LE BIEN DES AUTRES
25 Novembre 1915.
J'ai entendu un permissionnaire qui sortait d'un cabaret, très animé, dire à son compagnon : « Tu es comme moi, toi, mon vieux, tu n'as rien et tu défends le bien des autres! Tu te bats pour leur bien! »
11 ricanait, en disant ce blaphème, content d'étonner la rue, suivi d'un camarade qui ne répondait pas, et qui semblait être là pour figurer le compagnon passif des mauvais gars en marche.
Je vous ai entendu avec douleur, Miron; avec vos airs de chef et d'orateur, vous n'êtes qu'un écho, à demi conscient : mais, pour un
peu du moins, vous êtes responsable ; vous n'ignorez pas complètement où tendent ces mots-là, et vous vous obstinez à les dire, parce que vous êtes « du parti ». Tous les autres sont de France, uniquement. Vous n'êtes pas d'une famille mauvaise, mais d'une famille affaiblie, diminuée, comme il y en a trop, clientèle désignée pour les semeurs d'inimitié. Ah! comme ils savent bien que le fond de la nature humaine est paresse et envie! Comme ils étaient sûrs que vous répondriez, si au lieu de vous conseiller le travail, la conduite et l'épargne, méthode rude et lente, ils vous disaient : « Jouissez et haïssez! » Personne, autour de vous, ne vous reprenait; l'exemple manquait : l'école ne nous avait pas formé, mais seulement rendu capable d'augmenter votre misère morale, en lisant ce qui était plus mauvais que vous, et, le dimanche, vous vous échappiez à bicyclette, pour courir les cabarets borgnes de la banlieue, tandis que le père, attablé au plus près, croyait se reposer, quand il perdaitle droit de vous dire : « D'où viens-tu? » Vous vous battez pour défendre le bien des autres, dites-vouB? On a cherché à vous faire
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croire, et vous croyez à moitié que ceux-là, seuls, devraient se battre qui ont à défendre une maison, un champ ou un portefeuille, et qu'il s'agit d'abord d'argent à perdre ou à gagner, dans cette guerre qui arme l'une contre l'autre toutes les nations du monde! Des journaux et des agitateurs secrets vous ont fait naguère cette injure de vous considérer comme un si pauvre esprit qu'on pouvait vous persuader d'une sottise énorme, et vous pousser à la répandre. Et vous ne vous en êtes pas aperçu! Vous vous êtes cru très fort! Dites-moi, ces populations de l'arrière, pour lesquelles vous vous battez,
— et vous n'êtes pas, j'en suis sûr, un lâche,
— n'ont pas que des propriétés : elles sont menacées dans leur vie, dans leur liberté, dans leur honneur. Il y a des femmes, des enfants, des faibles. Vous les protégez. Vous les sauvez. Vous remplissez un rôle qui a toujours été célébré, parmi les hommes, comme le plus naturel et le plus beau. Quel sens a le mot de fraternité, si elle ne va pas jusqu'au don de soi-même pour le salut des .autres?
Et si vous vous peinez pour autrui, le faitesvous tout gratuitement, et n'ont-ils pas peiné
pour VOUS? Parmi ceux auxquels vous avez l'air de reprocher, Miron, le service que vous leur rendez, il n'y a pas que les gens de l'arrière, mais encore des compagnons, des officiers et des soldats, que la guerre a emmenés ensemble et mis dans les tranchées. La vie là-bas est mouvementée. A votre droite, un bataillon a repoussé une attaque allemande. Une fois, deux fois, il a empêché l'ennemi de pénétrer dans nos lignes. Si vos voisins n'avaient pas tenu, vous étiez mort ou prisonnier, tout au moins vous étiez en danger. Et quand vous avez été à l'assaut, est-ce que personne n'était devant vous? Est-ce que, jamais, une balle de mitrailleuse ou de shrapnell, qui devait vous venir tout droit, n'a été arrêtée en route? Il est bien sûr, peut-être ne vous en doutez-vous pas, que d'autres hommes sont morts pour vous. En vous battant pour d'autres, vous faites simplement ce que d'autres font pour vous. C'est une des grandeurs de l'armée, ce dévouement pour ceux qui n'en remercieront pas, ce support de l'épreuve qui sera épargnée au camarade.
Mais vous n'avez pas pensé que vous vous
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battiez aussi pour votre compte. Vous parlez comme un homme étranger à cette guerre, et (|ui veut bien s'y mêler, par condescendance. Vous ne l'êtes point. L'intérêt et l'honneur, quand une guerre comme celle-ci est déclarée, n'ont qu'une même trompette. Ça leur arrive rarement d'être si bien d'accord. Ils appellent aux armes tous les hommes qui peuvent tenir un fusil et fournir une étape. Vous ne possédez pas une motte de terre? J'y consens. Peut-être en posséderiez-vous une, si vous aviez été toujours aussi jaloux de l'argent gagné que de l'argent à gagner, et si vous n'aviez pas mis tous vos soins à vous ruiner hebdomadairement? Je veux l'ignorer. Je connais la réponse inopérante et triste que vous me feriez : « Ma paye m'appartenait, j'en ai fait ce que j'ai voulu. » Mais vous avez des outils de travail, un meuble où vous serrez vos vêtements, un lit de noyer, ce que vous appelez «mon ménage», et, si les quatre murs ne sont pas à vous, tout le duvet du nid vous appartient. Demandez ce qu'il est advenu à ceux dont la demeure a été envahie par les Prussiens? Vous avez une femme, des enfants : rappelez-vous ce qu'ont
fait les ennemis, en Belgique et dans le Nord . Informez-vous encore mieux; apprenez- vous à comprendre le régime de terreur, de délation, de réglementation vexatoire qui pèse sur ceux qui ont été épargnés. On vous a parlé d'esclavage; pour de minces raisons et dès que votre intérêt pouvait être en conflit avec celui du patron, vous avez vous-même prononcé ce mot où tant de douleur est enfermé ; mais ce n'était qu'un jeu d'éloquence ou de mauvaise humeur, vous le savez bien : toute la réalité est là-bas, dans ces villes administrées par le caporal Surhomme. Vous imàginez-vous, par hasard, que vous seriez admis comme un égal et comme un homme libre, dans le royaume de Bochie? Demandez-le aux Danois, demandez-le aux Polonais, demandez-le aux Alsaciens, et aux otages, des ouvriers comme vous, qu'on a fait marcher devant les troupes armées dans les batailles de l'Yser. Vous avez une âme : si peu qu'on vous ait donné l'habitude de refréner le mal qui est en nous tous et de soutenir les velléités du bien, toujours en bataille, vous avez des qualités qui sont la marque de la race : le goût de la justice, un besoin de liberté.