh ! dis-donc, toi? Où étais-tu quand celui-ci se battait avec nous, et portait nos blessés sur l'épaule ? Assez causé ! File ! »

Je n'ai pas tout dit sur ce grand sujet, et je me souviens d'avoir à peine indiqué un des traits les plus heureux de ces groupements d'âmes jeunes et venues de partout autour du Crucifix. Les enfants n'y trouvent pas seulement des camarades, et un directeur qui est le

l'esprit de fermeté. 69

plus souvent un prêtre, quelquefois un liiïc dévoué : non, dans tous les grands patronages, à Paris et en province, ils rencontrent un certain nombre de jeunes hommes et d'hommes murs, les uns sortis du patronage et devenus ses conseillers naturels, les autres attirés du dehors, étudiants, avocats, médecins, employés de banque ou d'industrie, artistes, qu'un mouvement de sympathie, la douleur de deviner les haines imméritées, et par-dessus tout l'idée d'apostolat amènent vers ce jeune peuple inconnu. Ah! quelles amitiés se forment là, entre ceux qui s'ignoraient la veille les uns les autres, que de préventions tombent, et comme la fraternité cesse vite d'être un discours, pour devenir une joie intime, difficile à acquérir, difficile à conserver, mais précieuse et qui rend acceptable même un long sacrifice ! Un enfant de faubourg n'a pas joué une heure avec un e ces riches, ou de ces prétendus riches, que éjà la défiance, avec la phraséologie qui exprime (exploiteurs, ennemis du peuple, luttes de classes, etc.), lui parait singulière; le euxième dimanche, elle lui paraît ridicule; n peu plus tard, elle lui paraît criminelle. De

son côté, cet étudiant ou cet employé, qui s'est promis de diminuer la souffrance, l'ignorance et la haine, et, je dirais volontiers d'amener le monde au royaume de Dieu, découvre chez ses amis pauvres des cœurs bien aisés à gagner avec de la noblesse, une intelligence souvent vive, un goût de la justice, un élan vers l'idée généreuse, toute une humanité française, et des difficultés de famille et de travail, et des vertus, et des lacunes, et des luttes, et un sentiment de solitude, parfois à faire pleurer. Il devient un ami, une sorte de frère aîné, qui a le droit d'avertir, et de reprendre, et qu'on écoute parce qu'on le voit vivre et parce qu'on l'aime. Je viens de lire une lettre, adressée par un de ces jeunes conseillers ou confrères de patronages, comme vous voudrez, aux « petits » du patronage des Malmaisons, et j'en suis tout pénétré, à cause de la beauté et de la fermeté de la lettre, et aussi à cause de la destinée qui a consacré ces deux pages. Celui qui les a écrites, André Bognier, est mort pour la patrie, le ' 25 avril.

C'était un riche, et un riche admirable, — le nombre de ceux-ci est bien plus grand qu'on

110 veut le dire. Orphelin avant même l'adolescence, puis légalement émancipé à dixhuit ans, maître de sa fortune, à l'âge oîi l'on dépense pour soi, lui, il donnait aux pauvres. 11 faisait mieux : il les recherchait, il les aimait et les soutenait de cet encouragement et de cet exemple dont, bien plus que d'argent, ils ont besoin. Car la plus grande pauvreté est de ne pas savoir vivre. Ce grand jeune homme aux veux bleus, rougissant vite aux battements de son cœur, aisément triste, aisément gai, épris de tous les arts, voyageur enthousiaste et songeur, avait, sous l'apparente mobilité de la jeunesse, une foi solide, directrice et nourrie. Comment fut-il amené à s'occuper du patronage de cette paroisse de Saint-Hippolyte, l'une des plus pauvres et, par conséquent, l'une des plus attachantes de Paris? Je l'ignore. y passa bien des heures; il y devint prompiment un homme. En 1913, il s'engageait. La juerrele trouva caporal. Blessé au cours de la retraite sur la Marne, puis, dès octobre, revenu lu corps, nommé aspirant, il ne cessa de combattre aux endroits les plus périlleux. Le fô avril, étant allé reconnaître, avant d'engager

ses hommes, une tranchée ennemie, il fut frappé mortellement. Le matin même de sa mort, il recevait son brevet de sous-lieutenant. Voilà l'histoire de son rapide passage, que résume cette belle citation à l'ordre du jour de l'armée : « André Bognier, sous-lieutenant au 12" d'infanterie : a montré dans toutes les circonstances dangereuses une force de caractère et une bravoure à toute épreuve. Alors que le commandant de la compagnie venait d'être tué, est allé, seul, faire une reconnaissance d'une tranchée occupée par l'ennemi, avant d'engager le peloton qu'il avait sous ses ordres, A été tué. »

Et voici, maintenant, la lettre, l'espèce de testament que, deux jours avant de mourir, il adressait aux apprentis de l'Ecole de mécanique du patronage, à ceux dont il avait conquis l'affection et, autant que cela se peut, pris les âmes en charge.

J'emprunte le texte à un journal tout local, qui porte en manchette : « Abonnement minimum un franc par an » et qui s'appelle l'Ami des Malmaisons :

Retour des Éparges, 23 avril 1915.

« Il est donc vrai, jeunes gens mes chers amis, — puisque le journal de Saint-IIippolyte s'en plaint si fort, — que vous êtes légers et négligents, et que les événements qui pèsent sur le monde ne vous troublent pas?

» Je n'en suis pas surpris : ceux qui se battent sont parfois étonnés d'être au feu depuis si longtemps ; il est normal que les mois ne vous semblent pas plus longs qu'à eux-mêmes et que la guerre soit, pour vous qui ne la faites pas, un état de choses auquel on s'habitue et qu'on supporte aisément... Et puis les illustrés sont pour beaucoup dans votre insouciance; vous en parcourez des piles tous les jours; ils vous représentent la guerre comme la « petite guerre ». Le « poilu dans sa tranchée » n'est pas très différent, sur les images, d'un « copain » en promenade, le dimanche, à Nogent...

» Eh bien! croyez-m'en, ce n'est pas tout à fait ça, ce n'est même pas ça du tout. La guerre est dure, âpre, souvent horrible. C'est ce qu'il

faut que vous sachiez... et pourquoi elle continue .

» En somme, nous avons fait notre devoir, et nous sommes vainqueurs. Les Allemands ont envahi le Nord de la France, c'est vrai; mais ils ont été refoulés à la Marne; Paris leur a échappé; ils n'ont pas pris Calais; leurs efforts sur l'Yser sont de gros échecs. Et, depuis deux mois nous marquons des points : dans le Nord, en Champagne, en Meuse, ils encaissent sans répondre.

» Alors, pourquoi ne pas cesser la guerre? Pourquoi vouloir affirmer notre offensive? Pourquoi tendre vers les résultats décisifs si lointains peut-être, et qui seront si coûteux? Pourquoi de nouveaux sacrifices, ou mieux : pour qui?

» Eh bien ! jeunes gens, c'est pour vous que nous luttons. Lorsqu'un homme s'écroule à mon côté, je ne salue plus seulement en lui un défenseur de la Patrie, mais un sacrifié pour les enfants de France. Je répète que nous avons fait notre devoir. Pères de famille ou jeunes hommes nous ne voulons pas que d'ici vingt ans la puissance allemande renouvelée et

maniée par une main plus habile vous humilie sous sa botte, et vous écrase sous sa ferraille. » C'est pour vous que nous vivons au milieu (le cadavres, dans une atmosphère empestée; pour vous que nous creusons la terre et que nous veillons jour et nuit, pour vous que nous avons soif, pour vous que meurent nos vieux et nos meilleurs camarades, et que, peutêtre, nous allons mourir.

» Que nous devez-vous en retour? Est-ce un

banal devoir de reconnaissance? Est-ce un

merci que beaucoup n'entendront jamais? Non!

vous nous devez un pays meilleur que celui que

nous avons laissé; vous nous devez votre vie de

travailleurs, d'honnêtes gens et de chrétiens.

» Nous luttons pour que vous ayez la paix,

lais non pas cette paix de l'égoïste qui jouit et

li a peur! Sans cela, malheur sur vous!

» Ce n'est ni notre rôle ni notre heure de

►us indiquer la voie. Des prêtres sont restés

de vous, Dieu soit loué ! pour vous ouvrir

Svangile, et pour vous le lire. Écoutez donc,

« que celui qui a des oreilles pour entendre,

entende ! »

» ANDRÉ BOGNIER. »

Remarquez la fermeté de la leçon. L'homme qui parle ainsi est mù par l'amitié; il veut être utile; la grandeur du sujet, qui est la France même, la conscience de dire la vérité et de ne parler que de ce qu'il voit, le voisinage deviné de la mort, qui affranchit des timidités vaines, lui donnent l'autorité. Il en use sans même l'avoir voulu. Il est ce qu'il doit être, à ce moment de l'histoire de France, et de son histoire, à lui. Il est un des témoins qui peuvent dire impérieusement à-des jeunes gens non exposés au feu : « Taisez-vous! La France qui se bat est magnifique! Elle vous sauve! Tâchez de comprendre! »

Cette fermeté-là, nous la retrouverons bientôt ou dans quelques mois, mais nous la retrouverons chez les Français vainqueurs du Boche. Elle est dans la race, comme tant d'autres qualités avariées par la politique intérieure. Elle appartenait à nos pères, qui avaient la réputation de parler vertement quand il en était besoin. Les fils vont s'y remettre. On les entendra penser tout haut, et défendre ce qu'ils aiment. La guerre aura refait leur éducation. Ils auront la fierté des victorieux et, pour avoir

souvent et longtemps bravé la mort, le mépris de petites incommodités de la vie, qui paraissent à d'autres des dangers. Un sacrifice qu'on accepte, c'est du courage qu'on amasse. Ils seront des forts, et nous verrons enfin, dans les villes et les villages, ce qui se faisait trop rare avant la guerre, ce qui est l'honneur d'un pays, la promesse de son avenir, la condition de toute liberté : des hommes qui n'ont pas peur des hommes.

LES PERMISSIONiNAIRES

22 Juillet 1915.

On les voit, depuis quelques jours, dans les rues de la ville, chef-lieu de département ou chef-lieu d'arrondissement. Dans les bourgs, ils ne se promènent pas, et la campagne immense les égaille et les cache : mais en ville on les voit passer, accompagnés de la femme, qui a fait un brin de toilette, autant qu'on en peut faire avant la fin des hostilités, et qui est contente, et qui regarde de côté, comme au temps des fiançailles. C'est une joie tendre, mêlée de fierté, et dont on sait bien que les voisins et même les passants prennent leur petite part. Comment voulez-vous qu'ils ne soient pas

reconnus, ceux qui reviennent de la tranchée? « Ils ont l'air du front, monsieur », me disait une maman qui suivait, traînant la jambe, son fils médaillé et hardi. Souvent des sœurs, des frères tout jeunes, des amis, font escorte à ce Français qui était cultivateur, il y a un an, ou employé, ou commerçant, qui revient homme de guerre, qui a défendu la France, couru de grands dangers, souffert, et dont la conversation est pleine de choses nouvelles. A eux cinq ou six ils barrent la chaussée, et les plus petits, qui sont aux deux ailes, quand ils veulent parler et interroger le soldat, se penchent en avant et se font une voix pointue. Dans les boutiques bien achalandées, chez l'épicier, le boucher, le boulanger, il se forme des groupes animés et de peu de durée.

— Il est donc revenu, vot' gendre, madame Clérambourg?

— Pour quatre jours, sans compter la navette. Il est arrivé ce matin.

— Doit-elle être contente, la pauv' petit' dame!

— Et lui, donc! Et puis, un homme qui a bonne mine, vous savez! Il n'a maigri que de

ce qu'il fallait; il est bronzé comme un vieux cuir; il parle de la guerre comme s'il n'avait jamais fait que ça. Et un moral, madame Lambert! Une confiance! Moi, je l'ai toujours dit, que ces hommes-là gagneraient la victoire. On l'a nommé adjudant pour les coups qu'il a reçus : mais ça n'est pas à dire qu'il n'en ait pas donné !

— Sans doute, madame; et moi je dis que ces sortes de gens-là sont bons à entendre.

Elle dit bien madame Lambert : ils sont bons à entendre. Pour cette raison, et sans parler de plusieurs autres qui sont excellentes, le commandement a sagement fait en permettant aux combattants de revoir la femme, la maison, la famille, et le voisinage qui, lui aussi, a besoin d'eux. De divers côtés, je tiens la preuve que ces visites sont, pour tout le monde, réconfortantes. Certains craignaient le contraire. D'autres, parmi les plus intéressés, maris ou femmes, redoutaient l'épreuve de la seconde séparation. Quand on a eu le courage de laisser son mari partir pour la guerre, on peut l'avoir encore, mais la douleur de la séparation nouvelle n'efface-t-elle pas toute la joie d'un moment?

J'ai rencontré, dans un train de l'Est, une petite femme qui racontait à sa voisine, d'âge moyen, maternelle et attendrie, l'équipée qu'elle avait faite.

— Je reviens du front, moi aussi! J'ai été voir mon mari!

— Mais, madame, répondit la voisine, intéressée et effarouchée par les manquements à la légalité, ça ne se peut pas! Il y a les ordres les plus sévères. J'ai vu, à la gare de Châlons, plus de vingt jeunes femmes interrogées, et obligées de faire demi-tour, et de rentrer à Paris. Vous aviez donc une autorisation?

— Pas la plus petite. Mais j'avais une supériorité sur ces dames : je ne savais pas que c'était si difficile de retrouver son militaire. J'étais partie, pour le point le plus rapproché du village détruit où Jules habitait une cave, et n'avais emporté qu'un permis du commissaire de police de mon quartier de Paris. Car je suis de Paris.

— Ça se voit bien : Madame a un très joli chapeau. Elle a aussi une manière de dire... Mais ça ne suffit pas.

— Je l'ai compris. La guerre, c'est terrible.

Un peu avant la gare de Z... où je devais m'arrêter, je commençais à m'inquiéter de mon personnage, et la preuve c'est que je ne disais plus rien. Une vieille dame, qui m'avait regardée plusieurs fois avec une espèce d'indulgence de grand'mère, me demanda : « Vous allez voir votre mari, ma petite dame, il n'y a pas de doute; mais avez-vous de la parenté à Z..., une amie, quelqu'un qui réponde de vous? Non? Alors je serai votre tante, Madame Demiremont (je ne sais pas si elle coupait son nom, je ne l'ai pas vu écrit) ; n'oubliez pas l'adresse : 17, rue du Tertre- Vert. Vous pourrez l'oublier aussitôt après; je ne prétends qu'à vous obliger. » Le train s'arrête; je descends, mon petit paquet à la main, — et j'avais mis du tabac dedans! — un gendarme me fait signe d'aller au bureau militaire, à l'autre bout de la gare. Nous étions trois, mais les deux autres étaient du pays. Quand ce fut mon tour, le lieutenant, qui n'était plus jeune et qui me faisait peur à cause de cela... — Vous aviez tort, ce sont les Jeunes, quand ils ne sont pas amoureux, qui ont le scrupule des consignes... — le lieutenant me considéra un court moment, sans

même paraître y prendre plaisir, et me dit : « Vous avez votre domicile à Z...? — Non, monsieur le lieutenant, je n'ai pas cet honneur, j'habite les Batignolles, mais j'ai une tante, une femme excellente, Madame Demiremont, 17, rue du Tertre-Vert. — Bien. Gendarme, ça existe, Demiremont, à Z...? Oui?... Très bien. Et quelle raison avez-vous, madame, d'aller voir votre tante, pendant la guerre? — La même, monsieur le lieutenant, que pendant la paix : songez que c'est une tante à héritage! » 11 me considéra, une seconde fois, leva légèrement les épaules, et me laissa passer. Je n'étais pas encore au bout de mes peines. Mais le

Preste était alîaire de finesse et de gentillesse. Un soldat m'a aidé. J'ai prévenu Jules, et je l'ai vu!

K Quand la petite dame eut achevé son récit qui n'alla pas sans quelques détails amusants, je me crus autorisé à lui demander :

— Eh bien! madame, puisque vous avez réussi, contre toute espérance, vous pouvez me dire qui a raison, de ceux qui prétendent qu'il vaut mieux ne pas se revoir, ou de ceux qui prétendent le contraire?

— Ah! monsieur, je pleure encore de l'avoir quitté, mais il n'y a pas de doute!

Et, sauf qu'elle ne pleurait point, je crois que l'avis était sincère.

25 Juillet 1915.

Le pape Benoît XV, dans une lettre que le cardinal secrétaire d'Etat a écrite par son ordre, et adressée au ministre de Belgique près le Saint-Siège, blâme et condamne, ou plutôt déclare expressément qu'il a déjà blûmé et condamné la violation, par l'Allemagne, de la neutralité de la Belgique. Il rappelle l'aveu du chancelier de Bethmann-Hollweg, et l'excuse proposée dans la séance du Ueichstag, le 4 août 1914. Le chancelier avait dit : « Nous sommes dans la nécessité, et la nécessité ne connaît point de loi. Nos troupes ont occupé le Luxembourg et ont peut-être déjà foulé le

territoire belge. » Le pape déclare, pour que désormais il ne subsiste aucun doute, qu'il avait précisément en vue cette violation lorsque, dans l'allocution consistoriale du 22 janvier 1915, « il réprouvait hautement toute injustice... pour quelque motif qu'elle pût avoir été commise ».

C'est là un événement considérable, soit par ses conséquences immédiates, soit par celles qu'il produira sans nul doute, lorsque les puissances traiteront de la paix et des réparations nécessaires.

C'est une réponse aux calomniateurs qui auraient voulu faire croire que le pape demeurait indifférent et neutre devant l'injustice, et qu'il hésitait à réprouver les abus de la force érigés par l'Allemagne en doctrine d'Etat.

C'est aussi un fait magnifiquement isolé. Car, comme l'a dit le président de l'Institut de philosophie de Louvain, Mgr Deploige : « Citezmoi le chef d'Etat neutre qui ait osé protester contre ces doctrines? »

Benoit XV l'a fait, selon la tradition de ses prédécesseurs, et, s'il l'a fait explicitement dans la lettre que je viens de citer, la condamnation

An

implicite et certaine n'en a pas moins été formulée six mois plus tôt, et dès qu'il a jugé que les autres excuses invoquées par la diplomatie allemande n'étaient que des sophismes comme celle-là, ou que des apparences sans réalité. Le coupable, c'est-à-dire l'Allemagne, ne s'y est pas trompé un seul instant, ainsi que je l'ai fait observer, ici même, dans un article daté de Rome. Tout de suite elle a protesté, vivement et inutilement, par ses ambassadeurs auprès du Souverain Pontife, et il est certain que la sentence renouvelée et solennelle, quand elle sera connue en Allemagne, troublera toutes les consciences que le Deutschland ûber ailes n'a pas éteintes. Jusqu'à présent, l'agresseur sauvage de la Belgique avait pu dissimuler, n'étant pas nommé : il ne le peut plus. Le doute sur l'existence de la condamnation n'était pas très intelligent : il est désormais impossible. Ainsi, le premier acte de guerre de l'Alleagne, son premier pas, son premier crime, est condamné. D'autres le seront. Il y a plus. La sympathie de Benoît XV pour la France est certaine, déclarée, prouvée abondamment. Tous ceux qui l'ont connu, lorsque, sous le Ponti-

ficat de Léon XIII, il était mêlé aux affaires politiques, se souviennent de la bienveillance que témoignait aux Français, et du goût qu'exprimait librement, pour l'histoire et la civilisation de la France, le collaborateur du cardinal Rampolla. Depuis qu'il est devenu pape, et dans la tourmente où nous vivons, il n'a cessé de montrer par ses paroles, — celles qu'il a dites, — et par ses libéralités, la grande part qu'il prend aux souffrances que la guerre a causées chez nous. Il y a quelques semaines, il envoyait un don magnifique, lui pauvre cependant, au Secours National. Peu après, une aumône modeste, mais accompagnée des plus affectueuses paroles, était remise en son nom à l'évèque de Versailles, qui a fondé une œuvre pour venir en aide aux soldats et aux familles des soldats mobilisés. Plus récemment encore, le pape faisait remettre cinq mille francs à l'œuvre fondée pour venir en aide aux églises dévastées.

Les hommes que je connais le mieux, que j'estime pour leur esprit sûr et désintéressé, ont rapporté de Rome, et de leurs entretiens avec le Souverain Pontife, la même impression,

la même certitude que j'ai eue moi-même, le 20 mars dernier, lorsque j'ai eu l'honneur d'être reçu par lienoît XV. Un de mes amis a pu s'entretenir longuement avec le pape, dans deux audiences, à quelques semaines d'iniervalle; un autre habite Rome et le voit fréquemment; un autre l'a vu voilà quelques jours à peine : tous m'ont redit les paroles les plus consolantes, les plus nettes, les plus semblables à celles que j'ai entendues, et qui montrent chez le pape non seulement la pitié pour les douleurs imposées à la France, mais l'intelligence de la mission de la France, le désir de prouver par des actes qu'il a gardé pour la France la prédilection traditionnelle des papes, et d'augmenter, dès qu'elle le souhaitera, les prérogatives qu'elle a tenues jadis de leur confiance. Il semble, lorsqu'on cause avec le Souverain Pontife, que les erreurs d'un passé récent n'ont pu diminuer l'affection que nous avions méritée au cours de notre histoire. M. Fernand Laudet le constatait, dans le récit d'une visite qui date de quelques jours, et d'où il rapportait des réponses d'un tour heureux, comme celle-ci : « J'aime la France catholique sans

doute, mais je dis plus : j'aime la France tout court. »

Il est permis, je crois, sans audace et sans irrespect, d'affirmer que la sympathie du pape pour la France, dans ce bouleversement et cet inconnu des destinées, est fondée sur d'autres raisons encore que l'affinité de l'esprit et que le mouvement d'un cœur tout noble. Le devoir de rester en relations avec les catholiques de toutes les nations belligérantes, la volonté de ménager le plus possible les catholiques aveuglés ou contraints d'Allemagne ou d'Autriche, n'ont pu empêcher le pape de juger le caractère de cette guerre formidable, son objet secret et lointain, le danger que ferait courir au monde le triomphe du pangermanisme. Ici, je ne fais plus que supposer, mais d'après les plus grandes vraisemblances et non selon mon seul désir. Comment s'imaginer qu'un pape instruit, qu'un pape politique, qu'un pape italien ignore les conflits du moyen âge, et quels tyrans furent les empereurs germaniques pour l'Italie d'autrefois? Le danger se renouvelle. L'ambition de dominer Rome et par elle le monde n'a pas varié. L'entreprise de domination universelle

qui s'appelait le saint-empire romain, bien qu'il ne fût, comme on l'a dit, ni saint, ni empire, ni romain, a simplement changé de raison sociale et se nomme aujourd'hui l'empire d'Allemagne-Autriche. Ce sont les mômes instincts qui arment le même sang contre la civilisation chrétienne et d'esprit clair. Un écrivain hien peu favorable à la papauté, l'auteur de l'Essai sur l'Histoire r/cnérale, a dit de ces longues violences contrel'Italie ancienne : « Ces princes tranchaient tout par le glaive... Les Italiens n'obéissaient jamais que malgré eux au sang germanique... Si cette autorité des empereurs avait duré, les papes n'eussent été que leurs chapelains, et l'Italie eût été esclave. » Pensez-vous que de tels souvenirs s'eiïacent? qu'ils ne reviennent pas d'eux-mêmes, quand on voit les intrigues allemandes en Italie, et l'Allemagne déjà établie, comme elle l'était à la veille de la guerre, dans les pays qu'elle voulait envahir?

Le passé ne donne cependant qu'une idée incomplète de la lutte engagée entre dix nations. Il y a dix nations qui se battent, mais il n'y a' que deux causes qui se heurtent. On

n'a pas toujours bien défini ce combat sans précédent. Les apparences peuvent tromper. Les devises ne sont pas toutes écrites sur les étendards; mais un instinct profond avertit la jeunesse qui se sacrifie, qu'elle meurt ou s'expose à la mort pour une idée sublime. Nos soldats, même peu lettrés, disent souvent : « Nous combattons pour la liberté du monde. » Et cela est entièrement vrai. La France a conscience que, dans cette guerre, et malgré ses fautes, et malgré l'incrédulité de plusieurs de ceux qui la conduisent, elle représente et défend avec ses alliés la cause de la chrétienté. Elle se sent enveloppée de traits d'héroïsme tels qu'aucun moment de son histoire n'en a vu de plus nombreux ni de plus beaux; elle pense qu'elle est très voisine, par sa manière de combattre et de se sacrifier, et par les mots qu'elle retrouve, de ce qu'elle fut à l'époque des croisades. Devant elle, les forces ennemies rappellent aussi, par la cruauté et par la haine du nom chrétien, ce que furent les Sarrasins du moyen âge. Haine secrète, bien entendu, mais certaine, dans toutes les puissances de direction, soit de l'empire d'Allemagne, soit de la poli-

tique autrichienne. On suit la procession du Saint Sacrement, mais on livre son empire à des ministres non catholiques, et ceux-ci l'inféodent à l'Allemagne. Or, celle-ci est toute pénétrée, en même temps que d'orgueil, d'un mépris systématique du droit, et d'un respect sacrilège de la force. Elle n'est plus une nation protestante dans sa politique et dans ses principes : elle est païenne ; elle est le paganisme renaissant et menaçant la civilisation chrétienne. Son droit public, enseigné par ses professeurs, ses hommes d'Etat, ses écrivains militaires, et suivi par ses généraux à la guerre, est aussi barbare que celui des peuples contre qui Rome a lutté, avant Jésus-Christ.

Ne doutez pas que celui qui régit le monde des âmes n'ait aperçu, avant nous, le sens de cette guerre universelle. Toute l'agitation provoquée par la presse irréligieuse tombera.

e nouvelles calomnies seront lancées contre e Souverain Pontife, elles tomberont encore. Pour le présent, retenons ceci : qu'un pape, une fois de plus dans l'histoire, a condamné une grande injustice que pas une puissance

É humaine n'a réprouvée parce qu'elle n'offen-

sait que le droit. Le pape continuera d'être le pape, et l'Eglise de prier pour lui, « afin qu'il ne soit pas abandonné aux mains de ses ennemis ». Et il ne le sera pas.

29 Juillet 1915.

Dans le même courrier, je trouve, trois fois exprimé, par trois soldats, le même sentiment.

Le premier soldat a répondu à son officier, qui lui demandait : « Vous avez eu du mal à quitter femme et enfants? — Oui, mon capi-

i laine, mais c'est pour eux que je me bats. » I Le second, blessé, a résumé ses vœux dans line pbrase que reproduit le Bulletin de la Jeunesse catholique : « Repartir, et faire quelque chose de chic pour la France ». Le troisième, un enfant de Paris, un ap-

Irenti d'hier, écrit à un vieil ami : « Nous

repasserons peut-être un second hiver sous les drapeaux. Ce ne sera pas payer trop cher la paix future et la liberté des générations qui viendront après nous. Je fais d'avance le sacrifice de ma vie pour une France plus belle, et plus grande, et aussi plus chrétienne : elle devra bien ça à Dieu, après la victoire. »

Remarquez-le : ils se battent pour ce qui doit survivre, les enfants, la France, les générations à venir. Ils ont l'idée de la durée.

C'est une de celles qu'il faudra réenseigner, démontrer, remettre en honneur dans les esprits et dans les lois, lorsque la guerre sera finie et que ses leçons seront encore présentes. Elle a été chez nous combattue ou méconnue.

Elle l'a été dans l'enseignement de l'histoire. On peut dire que de l'histoire de leur patrie les enfants du peuple ont été instruits à la manière pauvre. Ils n'ont pu connaître, et l'instinct seulement le leur fait pressentir, la beauté morale très ancienne de notre pays, le rôle de la France dans le monde, l'aide évidente qu'elle a reçue de Dieu en plusieurs occasions, le patient amour avec lequel ses princes ont acquis pièce à pièce le territoire, maintenu

dl

les provinces, unifié les cœurs. Par haine stupide de la religion, des faits immenses comme la conversion do la Gaule, les Croisades, les institutions monastiques du moyen âge, la mission de Jeanne d'Arc, ont été omis ou travestis; la haine de la royauté en a dénaturé ou supprimé d'autres. Interrogez des enfants : de la plus belle histoire du monde, il est resté dans leur esprit quelques dates, l'horreur de la féodalité, quelques légendes sur la condition ancienne du paysan, et des notions plus étendues, mais toutes politiciennes et commandées par l'intérêt électoral, sur la Révolution et le mps présent.

La faute est beaucoup moins aux instituteurs, qui ont suivi les directions et les conseils, qu'aux inspirateurs successifs de l'enseignement public, hommes de parti plus que de pédagogie. De même les enfants ne avent rien de leur province, de leur ville, de eur bourg. On l'a remarqué en haut lieu ; on l'a déploré. Le défaut de respect et d'amour pour le passé de la France a paru si grand, et si fâcheux, que les principaux harangueurs de l'Etat se sont mis, depuis plusieurs années, à

célébrer toutes nos gloires, même les royales, même les impériales, et c'est un signe, dans les temps ordinaires, qu'il se pourrait qu'il y eût un certain changement de méthode, et une meilleure justice, après une décade ou deux. Mais la guerre aura abrégé les délais. C'est tout de suite qu'il faut redonner leurs aïeux véritables à ces enfants dont les pères se battent, et souffrent, et parlent en héros. Ils comprendront ce qui doit étonner le plus intelligent parmi eux, comment nous ne sommes jamais seuls dans le bien, mais précédés, entourés, soufflés par d'autres de la même race, qui disent tout bas : « Fais comme nous! » Ils aimeront encore mieux la France, quand ils sauront, au lieu de le deviner, que la France est aimée depuis des siècles. Ils auront des libertés publiques une plus juste idée. Ils auront constaté qu'elles existaient chez nous longtemps avant d'avoir ce nom-là, et qu'il fut peint sur les murs.

L'idée de durée n'a pas été moins attaquée dans la famille et dans les traditions familiales. Elle l'est par le divorce qui est un grand mal et, particulièrement, un grand mal ouvrier.

Elle l'est par les lois qui divisent fatalement l'héritage, et rendent si diflicile la conservation des entreprises qui ont réussi, et obligent à remplacer le chef, le créateur de l'industrie ou du commerce, par un directeur de société anonyme. Elle l'est par toutes les influences qui détournent le fils du métier paternel. Influences presque innombrables, où l'orgueil, l'est-à-dire la sottise même, tient la place principale. Je lisais hier dans le bulletin d'une

)aroisse populaire de Paris, ces remarques très justes : « Voici l'enfant sorti de l'école, t Ses parents se préoccupent de le « placer ».

>ù et comment? Grave résolution d'où dépend li'avenir de toute une vie. Osons le dire : peu le résolutions sont prises plus légèrement que îelle-là. L'important pour beaucoup de perlonnes est d'aboutir rapidement. On suivra

ss indications d'un parent, d'un ami, d'un

mrnisseur, de la concierge... L'essentiel est

[ue l'enfant soit « casé » et qu'il « gagne ».

Trop souvent, presque toujours, l'idée de

lire continuer le père par le fils sera tout à fait absente de ces délibérations. Je veux bien que fintérêt de cette continuation soit à peu près

nul pour certaines professions rudimentaires, auxquelles suffisent la force et la santé. Mais les autres, toutes celles qui demandent une habileté, un goût, une sorte d'amour, un peu ou beaucoup d'art, quelle erreur pour l'individu et pour le pays, si c'est toujours une famille nouvelle, un sang nouveau, un esprit sans atmosphère professionnelle qui entre en apprentissage! A chaqie génération, un capital d'expérience, d'a^;titude physique, de recettes de travail, de compagnonnage et de relations, se trouve perdu. Et pourquoi? Pour que l'enfant aille grossir l'armée des porteplume, devienne employé de quelque société, habite la ville s'il ne l'habite déjà, et meure avant d'avoir atteint la retraite. Le salaire du travail manuel a beaucoup augmenté en France; les lois qui favorisent la condition matérielle de l'ouvrier sont nombreuses ; on peut dire que, relativement au paysan ou à l'employé, l'ouvrier est un privilégié, et l'on sait la grande part que les catholiques ont eue dans la préparation de cette législation, qui n'est incomplète, ou fautive en certains points, que parce qu'ils n'ont pas été entièrement

l'idée de DUREE. 101

écoutés. Mais enrichir n'est pas ennoblir. Donner des retraites aux vieux travailleurs manuels n'est pas honorer le travail. Ouvrir des comptes n'est pas l'organiser. Il faut que le maître ouvrier sente l'estime publique pour le métier; il faut qu'il puisse prétendre à des dignités corporatives, et que même il lui soit permis, grâce au suffrage des compagnons et des témoins, de représenter la corporation dans l'Etat. Alors, le métier ne sera pas seulement le gagne-pain, il sera aussi le gagne-honneur, pour les plus braves et les plus persévérants. La représentation des intérêts relèverait singulièrement chaque métier, et engagerait l'enfant à garder la tradition paternelle. Quel profit pour lui et pour toute la nation!

Il serait aisé de prouver que la continuité n'a que trop manqué à la politique française,

»et depuis longtemps. Je ne le ferai pas. J'ai voulu simplement attirer, sur cette condition de toute prospérité, individuelle ou nationale, l'attention d'un grand nombre d'hommes qui, en ce moment, réfléchissent au lendemain. Dans un article que publie la Semaine liltéraire, M. Camille Mauclair dit avec raison que

de grands changements se préparent, et non pas seulement dans la littérature, objet de cet article intitulé ; Prévisions littéraires. « Il est à croire, dit-il, que les milliers de jeunes hommes, envers lesquels le pays contracte une si belle et une si lourde dette d'honneur, exigeront, au retour, mieux que des galas, des fleurs, des croix et des discours : une France réformée... » Ils cherchent, ils interrogent, ils voient ce qui nous manque. Eh bien! qu'ils songent à cette notion essentielle de la duréie, et que, plus tard, lorsque des réformes seront proposées, ils veuillent bien défendre avec préférence, et imposer celles qui fortifieront la famille, le métier, l'entreprise, l'alliance, le souvenir : ce qui n'est pas sans nous, mais ce qui dure plus que nous.

THEOPHILE BOUGHAUD VENDÉEN

12 Août 1915.

J'ai reçu communication, par un ami de Vendée, de plusieurs lettres qui honorent grandement la famille de celui qui les a [crites, et le voisinage le plus proche, et l'autre |ui va loin et qui est tout le peuple chrétien le la France. Il à été publié de belles lettres assurément, et nombreuses, depuis le commencement de la guerre, qui venaient de pauvres gens, et montraient d'une manière éclatante et délicieuse combien la beauté des âmes est indépendante de l'inégalité des conditions. Mais je ne crois pas avoir lu quelque chose

d'aussi parfait que les lignes que je vais citer.

Elles sont d'un domestique de Vendée, d'un enfant de famille très pauvre, et nos pères n'auraient pas manqué d'ajouter : elles sont d'un ami de Dieu. Je fais comme eux. Il vient de mourir. Il s'appelait Théophile Bouchaud, de la paroisse de Saint-Philbert-de-Bouaine. Tout jeune, et pour soulager les parents qui avaient du mal à vivre, et pour faire l'apprentissage, il avait été gardeur de vaches, petit valet de ferme dans une métairie, et, un peu plus tard, pour quelle raison, je l'ignore, il avait quitté la Vendée et trouvé une place chez un commerçant de Nantes.

Mais à la ville comme à la campagne, ce Vendéen de race pure était un chrétien déclaré, en paroles et en actions, sans peur aucune, prêt à souffrir s'il le fallait, et ne maudissant pas la souffrance, comme les âmes moins instruites, mais la comprenant, et voyant en elle l'épreuve suivie de récompense et la quête éternelle pour la bénédiction. Une des preuves qu'on m'en donne est que Théophile Bouchaud, pendant le temps qu'il servit à Nantes, et^ quelle que fût la fatigue du jour, ne manqua

THÉOPHILE BOUCHAUD, VENDÉEN. 105

jamais à l'usage qu'il avait de veiller toute une nuit, chaque mois, devant le Saint Sacrement. Marié à une femme digne de lui, père de deux enfants, il avait acheté, de ses économies et de celles de sa femme, une maison et quelques hectares de terre au Calvaire de Saint-Philbertde-Bouaine. Et le rêve était de revenir là, tous ensemble, reprendre le plus beau et le plus libre métier qui soit, celui de la terre, lorsque la guerre fut déclarée.

■ Théophile Bouchaud s'est battu onze mois. Il a été tué le 3 juillet, près de Bellacourt, dans le Pas-de-Calais. Et vous pensez bien qu'un être d'exception comme lui est mort par charité. Vous ne vous trompez pas. Il était de guet, dans la tranchée ; deux camarades s'avancent vers lui, et, quand ils sont tout près, ils entendent le sifflement d'un obus qui arrive sur la ligne. Il y a, dans la muraille de terre, un petit abri, tout juste pour deux hommes. Bouchaud y pousse ses deux camarades :

« Cachez-vous vite, les gars! » Lui, il reste dehors, et l'obus, éclatant à ses pieds, le réduit

ten miettes.

I J'ai là, entre les mains, plusieurs des lettres

qu'a écrites cet homme, qui n'est pas seulement bien mort, mais qui avait bien vécu. Je n'ai pas la plus longue, et je ne la cite que d'après copie.

Au mois de mars, il écrivait à son fils et à sa fille : « J'ai espoir de vous envoyer un livre qui m'a été donné (je suppose, d'après une lettre, que c'est une Vie de Jeanne d'Arc). Pour l'instant, il ne vous intéressera guère, mais plus tard, quand vous serez grands, vous verrez là ce que doit être le vrai chrétien, comme on doit faire des sacrifices, même très grands, plutôt que d'engager sa conscience. »

Un peu plus tôt, sa femme lui ayant demandé ce qu'elle devrait faire s'il disparaissait, il répond par ces mots admirables : « Tu me dis que je ne t'ai pas dit mes dernières pensées avant de partir. Mes désirs, pour votre avenir, les voici, que je revienne ou non : que mes enfants soient de parfaits chrétiens; que toute leur vie, ils aient pour but la gloire de Dieu et le salut des âmes ; qu'ils dirigent leurs affaires temporelles pour les mettre d'accord avec les premières. Si je dois mourir à la guerre, et que la Providence daigne m'admettre

THEOPHILE BOUCHAUD, VENDEEN 107

dans le Ciel, je crois que je serai heureux si je les vois de la sorte. »

Dans une autre occasion, il insiste, il développe sa pensée, il écrit un véritable testament, et il l'adresse à la compagne de sa vie, à celle qui déjà est retournée à Saint-Philbertde-Bouaine :

« Ma chère Marie,

» C'est à toi de veiller à ce que nos enfants soient plus tard des personnes fortes dans la foi. Ne leur parle pas de leur père de façon qu'ils n'en gardent le souvenir qu'avec des larmes dans les yeux. Fais-leur comprendre, bien qu'ils soient jeunes encore, qu'il y a ici-bas deux causes devant qui tout s'efface : le devoir du chrétien envers son Dieu, et du Français envers sa patrie. C'est pour remplir ce dernier que je suis là, et si un jour je suis obligé de verser mon sang pour la France, c'est comme si je le versais pour Dieu.

» Tu me dis que tu offres tes larmes au bon Dieu. Oh! je ne doute pas qu'elles ne lui soient très agréables; mais il me semble qu'il serait plus content de te voir porter la croix

de séparation, par amour pour Lui, que de te voir la traîner dans les larmes. Sache qu'il est nécessaire d'avoir des croix pour aller dans le paradis.

» Si je meurs à la guerre, qu'en souvenir de leur papa, Marie prenne mon Christ de la bonne mort, et Joseph la médaille des Hommes de France au Sacré-Cœur.

» Aujourd'hui, premier vendredi du mois, je vais me transporter en pensée dans l'église de Bouaine, pour assister à la messe avec vous. Que Joseph et Marie ne s'étonnent pas de ne m'avoir pas vu : je serai cac^i.3 derrière un pilier. Qu'ils prient : toutes ces prières ne peuvent pas rester sans résultat, et, quand bien même croirait-on tout perdu, il faudrait espérer encore. »

Remarquez, dans cette lettre étonnante, l'ordre, le calme et la plus tendre bonté réunis. Le précepte et le conseil évangéliques sont au cœur de cet homme. Au moment le plus grave de sa vie, loin de sa maison, menacé par la mort, il ne se trouble point ; il ne se trompe ni sur l'essentiel ni sur la perfection; ni sur le mérite du sacrifice, ni sur le devoir de suppli-

THÉOPHILE BOUCHAUD, VENDEEN. 109

cation, ni sur l'espérance qui doit naître de tant de prières envolées, et qui sera le dernier mot de son testament.

Placez cet homme devant les difficultés quotidiennes du travail, de l'obéissance, de la charité, de la patience : ne voyez-vous pas qu'à plus forte raison, il saura se décider avec une entière sûreté?

Il est une conscience formée et claire, à qui rien n'échappe de ses obligations de chrétien et de ses obligations de Français. Il a étudié son catéchisme et il l'a vécu, et voilà une âme de toute grandeur.

Ce qu'il dit, dans cette page écrite pour sa Marie, surpasse en sagesse, en pouvoir de consolation, en bienfaisance sociale, tout ce qu'il aurait appris, en vingt années, dans les livres qui forment la lecture ordinaire de la majorité des hommes, et encore je suppose qu'il eût été guidé.

Que peut demander un pays pour être victorieux, puis paisible et heureux, si ce n'est des hommes pareils à celui qui vient de nous parler?

Tous ces morts réconcilient les vivants. C'est une des récompenses visibles de leur

sacrifice. Il faut que les entrepreneurs de haines nationales ou locales tiennent compte de ce fait : à l'exception d'eux-mêmes et de leur personnel entraîné, le monde a changé et va changer plus encore. Une foule de Français aperçoivent la nécessité de s'entendre pour se défendre et pour fonder. Dans la tranchée, ils voient clairement que les anciens adversaires, du temps de la paix, sont souvent de bons camarades au temps de la guerre, et bien utiles; à l'arrière, les plus anciens, qui ne se saluaient pas toujours les uns les autres, réunis aujourd'hui dans les ambulances, les comités, les œuvres de toute sorte, éprouvent, à se rencontrer, une certaine douceur encore mêlée d'étonnement, et ils pensent : « Que la France eût été plus forte, si nous avions travaillé ensemble depuis quarante ans! Il y a eu de grandes fautes et quelques préjugés. Que la guerre nous en délivre, et qu'entre nous aussi elle établisse la paix ! » 3Iais la grande cause de l'estime réciproque et de la réconciliation commencée, ce sont les grandes victimes tombées pour la cause commune. Les paroles sont peu de chose, mais l'exemple est

THEOPHILE BOUCHAUD, VENDEEN. IH

d'un grand pouvoir : il nous attire; il nous émeut; il est vivant h tout jamais.

Aucun être doué de raison et capable de noblesse ne peut refuser son admiration, ni un peu de son amitié à des héros de France, comme ce Théophile Bouchaud et comme tant d'autres qui l'ont précédé dans le sacrifice. Lorsque la paix intérieure sera rétablie, chancelante et menacée pour longtemps, mais rétablie cependant par la volonté des Français éprouvés, nous qui croyons, nous placerons l'unité nationale sous la protection de ces saintes victimes, paysans, domestiques, ouvriers, bourgeois, nobles, prêtres tombés pour chacun de nous, et nous leur dirons : « Vous qui avez, dans la longue épreuve, ïtimé des camarades qui ne vous ressemlaient pas en toute chose, mais qui étaient raves et qui aimaient la France, nous ferons >mme vous, et avec amitié.

» Vous qui avez été des héros et des saints, et qui avez soulevé l'admiration du monde, soyez les patrons de cette France réconciliée en vous! Veillez sur l'union de la famille, et qu'elle ne meure plus ! »

22 Août 1915.

La méconnaissance de la France, par quelques-uns des neutres, vient de trois causes : premièrement de ce que nous avons été vaincus en 1870, et de ce que la victoire, qui remettra beaucoup de justice dans le monde, n'est pas encore un fait accompli ; secondement, de fautes politiques indéniables, que l'étranger considère comme voulues ou acceptées par le pays, tandis qu'elles sont subies par lui; et, enfin, de ce que la meilleure partie du peuple de France fait moins de bruit que l'autre, et demeure ignorée.

Si vous parlez de la famille française à un étranger, même bienveillant, vous vous aper-

cevrez, à ses paroles, à son sourire ou à son silence, qu'il croit à la famille allemande, à la famille anglaise, peut-être même à la famille américaine, mais qu'il ne croit pas qu'il existe encore une famille française. Cette pensée-là, je la devine dans la formule plus ample dont se servait, ces jours derniers, un journal catholique espagnol, El Universo, expliquant dans quelle mesure et pour quelles raisons il est germanophile. Il l'est avec restrictions, et de bonne foi; il l'est par ignorance de l'Allemagne et de la France, qu'il prétend juger. « Notre germanophilie, dit-il, consiste dans la crainte que la défaite de l'Allemagne n'entraîne une éclipse des idées d'organisation et de discipline sociales, qui sont la base de tout progrès fécond, et dont la disparition, selon toute probabilité, favoriserait la révolution. » Pas d'organisation, pas de discipline sociale, et, si l'on pressait un peu les termes, plus de famille : voilà ce qu'on reproche à la France, et pourquoi d'honnêtes gens redouteraient sa victoire.

Je ne veux retenir de la réponse que ce qui concerne la famille. Il s'y trouve une petite

H4 aujourd'hui et demain,

part de vérité. Oui, la famille a été attaquée chez nous et blessée : elle souffre du divorce, des mauvais conseils de l'égoïsme, de toutes les tentatives qui sont faites pour substituer la tutelle politique à l'autorité légitime des parents, et pour administrer la jeunesse comme un capital flottant de société anonyme; de l'effritement du respect; de la négligence de l'État qui doit combattre l'ivrognerie et la débauche, et dont le zèle est court et sans cesse entravé par les préoccupations électorales. Mais sommes-nous le seul peuple à souffrir de pareils maux? Une étude, même superficielle, de n'importe quel pays étranger, ne permetelle pas de voir que les mêmes puissances de corruption du droit travaillent par toute la terre, avec un succès plus ou moins grand, partout sensible, pour le malheur des races et des individus?

En France, comme partout, les premières victimes, les plus nombreuses, des lois et des menées antifamiliales, ce sont les pauvres, parce qu'ils ont moins de défense. Ils devraient être protégés, ils ne savent pas se protéger. On leur fait prendre pour une liberté l'état de fai-

blesse morale où on les abandonne. Ou bien on les menace, et souvent ils cèdent. Assurément les familles saines, conservées, armées même, sont nombreuses dans les villes et dans les campagnes. J'en connais partout d'admirables. Cependant, parmi les ouvriers surtout, que de fois j'ai souffert de rencontrer des familles désorganisées et défaites par les causes que j'ai dites et par l'éloignement, tout le jour, de la mère qui travaille, elle aussi, dans les usines! Quelle imprévoyance ou quelle nécessité cruelle! Que de braves gens qui ont perdu le souci de leurs premiers intérêts et du bonheur même, parce qu'ils n'ont plus l'idée des âmes, d'un avenir autre que l'humain, et qu'ils sont comme enfermés dans la misère ! S'ils savaient, comme ils briseraient le complot qui tend à désorganiser la famille ; à faire d'euxmêmes, de leur femme, de leurs enfants, des poussières séparées; à détruire, chez eux, avec la notion de leurs devoirs, la meilleure joie et la meilleure dignité, et comme ils obligeraient leurs délégués politiques à inscrire la famille parmi les droits de l'homme!

Mais ce mal est bien loin d'être général. Ce

n'est qu'au théâtre et dans l'opinion des étrangers mal informés que la famille française est corrompue. Dans l'ensemble, je la crois supérieure à toute autre. Nulle part elle n'est naturellement plus tendre et plus serrée. Nulle part l'intimité ne se prolonge aussi longtemps. Une des preuves les plus nettes pourrait être fournie par l'administration des postes. L'énorme correspondance échangée entre nos soldats et la famille demeurée au village ou dans la ville montrerait, aux plus sceptiques des neutres, la solidité du lien qu'ils croient si ténu et si relâché. Je pourrais citer des cultivateurs, des menuisiers, des ouvriers mineurs, qui ne sont plus de la première jeunesse, dont les doigts n'avaient guère l'habitude du porte-plume, et qui écrivent tous les jours à leur femme ou à l'un des enfants; des jeunes gens qui n'ont pas manqué, depuis treize mois bientôt, d'écrire deux fois par semaine au père ou à la mère. Demandez aux facteurs si la boîte n'est pas devenue pesante, et s'il y a beaucoup d'oubliés? Lisez les lettres publiées dans les journaux, et voyez le soin que prennent ces soldats de mettre bout à bout les petites nouvelles de la

tranchée, un mot de bonne humeur, une affirmation qu'on ne sait pas quand ça finira, mais qu'on tiendra tant qu'il faudra, et, pour finir, la formule de courtoisie : « Je me porte bien, et j'espère que la présente vous trouvera de même. »

En mainte circonstance, au nord ou au midi, à l'est ou à l'ouest, nous avons tous observé et admiré la famille modèle, le chef-d'œuvre le plus émouvant que puissent bâtir les hommes avec beaucoup de patience et d'amour. Où que nous soyons, en arrivant dans un coin du domaine français, nous pouvons affirmer qu'elle est aisée à découvrir. Tout s'y rencontre en harmonie, la liberté et l'autorité, le respect et l'abandon. C'est la grande fabrique d'honneur où la France puise en ce moment, et que la guerre n'épuisera pas. C'est aussi, très souvent, la grande source de sainteté. Celui qui a réussi ce chef-d'œuvre n'a pas manqué sa vie, ni pour lui-même, ni pour la patrie, et celui qui en a

Ieulement approché est encore un homme infirment précieux et digne de toute estime. J'ai toujours tenu comme une sottise et comme une injustice cette manie, devenue

moins fréquente, des romanciers, feuilletonistes, auteurs dramatiques, qui ne pouvaient rencontrer, sur leur route, un château, sans y placer une famille inutile, toujours semblable ou à peu près, copie de copies anciennes, et qu'on n'avait pas de peine à rendre déplaisante. C'est de la jalousie habillée de littérature, et proprement une mauvaise action.

Hobereaux tant qu'on voudra, le nom importe peu; ils peuvent avoir leurs défauts, comme vous avez les vôtres et comme j'ai les miens : mais trois fois sur quatre, s'ils sont de race ancienne et attachée au sol, ils sont une force familiale, trop repliée sur elle-même, une école, méconnue ou aimée, je ne dis pas de toutes les vertus, ce qui est difficile, mais des plus rares : l'honneur, le désintéressement, l'acceptation des charges lourdes et de la vie effacée, le sentiment de la continuité, le goût des armes et la passion de la France. Un homme que j'aime bien, qui n'est pas châtelain, mais sans qu'il y ait de sa faute, le comte de G. écrivait, ces jours-ci, d'une tranchée de l'Argonne ou de la Champagne, à l'un de mes amis. Il venait- d'être fait chevalier de la

Légion d'honneur, et de recevoir la Croix de guerre, après des actes répétés de bravoure, et il répondait à celui qui l'avait félicité : « Je suis heureux de ces deux témoignages officiels, qui diront à mes enfants que j'ai continué, modestement mais de mon mieux, les traditions de ma race. Cela les affermira, eux et ceux qui naîtront d'eux, si Dieu le veut, dans ces traditions de foi, de vaillance et d'honneur, qui sont à peu près Tunique héritage, — et bien suffisant, — qui me soit venu de mes pères. » Que je goûte cet « et bien suffisant » !

Gardons nos familles, défendons-les, mieux que nous ne l'avons fait jusqu'ici, contre leurs ennemis déclarés, qui sont les ennemis secrets de la patrie; soyons très fiers d'elles; et si, après la guerre, quelque neutre, de plus en plus bienveillant, nous honore de sa visite, nous le présenterons à nos meilleurs amis, nous lui ferons connaître notre propre famille : alors, de retour dans son pays, il nous rendra pleine justice, et il changera de ton, comme nous aurons changé de fortune.

16 Octobre 1915.

Quand tout ce que nous voyons à présent sera passé, et que la vie aura couvert les ruines, les hommes se demanderont, admirant la force de volonté de nos soldats : « Que pensaient-ils, ceux qui se battaient en 1914, et surtout en 1915? Où était le principe d'un courage si durable et si beau? » La réponse n'est pas indifférente. L'expérience de chacun peut contribuer à la former.

J'ai regardé défiler tant de permissionnaires dans les gares, dans les rues, sur les routes, j'ai causé avec un si grand nombre d'entre eux, et, dans d'autres circonstances, j'ai rencontré

tant de combattants, plus près de la ligne de bataille, que j'ai cru discerner, par moments, les caractères généraux de l'espèce. J'ai regardé surtout les vieux, ceux qui ont 14 mois, 18 mois de campagne, c'est-à-dire de la vie exceptionnelle et la plus dangereuse. Dans les villes et les villages de l'arrière, chez eux, ils marchent un peu penchés en avant, les reins tendus, les jambes écartées, comme s'ils avaient encore le sac. Par petites escouades, très souvent rapprochés dans ces jours où ils pourraient être « égaillés », ils achètent ensemble du tabac, du chocolat, du fil, des brosses, du savon; ils s'asseyent autour des tables des cabarets; ils s'arrêtent devant certains étalages. Les estampes, les cartes postales qui représentent des scènes de la guerre les font rire, mais d'un rire bref. Ils ont peu de curiosité, moins qu'avant le départ : on peut se demander s'ils sont vraiment revenus. Le goût du métier ne les a pas repris, en général ; les intérêts d'avenir ont cessé de les préoccuper

Iomme autrefois; ce n'est pas un contremaître, n employé, un comptable, un marchand qui jBpasse dans le quartier de l'usine, du bureau

OU du comptoir, c'est un fantassin, un artilleur, un cavalier en permission. On ne peut en dire tout à fait autant du cultivateur : c'est bien encore un paysan qui rentre à la ferme, mais il est autre chose que paysan, pour un temps indéterminé, et il le sent, et on s'aperçoit autour lui qu'il n'a pas rapporté toute son âme au pays. Pour tous, les images de la guerre demeurent présentes et dominantes; l'incertitude de vivre rend les projets comme étrangers, lointains et dérisoires. Ils sont devenus des soldats.

L'un d'eux, dans d'admirables lettres qu'a publiées André Chevrillon, dans la Revue de Paris, a écrit : « Je fais des vœux ardents pour mériter la grâce du retour, mais, à part des petites secondes d'impatience bien humaine, je peux dire que la plus grande partie de mon être s'est vouée à l'acceptation du moment présent. » Cette ténacité, que les étrangers admirent chez nos combattants et appellent une qualité acquise, voulant dire surtout qu'elle est empruntée aux voisins, n'est, en partie, qu'une qualité ancienne : l'application au métier. Nous connaissons moins bien la

constance dans les idées; beaucoup de petites passions, improprement appelées opinions, peuvent ne pas durer, et la perpétuité dans la défiance nous est difficile : mais il a toujours été vrai que le Français de bonne espèce, celui qui n'a pas été contaminé par l'anarchisme, aime à bien faire ce qu'il fait, et considère la « bonne ouvrage ». Ils ont changé d'état, pour un temps qu'on voudrait bien abréger, mais qui ne peut être très court. Deux permissionnaires à longue moustache gauloise, qui s'en allaient devant moi, disaient : « Voistu, mon vieux, notre métier, maintenant, c'est d'être soldat. Quand il sera fini, on pensera à en trouver un autre, mais à présent, il n'y en a qu'un. — C'est vrai; on est tous pareils; le faut, le faut bien. » Mots simples qui expriment l'acceptation d'abord, et plusieurs autres choses : il faut se battre parce que nous y sommes obligés par la loi commune; parce que nous avons été attaqués injustement, et aussi parce que nous ne voulons pas que nos enfants et nos frères jeunes soient soumis k une épreuve semblable. Nous irons jusqu'au bout; mais qu'ils ne souffrent pas ce que nous

souffrons ! Que l'ennemi, ses menaces, ses espions, son empereur ne troublent plus la paix que nous achetons au prix du sang!

Ainsi résolution, acceptation de la guerre comme d'un métier, d'une période qu'il faut vivre et non pas seulement d'un accident et d'un effort, compréhension plus ou moins nette, mais générale parmi les combattants, — je ne dirais pas cela des civils, — de l'immensité de la partie engagée, assurance de la solidité de ce mur d'hommes, à l'abri duquel tout ce qu'ils aiment continue de vivre : voilà les éléments premiers du « moral du front », qui est, en vérité, une grande merveille, parce qu'il n'avait pas été préparé, et que ce sont les assises mêmes de la race, que le danger a mises à nu.

Tout le reste est secondaire.

Mais dans ce peuple immense, qui est notre frontière, il y a une élite singulièrement nombreuse : âmes vibrantes qui comprennent ce que d'autres soupçonnent seulement et qui aiment, mieux que d'instinct, la patrie; âmes enthousiastes, âmes religieuses. Et ce ne sont point là des catégories fermées : mais, par un

privilège auquel la France doit en partie sa grandeur, les plus frustes et les plus ignorés peuvent tout à coup, dans le péril, devant la mort et pour le salut commun, s'élever au plus bel héroïsme, dire des mots sublimes, retrouver, à travers des années d'oubli, les accents et la foi des saints, devenir tout pareils à ces hommes dont nous apprenons le nom dans les livres de l'histoire, et qui sont l'honneur de chez nous. Leurs actions d'éclat, innombrables déjà, n'ont pas seulement commencé de sauver le pays du plus grand péril qu'il ait couru : répétées par les journaux, publiées à travers le monde, elles ont rétabli la réputation de la France que plusieurs causes avaient pu amoindrir; elles ont fait croire à son avenir plusieurs de ceux qui la connaissaient mal et qui n'y croyaient plus. C'est ce qui a fait dire à Kudyard Kipling, interprète ce jour-là des millions d'étrangers qui nous regardent, que, dans cette épreuve sans seconde, elle a découvert la mesure de son âme.

Un jeune écrivain dont les débuts ont été justement remarqués, aimés et défendus, Jean Variot, combattant d'hier, blessé, publiait tout

récemment un mince volume. Petits Écrits de i9i5, où j'ai trouvé ce récit :

« Ce jour, où dans cet étroit espace, tombaient sans arrêt tant de boîtes à mitraille, que, sitôt montés à la place désignée, nos hommes revenaient un par un, et celui-ci portait ses deux mains à ses yeux, demandant la lumière; et cet autre se traînait sur les genoux; et ce troisième voulait à boire, et il fallait tous les remplacer, pour tenir. Alors, quand arrivèrent les renforts, l'un qui n'avait pas vingt ans et qui savait très bien ce qui l'attendait, lui comme les autres, demanda tranquillement : « Où que c'est qu'on doit se mettre? » par habitude séculaire d'obéissance et d'honneur. »

Voyez ces fragments de plusieurs lettres qui m'ont été écrites ou communiquées ces jours derniers. Elles furent écrites, les unes par des hommes très cultivés, les autres par des artisans ou des ouvriers de la terre. Toutes montrent la vocation de la France. Quelles différences entre elles? A peine la forme. Toutes ces cimes aimantées désignent le même pôle, et, remuées, secouées par l'humaine faiblesse.

s'accordent dans le sacrifice et dans l'espérance.

Lettre d'un jeune gars de ferme, soldat du train des équipages :

« Figurez- vous que, le soir, je m'arrête quelquefois à regarder la lune ou les étoiles, en songeant que, peut-être, au même moment, ceux qui me sont chers regardent les mêmes points, et qu'ainsi nos regards se rencontrent. »

Lettre d'un sous-lieutenant à sa femme :

« Quant à mon moral, je suis en proie à un sentiment de paix et d'allégresse indéfinissable. On est impressionné par le changement de vie si radical, si subit, mais on n'a aucune pensée d'épouvante. Puis, on est unis tout d'un coup par un sentiment de solidarité étroite, affectueuse, qui va du plus grand au plus petit. Pour ma part, je me sens si bien sous la protection immédiate de Dieu, que je suis aussi tranquille que peut l'être un mortel. Dites-vous bien, en ce moment, que votre mari est à un poste d'honneur, et que dès aujourd'hui, c'est un vrai guerrier, qui n'a pas froid aux yeux, et encore moins au cœur. »

Lettre d'un soldat philosophe :

« Ah! la réalité de la patrie est dans nos âmes, et rien ne la fortifie comme la puissance du sentiment d'immortalité qui y est déposé, qu'il serait impie et sacrilège de contrarier, de diminuer ou de détruire. Ce ne sont pas des lieux communs mystiques que je rapporte ; c'est le sentiment exact né en moi au contact quotidien avec ceux qui combattent et souffrent, ceux pour qui la guerre est un renoncement total, une austérité continuelle. La qualité de leurs espérances est aussi un facteur trop important de la France de demain, pour qu'on n'ait pas le souci de les vouloir supérieures. »

Lettre d'un ouvrier de carrière :

« Je suis près d'Arras, à la veille d'une grande attaque de notre part. Cesjours-ci on a distribué des casques, des masques contre les gaz. Tous nous nous sommes préparés à la mort; nous avons fait nos petits testaments entre camarades. Je m'en vais, sans soucis matériels, très heureux de donner ma vie, si Dieu la demande, pour la France. »

Je ne puis lire ces lignes, et tant d'autres qui peuvent leur être comparées, sans que se pré-

sente à mon esprit cette formule si belle qu'a trouvée le jeune peintre que j'ai déjà cité au début de cet article, et dont André Chevrillon a publié les lettres. Il disait :

« Il faut probablement le pire pour obliger toute la noblesse humaine à se manifester ; alors on s'étonne de ce que l'àme peut trouver en soi, pour l'opposer à la souffrance et à la mort. »

Où est-il, celui qui a dit cela, cet artiste qui voulait peindre, et qui était doué de tous les dons de l'écrivain, d'une manière si évidente et si riche que c'est une peine pour moi, de penser que je ne lirai peut-être plus rien de lui? Je ne sais pas son nom. Je ne connais de lui que ces lettres écrites à sa mère, ces pages tendres, enthousiastes, d'un esprit déjà mùr et d'un cœur plein de jeunesse. Il a écrit le premier chant du poème futur de la Grande Guerre. Qu'on fasse une édition populaire de ces lettres et que la France les lise! Elle avait là un fils admirable. Puisse-t-il revenir parmi nous! Sur les contrôles de son régiment, il est porté « disparu » depuis le mois d'avril, après un combat dans l'Argonne. Et tant

d'autres, de cette élite que je viens de célébrer, sont disparus comme lui ou tombés pour jamais! Si nombreux que nous disons souvent, songeant à ceux que nous aimions, nos proches, nos amis : ce sont les meilleurs qui s'en vont, il n'en restera plus!

Eh bien! non. Beaucoup survivront. Ils sont bien souvent inconnus, de nous et d'euxmêmes, ceux qui sont destinés à relever la patrie et à la refaire. Chaque jour en révèle de nouveaux. Et c'est lui encore qui le disait, lui qui s'arrêtait de se battre pour décrire un soleil couchant. Comme sa mère s'était fait l'écho de nos plaintes et lui avait parlé des morts de notre élite, il répondait : « Dis à M... que si le sort frappe les meilleurs, ce n'est pas injuste : ceux qui survivent en seront améliorés. Vous ne savez pas l'enseignement donné par celui qui tombe : moi je le sais. »

25 Octobre 1915.

Toutes les fois que, dans un journal comme celui-ci, un écrivain traite une question de métier, surtout s'il parle de la terre, les réponses lui arrivent immédiates, nombreuses, pressantes, éloquentes souvent par leur accent de vérité et de soulTrance personnelle.

J'ai dit que nous aurions une crise aj^raire après la guerre. Tous les États en connaîtront une semblable. C'est une conséquence fatale des guerres modernes, qui vident les fermes encore plus complètement que les ateliers. Il faut la limiter, punir très fermement les donneurs de mauvais conseils, — il y en a, —

soutenir les courages chancelants, faire comprendre la folie de l'abandon, aider les cultivatrices qui ont, entre leurs mains faibles, la principale fortune de la France : sa terre labourable, son pain de demain, sa vigne, ses oliviers, ses bois, et tout son immense troupeau, et tout ce qui vole et picore autour des paillers.

Les lettres que j'ai reçues donnent presque toutes le même son. Qu'on nous soutienne! Nousvoulons bien demeurer, attendre, «tenir»; nous devinons que, nous et nos enfants, si nous quittons la terre, nous serons des errants sans métier ni crédit, et que la ville, déjà gonflée, nous accueillera mal : mais nous ne pouvons suffire au travail, et la terre nous payant moins bien, comment pourrons-nous payer la redevance? Qu'il y ait un arrangement, pour cette rude traverse, que la malechance ne porte pas sur nous seulement, que la charité s'émeuve, et demain sera meilleur, et nous resterons.

Cela me parait juste, en principe, quand la femme est seule à la maison, ou très insuffisamment aidée. L'îine d'elles expose le pro-

blême d'une manière toute digne, émouvante et sensée. Elle est veuve. Elle vient de perdre son mari à la guerre. « Nous avons loué, ditelle, il y a quelques années, une grande ferme en Normandie. Après une belle période de travail, l'exploitation étant en plein rapport, les fermages payés, la guerre éclate, mon mari part le premier jour de la mobilisation. Je reste, avec mes trois enfants très jeunes, à la tête de cette grosse exploitation, pleine d'enthousiasme et d'espoir, de courage aussi. La récolte est déficitaire. Mon mari est tué au commencement de l'année. Malgré l'économie et le travail excessif, car je suis de celles « qu'on a vues sur les barges recevoir les trèfles et les pailles nouvelles », bien que je me sois mise à conduire nos chevaux, trop vigoureux pour être confiés à des hommes âgés ou trop jeunes, et à charger les voitures, je perds, en raison de la mauvaise récolte et des augmentations de salaires, plus de la valeur de mon fermage. J'ai demandé une réduction au propriétaire : je n'ai pu l'obtenir. A présent, je ne puis ensemencer en blé que les deux tiers des terres qui devaient me donner des céréales.

Donc déficit certain pour l'année prochaine. Si je reste, le peu que mon mari laisse à ses enfants sera englouti. Le travail des champs est très dur à celles qui restent le cœur brisé et l'âme en pleurs; mais il ne m'effraie pas : je ne quitte ma ferme que parce que j'y suis forcée. J'espère que vous demanderez avec moi qu'une loi juste partage les pertes entre nos propriétaires et nous... »

Pas tout à fait. Pas une loi. Mais qu'un arrangement intervienne entre les uns et les autres. Les largesses de l'État, outre qu'elles sont faciles, faites par appétit de popularité plus que de justice, et qu'elles suppriment le mérite, c'est-à-dire un élément d'harmonie sociale, manquent trop de souplesse pour ne pas, très souvent, blesser l'équité. Qu'on se voie et qu'on s'entende ! Nous sommes à un de ces moments de grande perturbation oîi la grande charité, celle qui n'est pas d'aumône, mais d'aide affectueuse, pleine et difficile, doit parler. Nos pères ont connu des heures pareilles. On se souvient des dons volontaires du clergé ou de la noblesse, dans les grandes guerres de jadis, pour le bien commun. Et

combien de générosités ignorées, de conventions de bonne amitié, en vue de sauver les familles rurales et de maintenir la charrue dans le sillon français, remises partielles, adoucissements, transactions, en somme traités pour la paix intérieure, sans laquelle il peut y avoir des agglomérations humaines et tout un appareil de civilisation, mais point de bonheur et même point de nation. Le propriétaire ne peut pas supporter tout le dommage de la guerre. Une sorte de légende populaire, exploitée avec soin pour tous les trouble-peuples qui ne manquent pas chez-nous, le considère comme une sorte de cofîre-fort vivant, à qui l'argent vient on ne sait d'où, qui doit payer largement l'impôt et même tous les impôts, souscrire, prêter, avancer, donner toujours, et recevoir par exception. Très souvent ce n'est que le fils ouïe petit-fils de gens de mince condition, qui, à force de labeur et d'économie, lui ont laissé quelque facilité de vivre dont ils n'ont pas voulu jouir. Des accidents répétés de fortune, ou de législation, auraient vite raison de lui, et ce ne sont pas les pauvres qui en hériteraient, car c'est une loi du monde, qu'ils n'héritent

jamais de l'injustice. Mais les fermiers non plus ne doivent pas être contraints de donner tout le loyer de la terre, quand une épreuve, comme celle qui passe sur nous, a réduit leurs moyens, la récolte et l'espoir de l'année pro chaine. Qu'on s'entende, et que, par l'aide mutuelle, la paix intérieure soit fortifiée !

L'État doit aussi veiller à enrayer cette crise et, ce qu'il n'a guère fait jusqu'ici, il doit diriger les enfants qu'il élève vers la profession première, la plus nécessaire, la plus libre, celle de la culture du sol. Les paysans qui m'écrivent de la ligne de bataille, ceux que j'interroge demandent que ces fermes menacées d'abandon, ces maisons en peine soient secourues dès à présent, par les fermiers euxmêmes, ou par quelques volontaires, qui reviendraient pour quelques semaines et remettraient en ordre les cultures. Et peut-être, dans une étroite mesure, car la guerre exige d'abord la présence des hommes, pourrait-on dégarnir les services congestionnés de l'arrière et de l'auxiliaire. Ils demandent un emploi plus aisé de la main-d'œuvre allemande ce qui n'est peut-être pa« souhaitable, et pour bien

(les raisons. Ils expriment souvent leur regret avec une passion qui me ravit, comme cet adjudant dont la lettre est datée des tranchées : « Sous le canon qui gronde, et qui m'a jusquici épargné, je reste, monsieur, un fidèle gardien de la terre. Cultivateur, je suis le douzième d'une famille de treize. J'ai grandi et peiné sur cette terre, à laquelle pourtant je reste reconnaissant, aux côtés de chers parents, qui ont vieilli, de sœurs et de frères que j'adore, et qui se sont associés pour ne former qu'une cause commune aux jours de labeur : le vrai bonheur, croyez-moi. J'ai passé par toute la hiérarchie du métier, et, il y a quatorze mois, je les préparais, ces belles semailles que je n'ai pu faire. » Tous, ils se plaignent d'être a délaissés, méprisés. On fait des lois pour les ouvriers des villes, pour les mineurs, pour les apprentis, mais pour les paysans? » Une fermière dit même ce mot significatif : « Il y a des embusqués : mais trouvez-en parmi nous? »

Je ne veux pas relever le propos ; il n'est que trop aisé, comme le font journellement d'indignes Français, et en toute liberté, de provoquer les guerres de classes et, après elles, les guerres

de catégories. Il y a un parti de la haine. Nous n'en sommes pas. J'indique seulement que les paysans sentent très bien qu'entre eux et d'autres le traitement n'est pas égal.

Sans doute, ils s'imaginent que le remède est dans les lois. Et je ne dis pas qu'aucune loi ne puisse être faite en faveur de la campagne. Mais c'est un renversement de l'esprit politique qu'il faudrait, et un rétablissement du sens commun. Les défenseurs, de moins en moins nombreux, de l'état présent des choses et des mœurs, disent volontiers, quand on leur parle du médiocre intérêt que la puissance publique porte à la terre. « Vous n'y prenez pas garde ! On a fait la péréquation de l'impôt foncier! » Je n'y contredis pas ; mais c'est de la péréquation des citoyens français que nous avons besoin. J'admets les privilèges; mais que chacun ait les siens, selon son ordre et son mérite, et ils s'appelleront de leur vrai nom : les libertés de métier. Que la culture et les gens de la terre soient honorés; que les écoles de campagne ne détournent pas les enfants du métier magnifique; qu'on habitue les fils de fermiers à être fiers de leur état futur, à aimer

leur canton, leur province et l'histoire de chez eux, par où ils entreront dans la plus grande histoire. Je ne cesserai de le répéter : le vrai remède à la crise agraire est dans une réforme de l'enseignement. Il consiste à élever pour la terre les fils de paysans, et pour le travail de la maison les filles de nos fermières.

i^ï" Novembre 1915.

J'entends dire parfois : « Croyez-vous vraiment qu'après la guerre la France sera changée? » Assurément je le crois, et déjà même elle est changée

Les signes en sont nombreux, mais je dirai qu'ils ne sont pas tous au même degré de maturité. Les uns, enveloppés encore dans leur gaine, pleins d'une sève sans éclat, ne jailliront et ne prendront leur couleur qu'au soleil de victoire; les autres sont déjà si visibles que, pour ne pas les voir, il faut être aveuglé par les préjugés ou par ce grand mal qui est le refus d'espérer et la résignation à l'hiver

l'ordre. 141

éternel. Comment, par exemple, ne pas être frappé par la qualité des lettres et des confidences qui nous viennent des combattants? Qu'ils soient braves, le monde entier le sait et l'admire. Mais ils réfléchissent, ils découvrent, ils regrettent, ils jugent la vie, ils se jugent eux-mêmes, ils deviennent des consciences, et cela nous est un bien de grande importance : car à quoi servirait-il qu'ils fussent braves, s'ils ne défendaient qu'une patrie destinée à mourir de la paix?

Voyez cette lettre, d'une si étonnante plénitude, que je trouve dans une petite feuille paroissiale de Paris. Elle a été écrite par un soldat, et je suppose qu'elle est adressée, à quelque directeur ou conseiller de patronage, par un camarade élevé, on va le voir, dans des idées tout opposées :

« Mon cher camarade,

» Je me sens en désordre. Ce n'est pas de ma faute. Je croyais même, avant la guerre, que ce désordre était la liberté, l'indépendance, la supériorité. Depuis, j'ai vu que la société est peu de chose et qu'il faut une loi au-dessus

des conventions sociales. De plus, cette liberté, cet esprit critique tant admirés par moi, voilà ce qui fait la perte ou plutôt les difficultés actuelles de la France. Alors je suis logique : ayant offert ma xie, mon sang pour la patrie, il faut que je lui offre mon esprit et mon cœur. Et l'intérêt de la patrie nécessite une organisation des esprits sous une règle supérieure.

» J'ai vécu sans foi. J'ai été élevé sans religion. Je ne suis pas baptisé. J'ai contracté mariage en dehors de l'Église. Tout cela ne peut durer. J'ai recours à toi pour me guider et m'aider à porter remède à ce désordre. Je me défie de moi-même, connaissant la force de l'habitude et des sophismes libéraux. Comprends-moi bien. Ce n'est pas seulement la forformalité de l'acte du baptême qui m'importe. C'est l'ordre intérieur. J'ai besoin d'une discipline, de me rattacher à une organisation séculaire, de servir. Je crois que c'est mon devoir d'homme et de Français, voilà... »

Cette lettre appelle plusieurs réflexions.

D'abord, et de toute évidence, elle est écrite par un homme qui est dans le voisinage immédiat de la foi chrétienne, et que la logique et la

}5'énérosité de son esprit conduiront jusqu'à elle, mais qui n'est pas instruit de certaines vérités premières. Sans cela, il ne parlerait pas (lu baptême comme d'une « formalité », blasphème involontaire, et il n'écrirait pas que la société est peu de chose, lorsqu'elle est, au contraire, une très grande chose, nécessaire, née du développement de la famille primitive, faite pour le bonheur et le progrès de l'individu. Lui-même il sent bien cette insuffisance de doctrine, puisqu'il demande à son ami de le guider, et qu'il reconnaît la force des sophismes dont il a vécu jusqu'ici. Effort magnifique d'une àme sur elle-même : porte dure à ouvrir, par où doit entrer la lumière !

Et j'admire ce qu'il aperçoit déjà : qu'il y a désordre en lui, dans sa vie, autour de lui, et que ce qu'il appelait indépendance n'est que faiblesse, isolement et impuissance de servir. Il aspire à l'ordre. Il comprend la nécessité d'une discipline extérieure. Jusqu'à la guerre, ces mots n'avaient pas de sens pour lui. Dans le milieu où il vivait, il entendait sans déplaisir les jugements les plus insolents contre la Société, la Famille, la Religion, la Morale,

l'Armée, tout au moins il goûtait l'ingéniosité des paradoxes, et croyait élégant de ne pas se prononcer lui-même sur les problèmes essentiels, et de tenir à distance, comme inopportunes, les solutions qui obligent à l'action. S'il avait fait son service militaire, il s'était moqué sans doute des règlements, du respect dû au grade, de l'exactitude, des petites exigences quotidiennes et innombrables qui rompent la volonté personnelle, et établissent, pour le bien commun, l'autorité du chef. Combien de nos soldats, dans les années qui se sont écoulées depuis 1900, n'ont pas compris l'armée? Ils lui apportaient un esprit d'anarchie répandu dans la vie civile, encouragé ou toléré par les plus imprudents des chefs du peuple, et la discipline militaire dans l'état de paix, à la caserne, leur parut une atteinte à la dignité et quelque chose de rétrograde, comme ils disent. Aujourd'hui, dans les tranchées, ils ont découvert qu'elle est la condition de leur salut personnel et du salut de la patrie. Et ce ne fut que le début de leurs réflexions, et le commencement de leurs progrès. Brusquement tirés de chez eux, sortis de l'illusion des choses quoti-

(liennes qui leur cachait le monde, astreints à de longues veillées, ils se sont trouvés dans les conditions de recul et de solitude nécessaires pour juger, et ils ont jugé ce dont ils venaient d'être séparés: la vie civile, la politique, le métier, et leur propre famille, finalement, leurs actes depuis qu'ils ont làge d'homme. L'examen de conscience a fouillé les profondeurs. Sous la menace perpétuelle de la mort, ils se sont demandé : « Où vais-je aller si je meurs? Ceux qui se préparent n'ont-ils pas raison? Pourquoi personne ne m'a-t-il donné de moimême la plus grande idée qui soit ? Pourquoi un SI petit nombre d'hommes ont-ils un véritable esprit de justice? Pourquoi n'avons-nous pas, sur le front, un million de Français de plus, et pourquoi les ménages ont-ils appauvri la France des enfants dont elle aurait besoin pour la prompte victoire? Est-il donc possible d'établir une morale sans autre appui que les hommes, qui auront intérêt à la violer et à la changer ? Non, je le vois par moi-même. » lia, comme l'espoir de revenir de la guerre importe et doit l'emporter sur la crainte de lourir: « Quand je reviendrai, je ne supporte-

rai plus telle injustice, je parlerai autrement; je ne ferai plus de mon estime le même usage qu'autrefois : la vie n'est pas ce que j'ai cru. Je me suis trompé. Je chercherai la vérité, et déjà je la devine. »

Les aumôniers et les prêtres soldats ne sont que pour une petite part dans ce mouvement des esprits. C'est la nécessité qui instruit d'abord les hommes capables de réflexion; c'est l'intime supplication de la France en péril ; c'est la plus terrible leçon de choses que puisse recevoir l'éternel écolier.

Ah ! on s'était imaginé que leur soif d'idéal pourrait être trompée par le laisser aller de la vie, le luxe à bon marché, quelques lois humanitaires et beaucoup de paroles vaines : et voilà que, dans l'épreuve, ils se sont relevés tout à coup, et qu'ils crient : « L'ordre ! Nous voulons l'ordre autour de nous et en nous ! » Le plus beau cri que puisse pousser un être raisonnable !

Ils sont bien des milliers qui pensent de la sorte, les uns dont nous connaissons les lettres ou les confidences, les autres silencieux et perdus parmi les combattants : hommes

l'ordre. 147

d'étude, hommes de métier, tous renouvelés, tous supérieurs par l'élan de l'Ame. Or il n'est pas besoin que beaucoup d'hommes soient convaincus de ces hautes vérités, et réclament l'ordre avec cette clarté et cette force, pour qu'on puisse dire, en toute assurance : Il y a, en France, quelque chose de changé.

LA Toussaint en alsace

9 Novembre 1915.

J'ai pu entrer dans l'Alsace française et parcourir deux vallées de la Terre silencieuse et fidèle. L'automne est bien avancé; déjà les hauts sommets des Vosges commencent à être poudrés de neige. Ce n'est qu'un décor. On passe aisément. Mais les feuilles des hêtres sont tombées. Elles ont bruni, elles ont pris, sur les pentes, la couleur des vieux bois, et seuls, dans les forêts de hêtres, de sapins ou de chênes, les bouleaux lèvent leur lance d'or, que commande, çà et là, plus éclatante et large, la lance pourpre d'un merisier. Mais tout le reste demeure : les lignes fines qui descendent

vers le Rhin, le bleu des ravins, le bruit des eaux, les détours innombrables de la route, et les échappées sur la plaine, sur un village, une ferme au toit avançant et les prés en talus. L'émotion nouvelle, vous la devinez : c'est celle de rentrer chez soi, dans un pays dont le cœur a été tout français, et de se demander : Nous aime-t-il, et comprend-il la France, et l'heure où nous sommes, et le lendemain?

Je n'en doutais pas. J'en doute moins encore après cette courte visite. Je ne puis dire tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai entendu. Mais je dirai ce qu'il faut pour qu'un peu de l'émotion vivifiante soit partagé.

Il n'y a plus de frontière, plus de douane, plus de passeport à montrer. On vous dit : « C'était là, mais le poteau a été arraché ». Les villages sont au travail; moins d'hommes que dans le reste de la France ont été pris par le service. Au-dessous des enseignes en allemand, ou bien clouées sur les anciennes enseignes, des pancartes ont été posées : « Coiffeur, restaurant, maréchal ferrant, commerce de graines ». Les gens regardent les visages nouveaux; beaucoup saluent; des cavaliers bros-

sent leurs chevaux attachés à la boucle des murs; on n'entend guère le canon; les premières pentes des Vosges ont été conquises, en août 1914, comme l'avait été toute l'Alsace sous Louis XIV, presque sans coup férir, et les premiers villages comme les premières villes n'ont point de ruine.

Je choisirai une de ces petites villes, loin du front. L'Alsace commémore ses défunts le jour de la Toussaint. Après les vêpres et le sermon où sont rappelés le souvenir des morts et le dogme de l'immense fraternité qu'est la communion des saints, il y a procession au cimetière. Je pense que tous les habitants étaient là, ou peu s'en faut. Sur deux rangs, récitant le chapelet, ils suivaient la route montante, et, quand ils furent groupés dans l'enceinte du cimetière, je comptai qu'ils étaient au moins quinze cents, dont la moitié étaient des hommes. Dans l'allée centrale, des vases, pleins d'eau bénite, avaient été placés, et chacun des assistants prenait une feuille d'arbre, la trempait dans l'eau, et allait bénir la tombe de ses proches. Au fond du cimetière, des tombes de soldats allemands et d'autres de soldats

français étaient alignées, les premières convenablement ornées, les secondes décorées avec amour, de feuillages, de plantes vivaces plantées en forme de croix; la croix de marbre du Souvenir Français disparaissait sous les couronnes nouées de rubans tricolores. Tout en haut de cette croix, une couronne plus grande que les autres portait : « Aux libérateurs de l'Alsace ». Les familles, agenouillées, priaient autour des tombes; le clergé, aux quatre points cardinaux, puis au centre du cimetière, chantait le Libéra.

Dans les mêmes jours, j'ai visité une école. Ah! les bonnes figures roses, et les yeux résolus! Je reconnaissais la race guerrière, frondeuse, cordiale. Ils comprenaient déjà le français. Ils se levaient avec une promptitude, un ensemble, une énergie, qui venaient de la discipline allemande, — qu'on ne doit pas condamner en ce point, — mais ils comprenaient avec une rapidité, ils souriaient avec une nuance qui étaient bien de la Gaule. On m*a raconté, partout où j'ai pu pénétrer, que les enfants, du premier coup, ont été nôtres, et qu'ils montrent, pour apprendre le français.

mieux que de la bonne volonté : un enthousiasme. Le A'icaire a ouvert un cours du soir pour les adolescents : ils s'y précipitent, et des hommes se mêlent à eux. Dans les chemins un homme considérable, Français reconnaissable, m'a dit que les gamins l'accostaient parfois, avec le plus grand sérieux, la casquette à la main, lui demandant : « N'y aurait-il pas moyen, monsieur, un petit moment, de parler français? » Ils se sont mis, naturellement, à jouer au soldat. Dans la ville, ils voient tantôt un régiment, tantôt un autre. Immédiatement, ils se griment en alpins, en fantassins, en dragons, même en Marocains, en se noircissant la figure, et ils vont se battre, un drapeau en tête. Contre qui? Vous pensez bien qu'on cherche à défier les camarades d'un village voisin. Il a fallu prendre des mesures pour empêcher le jeu de dégénérer. Les petites filles, avec une serviette nouée sur la tête, un tablier blanc et deux galons de laine, se costument en dames de la Croix-Rouge, et tous, garçons et filles, au passage des officiers qui commandent les compagnies en marche, se rangent sur le bord du chemin et font le salut militaire.

Les générations un peu plus Agées n'ont pas cette exubérance; il faudra, assurément, beaucoup de tact et de libéralisme, et un grand respect des traditions, pour que l'unanimité nous appartienne, dans un pays pendant quarante-cinq ans travaillé par des maîtres experts dans le dressage. Mais l'Alsace que j'ai revue ne diffère guère de celle que j'ai connue il y a longtemps ; le cœur est resté fidèle et chaud sous l'apparence réservée. L'expérience a été si dure, qu'on parle seulement quand on est en sûreté. Mais alors, quelle merveille de sensibilité et de courage!

Une jeune femme que j'ai rencontrée, Alsacienne de vieille race, ne connaissant pas la France, mais la devinant toute, m'a raconté l'entrée des Français dans la ville. Et j'avais le sentiment que c'était la race même qui parlait.

« Nous étions au mois d'août. Depuis des jours, nous disions : « Quand viendront-ils? » Ils ne viendront donc jamais? » Un matin, un gamin arrive en courant devant la maison. Il lève les bras. Il crie : « J'ai laissé » tomber ma casquette à force de galoper ! Les

» voilà! — Tu les as vus? — Ils descendent » de la forêt. » Je monte dans le grenier. On les voyait très bien, à cause du rouge. C'était comme des grappes de cerises. Le cœur nous battait. On ne savait comment faire : tous les fonctionnaires allemands étaient encore là. Une dame descendit dans son jardin, coupa des roses, et les offrit au premier officier qui entrait dans la ville, étonné, content, l'œil partout. Près d'elle, un Allemand dit : « Vous leur offrez des roses? Nous vous » enverrons du Vergiss mein nichl. » Il voulait parler des bombes. Mais ils ne reviendront pas. Nous sommes Français à toujours! »

Et, disant cela, elle était délicieuse d'émotion, d'ardeur et de jeunesse.

16 Novembre 1015.

Pendant que nos armées, retranchées en territoire de France et d'Alsace, protègent la ligne tracée par la victoire de la Marne, et préparent l'offensive finale, d'autres troupes, françaises et anglaises, s'emparent méthodiquement des très importantes colonies allemandes d'Afrique. L'œuvre est avancée. Si l'Allemagne a, comme elle dit, des hypothèques sur certains départements français et sur la Belgique, nous en avons de notre côté, sur les riches possessions de nos ennemis, dont les unes furent acquises selon le droit, les autres arrachées par la menace et cédées dans un moment de fai-

blesse. Ce sont des milliers de kilomètres carrés qui sont déjà, là-bas, butin de guerre, et l'éloignement seul nous empêche d'apprécier la valeur de pareils gages, d'y songer même.

Les nouvelles détaillées, les récits, les notes de route, commencent cependant à nous parvenir. J'ai eu communication de plusieurs longues lettres et de carnets d'un combattant français dans le Cameroun allemand. Documents curieux, réconfortants, qui montrent bien qu'il n'y a qu'une âme militaire française, qu'elle est partout la même, et que les méthodes de guerre, en 1913, ne varient point selon les latitudes, mais qu'on trouve, dans la brousse, le même adversaire terrassier, mineur, piégeur, invisible, qu'en Champagne ou en Artois, le même officier insolent et dur. On verra aussi que cette insolence tombe tout à coup.

La colonne, dont je résume bien rapidement la marche, était commandée par le lieutenantcolonel Brisset, un de ces coloniaux à la fois soldats très braves, organisateurs, inventeurs au besoin, pionniers de civilisation, qui ont magnifiquement besogné en Afrique depuis un quart de siècle, et qui ne cessent de démentir

silencieusement, victorieusement, par les actes, cette calomnie d'après laquelle nous ne serions pas colonisateurs. Nous le sommes, et depuis toujours, à condition d'employer les hommes qu'il faut.

On part, de Fort-Lamy, en octobre 1914 : deux compagnies et une section d'artillerie de montagne. Le but à atteindre, c'est une montagne lointaine, où se sont réfugiés les Allemands, venus de différents points du Cameroun et de la ville de Kousseré, enlevée à la baïonnette par le lieutenant-colonel Brisset, au mois de septembre. Là, au pied de la montagne on rencontrera les Anglais, qui ne peuvent, n'étant pas en forces, tenter seuls d'enlever la position fortifiée de Garoua.

Le 4 octobre, la colonne passe dans le Chari, et remonte le cours du Logoué, à travers une forêt épineuse. A onze heures, elle s'installe à Kabé, gros village de pêcheurs. On est en guerre : Il faut établir des postes et loger les troupes et les nombreux porteurs dans les cases, ou sous les banians qui ombragent les places. « Nuit délicieuse, écrit le soldat dont je feuillette les notes : nous nous endormons au son

de la musique des moustiques : je ne la conseille pas aux nerveux. » Le lendemain, étape de 30 kilomètres, de Kabé à Karnak (comment ce nom, d'origine celtique, est-il venu jusquelà?) On traverse des champs de mil immenses. A Karnak, un détachement français se joint à l'expédition. Il y avait là, naguère, un sultan noir qui n'était pas de nos amis. Nos tirailleurs n'ont point de patience pour leurs « Boches de l'intérieur ». Un jour qu'il descendait la rivière, au milieu de ses pagayeurs, croyant apercevoir sur la rive des Allemands victorieux, et qu'il criait : «Hoch! Hoch! », une balle l'étendit raide dans sa pirogue. Depuis ce temps-là, les Français sont très considérés dans la région. Son voisin, d'ailleurs, le sultan du Mandara, qu'on appelle le Sâr (oii ai-je lu qu'on s'était inquiété de ce vocabulaire et que le doute subsistait?) n'avait point la même admiration pour nos ennemis. Aussi, avaient-il mis sa tête à prix. Quand la colonne entra dans son sultanat, il vint au-devant d'elle, monté sur un beau cheval, accompagné de cavaliers vêtus de rouge, et il nomma les Français « nos li bérateurs ». Il fit plus, et il leur offrit, à l'étape,

les cadeaux de la bienvenue, le mil, des gâteaux, du lait, des œufs, du miel. 11 voulut même faire escorte à nos soldats bien au delà de sa capitale en pisé, et il put voir avec plaisir ses sujets, et ceux de quelque Melchior ou Baltliazar voisin, apporter à nos troupes tout ce dont elles avaient besoin, converser avec elles, et manifester des sentiments qu'il éprouvait lui-même pour nos canons de 80, que traînaient des bœufs du pays. La route fut très dure, ai-je besoin de le dire : chaleur terrible, à faire cuire la cervelle, marécages où les chevaux et les bœufs enfonçaient jusqu'au poitrail, moustiques, serpents, forêts d'arbustes munis de coutelas et de harpons qui tailladent les vêtements et la chair. Mais tout doit être vaincu dans la guerre, les éléments comme les bataillons ennemis; on passe. D'autres renforts sont récoltés en chemin. On arrive au camp des Anglais, près de la montagne où les Allemands sont retranchés dans Garoua, à 500 mètres en l'air. Le pays, tout autour, est riche. A Nassarao, qui est à proximité du camp anglais et du camp français, les femmes travaillent pour nourrir les troupes et les porteurs. Je trouve, dans les notes de

mon soldat, ces lignes : « L'acide pour les tirailleurs est faite chaque jour par les femmes et portée, la nuit, sur le terrain d'attaque. »

C'est qu'en effet, des deux côtés, on fait la guerre de tranchées. Lentement, prudemment, les troupes franco-anglaises resserrent l'investissement de la forteresse. Il y a des reconnaissances, des essais infructueux de sortie ou de surprise de la part de l'ennemi. Le premier résultat obtenu est celui-ci : la force mobile allemande qui devait opérer dans le Cameroun du nord est immobilisée dans Garoua.

Des mois s'écoulent, et, s'il y avait eu des communiqués, ils auraient été conçus d'une certaine manière que nous connaissons : « Rien de nouveau à signaler », ou bien : « Nos sapeurs ont éventé une mine allemande et l'ont fait sauter ». Le principal événement fut peut-être 'arrivée d'une pièce de 95, énorme et luisante, nécessaire pour emporter la place et qui, venue de loin, à travers la brousse, les marais, les forêts, voyage accompagnée de 400 hommes, d'un escadron de cavalerie et des porteurs d'obus et de vivres. Elle décide le sort de la redoute allemande.

Les obus de gros calibre entament les fortifications de l'ennemi. Des incendies sontallumés. Les Allemands répondent d'abord très vivement. La cavalerie française empêche le ravitaillement de Garoua. Au commencement de juin, les tranchées d'approche sont creusées pendant la nuit. Le 10 juin, nos troupes ont gagné du terrain. Les pièces de marine anglaises, les pièces françaises de montagne, le canon de 95 « prennent ensemble la parole ». comme dit le carnet du soldat. Des déserteurs noirs racontèrent que la peur est au camp des ennemis, que les ouvrages sont démantelés et les victimes déjà nombreuses. Cependant, on ne peut encore donner l'assaut, la distance est trop grande, et les mitrailleuses, placées au sommet des glacis entièrement nus, faucheraient nos troupes.

Tout à coup, à quatre heures de l'après-midi, le drapeau blanc apparaît sur le point G de la redoute. L'état-major des alliés se porte en avant. Le feu cesse. D'autres drapeaux sont hissés par les Allemands, à droite, à gauche, partout. De notre côté, on n'a pas de drapeau blanc pour répondre au signal. Un officier

enlève sa chemise et la met au bout de son épée. Un parlementaire à cheval descend de Garoua. C'est le capitaine Wanka, qui vient, au nom du capitaine von Crailsheim, traiter des conditions de la capitulation. Il demande que les troupes allemandes soient autorisées à quitter Garoua avec armes et bagages, et à aller oui il leur plaira. Il est répondu qu'elles doivent se rendre sans conditions, mais que ni les Européens, ni les indigènes ne seront molestés. Le capitaine demande 24 heures pour répondre : on lui en accorde deux.

Une demi-heure plus tard, la forteresse capitulait, des otages nous étaient remis. Au petit jour, le 11, les troupes franco-anglaises pénétraient dans le village et dans les forts. On vit alors l'importance des fortifications construites par les Allemands, les tranchées, les abris de canon et de mitrailleuse, les trous de loup garnis de lances. Nous faisions prisonniers quatre capitaines allemands et leurs auxiliaires blancs et noirs, nous prenions des fusils, 3 canons de 60, un canon de 37 avec bouclier, 10 mitrailleuses, des projectiles, 80 000 cartouches, des réserves considérables de mil et de

sel, 800 pointes d'ivoire. « Comment expliquer qu'ils n'aient pas résisté jusqu'au bout? Et qu'ils n'aient pas détruit le matériel? Ils ont prétendu que les nerfs des Europeéens étaient tellement tendus qu'aucun officier ou sousofficier n'était plus capable du moindre eflort intellectuel ou physique. Mon avis est plutôt que ces gens-là ont bu trop d'alcool et d'absinthe, dont nous avons retrouvé les bouteilles vides, en quantité incroyable. »

Aussitôt après la reddition de la forteresse, les chefs des environs vinrent amicalement rendre visite aux Français et aux Anglais. Les capitaines allemands furent emmenés au loin, et le commandant de l'escorte écrivit peu après qu'il avait hâte d'arriver à destination, parceque, sur le passage, les populations témoignaient une vive hostilité contre les prisonniers, qui s'étaient montrés sans pitié quand ils gouvernaient le Cameroun, au nom de l'Allemagne.

Quant à la colonne française, elle ne tarda pas à quitter Garoua. Le rédacteur du carnet de notes termine ainsi son récit : « Nous sommes vainqueurs , nous sommes con-

tents, nous sommes disponibles. Demain nous partirons, selon l'expression d'un camarade anglais facétieux, pour de nouveaux pâturages. »

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