LE BIEN DES AUTRES
quelque chose de loyal qui vous empêcherait de mentir ou de manquer à la parole donnée. Tout cela, Miron, c'est votre bien, c'est vousmême et c'est la France qui est en vous. Tout périrait, si vous ne combattiez pas l'ennemi. Vous n'êtes point un être jeté au hasard dans une nation et qui peut indifféremment passer dans une autre et y vivre. Vous êtes un Français, né d'un sang qui ne s'habitue point à la honte. Votre avenir est parmi nous. Il est ce que vous le ferez. Vous le défendez aussi quand vous veillez aux tranchées.
Le bien des autres? Miron, c'est la dernière des raisons pour lesquelles vous vous battez. Celui qui vous a soufflé la menteuse formule n'était pas votre ami. S'il croyait ce qu'il disait, même un peu, tenez-le pour un imbécile, et ne le gardez pas près de vous. S'il n'y croyait pas, c'était une canaille.
7 Décembre 1915.
J'ai présidé, le dimanche 3 décembre, V Union pai'isienne des institutrices libres de la Seine, et j'ai dit à peu près ceci :
Je suis sur, mesdames, que vous aviez compris l'éminente valeur de l'homme qui a présidé, depuis le début et pendant plus de cinq ans, votre Union parisienne des institutrices libres. Je l'ai connu, et je puis dire qu'il était de ceux vers lesquels j'étais porté par une sympathie qui avait été immédiate et que le temps avait rendue forte. Et cependant, comme il arrive dans tous ces deuils, je regrette à
présent de no l'avoir pas assez connu, de n'avoir pas profité de toutes les occasions de m'enrichir de cette grand i richesse d'expérience humaine embellie «l'amour de Dieu. M. Maurice Sabatier, ayant été un avocat des plus réputés, pendant trente-cinq ans, dans ce milieu judiciaire haut et fermé que sont le Conseil d'Etat et la Cour de Cassation, le plus beau de son talent, le meilleur de l'incessante production de son esprit, ont échappé au grand public. Nous n'avons point eu tout le profit de l'éloquence, de l'enseignement moral et de toute la lumière qu'il mettait en chacune de ses plaidoiries.
Il avait une figure de combattant, large, et dont le regard allait tout droit à celui qui venait, et ne se baissait point rapidement, mais tâchait de pénétrer jusqu'à l'âme de celui qui devait être, dans quelques secondes, son interlocuteur ou son adversaire. Son habitude de la riposte le mettait en garde. Ce n'était qu'après un moment, et si l'entretien s'y prêtait, qu'on voyait disparaître cette nuance de réserve et d'attente dont son accueil était marqué. Alors la bonté paraissait; elle riait
au fond de ses yeux bruns, de ce sourire jeune qui est, dans un visage vieilli, l'affirmation tranquille et passagère d'une immortalité. L'homme qui aime la justice et sait être indulgent a déjà dépassé le niveau commun. Dans une notice qu'il a écrite sur la vie et l'œuvre d'un ancien avocat général à la Cour de Cassation, M. Sabatier a dit : « Il n'aimait pas la justice à moitié. Ce n'est pas à lui qu'il aurait été besoin de rappeler la grande parole . de Bossuet, que c'est trahir la justice que de travailler faiblement pour elle... » Lui, il travailla pour elle fortement et toujours. On peut voir de quelle manière, et connaître quelque chose de sa logique, de son style concis et prompt, de sa joie secrète d'avoir raison contre de puissants adversaires ou contre des erreurs tenaces, dans son. Etude sur le Concordat, et dans sa Plaidoirie pour S. S. le pape Léon A III et le cardi^ial Rampolla. Mais on peut voir là aussi, et dans les Etudes stir la psychologie juridique de Napoléon, sur Berryer, sur le Concordat, sur son ami Thureau-Dangin, dans ses Souvenirs où il rappelle l'enthousiasme de sa jeunesse pour l'éloquence de Lacordaire,
que ce jurisconsulte avait beaucoup d'un philosophe, beaucoup d'un historien, et, pour ne point errer, le guide très assuré d'une foi réfléchie et savante.
Quand Son Eminence le cardinal Amette, dont nous pouvons bien dire entre nous, n'estce pas, qu'il a le génie des œuvres, vous fit ce présent de désigner M. Sabatier comme président de votre association, il savait tout ce que je viens de vous rappeler, 11 avait deviné le service que vous rendrait un homme qui ne s'en doutait pas. M. Sabatier fut d'abord surpris. Je crois que sa déférence envers son archevêque et cet esprit de justice qui le portait à défendre les causes attaquées furent les premières raisons de son acceptation. Bientôt sa bonté s'émut : la vôtre lui était apparue. Et c'est ainsi que vous avez eu le plus assidu, le plus dévoué des présidents, lié à votre œuvre par les puissances mêmes qui gouvernaient sa vie.
Il n'est guère de profession plus haute que la vôtre, mesdames, quand on la considère comme une mission pour les âmes. Vous avez à former de futures femmes, de futures mères :
vous avez, entre vos mains maternelles, ces commencements d'intelligence, de passion, de besoin de la vérité et de penchant à l'erreur, de faiblesse et de générosité que sont les enfants. De vous, ces petites tiendront probablement le meilleur de leur avenir. Elles vous devront beaucoup du bonheur qu'elles auront, et de celui qu'elles donneront, et de l'exemple qui sera transmis par elles. Car les conditions du travail ouvrier, celles de l'habitation ouvrière, se trouvent aujourd'hui presque en opposition avec les obligations, comme avec les douceurs de la vie de famille. Cette attention constante que réclame l'éducation d'une petite fille, combien elles sont rares les mères du peuple qui peuvent la donner!
Elles vous confient ce qu'elles ne peuvent faire : Et c'est le principal de leur mission maternelle. Le choix qu'elles font de vous, institutrices chrétiennes, indique l'orientation de leur esprit et vous charge d'obligations très strictes. Vous devez aux enfants, avant toute chose, l'éducation morale. Elles doivent apprendre de vous ce que les mères n'ont pu leur dire : ce qui est nécessaire pour vivre.
LK RÔLE MATERNEL DES liN STIT UTRICES. 177
pour se décider dans l'incessante contradiction de l'intérêt et du devoir, pour conserver à la France un peuple sain, défendu par le sens commun et par la foi contre l'innombrable erreur, pour faire des femmes fidèles et fîères, capables de tenir un ménage aussi bien que de donner un conseil, de résister à la provocation du luxe et du plaisir, d'être enfin des compagnes agréables et sages. Rien, à beaucoup près, ne vaut cette part royale de votre enseignement. Là est votre gloire, et, je puis bien dire votre privilège. Aussi j'ai bien souvent pensé que le souci des brevets tenait trop de place dans les préoccupations des écoles, même catholiques, à tous les degrés de l'enseignement.
C'est pour cela que j'ai été très intéressé par certains programmes et, notamment par celui d'un Cours normal catholique d'enseignetnent ménager, fondé à Paris, sous le patronage du cardinal-archevêque, et qui ne porte pas seulement sur les matières habituellement comprises sous ce titre d'enseignement ménager : cuisine, blanchissage, repassage et coupe, etc.. mais sur ce qui sera toujours
l'essentiel : la formation morale de la femme et de la mère, ce qu'on peut appeler « l'art de la famille ». Les jeunes filles qui suivent ce cours normal y reçoivent des leçons de religion et de vie chrétienne; on y voit enseigner : la religion au foyer, la formation catholique de la femme, puis les principes d'éducation maternelle, éducation des sentiments, éducation de l'intelligence, éducation de la volonté', les éléments de l'économie sociale à côté de l'économie domestique : « notions de la famille, du travail, du bon usage des biens, de la mutualité, du droit usuel », etc. Ne croyez-vous pas qu'il y ait là quelques idées à prendre, même pour l'enseignement primaire?
Si vous considérez l'extrême besoin de vigueur morale où sont toutes les classes de la nation française, vous ne croirez avoir bien rempli votre tâche que si vous avez fait d'abord des âmes fortes.
Vous n'êtes pas, — et c'est votre honneur, — seulement des maîtresses à lire et à écrire, mais le conseil toujours présent, quelque chose de l'avenir, une créature plus âgée et plus sûre, mieux défendue, qui peut tenir la main
d'une autre et recevoir, sur sa poitrine, une petite tête fatiguée. Quelle précieuse matière vous avez entre les mains, près de votre cœur, mesdames ! Jeunes filles ou femmes, je voudrais que chacune de vous, quand le jour sera venu où tous les mérites seront connus, pût être appelée du nom de sa vraie vocation : mater adniirabilis !
LOUIS GEANDREAU
iU Décembre 1915.
Il était poète. On ne sait jamais ce que donnera un verger en fleur. Beaucoup de jeunes hommes bien doués ont de trop prompts succès, dans les petits cénacles, dans les petites revues, dans les petits théâtres, et ne vont point au delà. Quelque chose les empêche d'y atteindre : quelquefois un défaut de puissance, le plus souvent un défaut de travail. Louis Geandreau aurait-il écrit de belles œuvres, et la promesse, digne d'attention, aurait-elle été tenue? Il avait la grâce, qu'il faut avoir reçue. Il avait cet autre' don de l'émotion cachée, aveu d'un cœur passionné, qui ne veut pas
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tout dire et se laisse deviner. Je crois bien aussi qu'avec son air de n'y pas toucher et d'écrire des vers au courant de la plume, il avait cette facilité laborieuse qui devient du style quand l'habitude est prise et que le sujet s'y prête. Dans les fragments de lettres familières que je vais citer, à côté de négligences nécessaires, il y a des raccourcis, des croquis, un sentiment de l'essentiel, qui ne révèlent pas seulement un tempérament d'artiste, mais, par la justesse des touches et leur sobriété, le travail déjà long de l'apprenti qui va devenir maître. Maîtres, plusieurs l'eussent été, dans cette génération décimée par la guerre; les grands sujets leur étaient
iposés, expliqués, commentés; la souffrance, "qui est infinie tandis que la joie ne l'est pas, les enveloppait; un monde renouvelé les attendait. Comme nous guetterons tous, bientôt, les chants nouveaux et forts de ceux qui survivront!
Ce qu'il faut se rappeler, quand on juge la vie ou la mort d'un homme, c'est qu'il y a des courages de mille sortes : tous parents. Celui de Geandreau était de l'espèce gaie. Plaisanter,
tourner légèrement un billet, sourire pour rassurer les autres, c'est déjà fort joli quand on écrit sous la mitraille. Cela devient très beau quand c'est soutenu, quand on devine que la pensée de la mort venait souvent à celui qui chantait la vie, et qu'elle ne le troublait pas.
Louis Geandreau avait trente ans. Il avait écrit beaucoup de vers, surtout pour le théâtre, fait représenter plusieurs comédies et revues, fondé un journal littéraire dans le sud-ouest. Il appartenait au groupe enthousiaste et nombreux des jeunes amis d'Edmond Rostand.
Je ne citerai guère de lui que de la prose, et qui n'était pas travaillée : mais l'homme s'y trouve. J'ai sous les yeux des extraits des lettres qu'il écrivait, pendant les premiers mois de la guerre, à sa jeune femme.
dS octobre i9il. — « Enfin la voilà, la chère première lettre! Quel événement! Quelle joie! Quel trouble! et, chose étrange, quelle fierté! Je veux que tout le monde le sache. Pas assez pitoyable peut-être pour ceux dont les mains sont encore vides, je vais le disant partout, le criant, le clamant. Je la lis avec des yeux encombrés de larmes, et, à travers ce cristal
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naturel, chaque mot m'apparaît embelli... Je t'écris assis sur un banc rustique, au bord d'une belle rivière, au pied d'une large pelouse qui descend de mon château... La rivière, dont le ministre de la guerre me défend de te dire le nom, est à la fois noble et charmante. Les propriétés particulières, villégiatures de riches Parisiens, la bordent; mais, comme les murs de ces propriétés ont été ouverts pour les besoins de la guerre, je puis, sans quitter le bord de la rivière, passer d'une propriété à l'autre, et admirer le goût et la fantaisie des propriétaires absents, avec facilité. Je vois des choses ravissantes. Je passe d'un style à l'autre en un clin d'oeil. Celui-là aime l'ordre des jardins français; celui-ci le désordre affecté et le pittoresque des jardins anglais. Pavillons, tonnelles, temple d'amour, escaliers à la Henri II : j'ai tout, j'admire tout, je bade à atout. Et j'oublierais,... si, de temps en temps l'éclatement d'un obus, plus ou moins lointain, ne me ramenait à la réalité des choses... »
Se octobre 1911. — « Nous sommes, en ce moment, dans un petit village. Nous occupons, avec mon capitaine et deux lieutenants, une
maison qu'un horticulteur habitait en des temps plus heureux. L'horticulteur est parti, les fleurs sont fanées, il reste une serre où une compagnie a installé son bureau, et quelques chrysanthèmes penchants et mourants. Parfois, par-dessus nos têtes, un sifflement de vipère qui finit au loin par un éclatement : les obus, ce n'est pas pour nous; ce sont les artilleries, qui se chamaillent trois fois dans la journée, le matin, vers midi et le soir; elles se cherchent l'une l'autre, sans pouvoir se découvrir. Leur tir ne signifie que cela : « Ah! Ah! c'est bien fait! Je suis toujours là! » Il n'a pas d'autre signification, je t'assure... Ah! je sais bien que tu voudrais plutôt des histoires : je te dis que je n'en sais pas. Inconnue la fameuse charge à la baïonnette, inconnue la blessure glorieuse, inconnus les dangers merveilleux qui font ouvrir les yeux et former le cercle, lorsque, plus tard, on les raconte. Voilà ma position : je cantonne dans un village; il y a des tranchées par devant que nous occupons, chacun à notre tour, le plus simplement du monde; le canon tonne au loin, on se baisse quand il se rapproche; en résumé, on attend
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l'événement. Quel événement nous attendons? que l'aile gauche ait battu l'aile droite des Allemands. Tant que l'aile gauche n'aura pas battu, je n'aurai pas d'histoire à le raconter. » /" novembre i9il. — « Mon paquet! On était en train de passer une revue, quand on me l'a apporté. Je n'ai pas osé l'ouvrir au milieu de la compagnie en carré. Je le tenais sous mon bras, en me disant : « N'aie pas » peur, mon vieux tu ne t'en iras pas mainte- » nant. » La revue finie, j'ai pris mon petit sac mystérieux; je suis monté sur le plus haut de la colline, dans une petite cabane construite pour se mettre à l'abri des coups de l'artillerie, et là, comme l'ogre, j'ai tiré mon grand couteau et j'ai coupé les ficelles. Ça m'a demandé un petit quart d'heure. Je félicite le bon ficeleur. Quand j'ai vu la lettre qu'il contenait dans sa première écorce, j'ai arrêté aussitôt les hostilités. Je l'ai lue avec religion, cette lettre que vous vous êtes mis à quatre pour écrire, afin qu'elle soit plus affectueuse. Mais, comme chez moi l'attendrissement même s'accompagne toujours d'images intérieures, j'ai pensé tout de suite à l'histoire du Petit
Marmouset. Celui-là l'avait conçu, celui-là l'avait pesé, celui-là l'avait ficelé, celui-là l'avait porté au bureau ambulant, pour le Petit Marmouset a qui n'en voulait tant ». Il ne manquait rien. J'ai tout trouvé, tout adoré, tout serré...
» Je suis allé entendre les vêpres, ayant manqué la messe, ce matin^ dans l'église du village voisin. Toujours drôle. Les soldats couchent dans l'église, la nuit. L'église est pleine de paille d'une épaisseur de 40 centimètres. Ça ne fait rien : le bon Dieu doit se sentir chez lui, puisqu'il est né sur la paille. Quelques femmes chantaient faux... Il est vrai qu'à vingt mètres il y avait une de nos batteries qui envoyait, par moments, de ces coups dont on peut dire qu'il faut les avoir entendus pour s'en faire une idée. Alors, dame! Ça dérange un peu les cordes vocales des femmes sensibles. »
5 novembre iQlA. — « Nous voici revenus au temps de l'homme des cavernes. Mais les inscriptions que la postérité découvrira, dans nos grottes modernes, différeront légèrement de celles qu'on découvre à Brantôme et aux
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Eyzies. Un animal, en effet, a succédé au renne bien connu. Nos descendants en examineront les vestiges avec étonnement (car j'espère qu'à cette époque cet animal aura complètement disparu) : c'est le Boche. Nos cavernes sont remplies de portraits de cet animal redoutable. Des inscriptions véhémentes et vindicatives traduisent l'opinion de l'humanité : « Mort aux » Boches ! On leur z'y cassera la g. . . ! etc. , etc. »
i7 novembre 19 il. — « C'est curieux!
Depuis quelques jours, je n'ai que des cadences en tête : des cadences flottantes, sans idée, sans direction. C'est physique, rien de plus, mais c'est drôle.
» Allez donc me chercher le sergent de semaine.
» On n'a pas entendu le canon, ce matin.
» Quatre hommes de corvée au commandant qui gronde...
» Sans intérêt : mais cela nous présage de grands poèmes!... J'ai remarqué qu'à défaut de grog, une strophe bien amenée réchauffe un peu les hommes. Hier, comme on avait pataugé pendant des heures dans les boyaux de communication et les chemins impossibles,
ils se sont mis à rire quand je leur ai dit les vers de Flambeau : « Nous qui pour arracher » ainsi que des carottes, — Nos jambes à la boue » énorme des chemins, — Devions les empoi- » gner quelquefois à deux mains. » C'était si bien tout à fait ça, qu'ils n'étaient pas loin de croire que ces vers avaient été faits pour eux. Je les ai vus aussitôt très fiers et presque consolés. Je veux essayer de ce système. Tous les jours, au rapport, je leur lirai quelque chose. Je fais apporter l'Aiglon. Je mets cela sur le compte de l'ordinaire, avec la mention : « Eau-de-vie ».
S3 novembre i9i4^. — « Tu as dû recevoir une lettre en vers ou, pour être plus sincère, une poésie qui ne fut point écrite de premier jet, comme le sont les épistoles. La vérité m'oblige à dire qu'elle fut écrite cependant dans des conditions assez honorables, c'est-àdire dans la tranchée de première ligne : atmosphère de poudre, sifflement des balles, grognement du 75. Il suffit d'être à l'abri pour se sentir courageux à ce point...
» Je viens d'aller faire une petite promenade. Ici on a une certaine latitude. Il faisait une journée comme tu les aimes : or en poudre,
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lointains estompés. Auloinles villages dominés par leurs églises courageuses, qui ont l'air, par-dessus les maisons tremblantes, d'offrir leur poitrine aux obus; les bois qui ne sont plus que du bois, car toutes les feuilles sont parties; le soleil sans conviction, qui a toutes les peines du monde à donner de la lumière, et si peu, mais de chaleur point, a dû recevoir un shrapnell sur la figure, et veut bientôt qu'on l'évacué, lui aussi... Je suis revenu dans un chemin rayé à chaque instant de vols d'oiseaux de toutes les variétés et de toutes les couleurs. Ces petits lascars ne croient pas à la guerre. Ou plutôt ils ont dû constater que les oiseaux avaient la paix depuis que les hommes s'étaient mis en guerre. C'est étonnant, en effet, le nombre de compagnies de perdreaux qu'il y a autour de nous. Ces compagnies-là ont moins souffert que les nôtres... Je n'ai rien découvert, qu'un renard desséché, mort depuis plusieurs mois, à côté de son trou. Il était si plat que ce n'était qu'un dessin sur le sol... »
6 décembre 19 le. — a Les soldats avaient organisé, aujourd'hui dimanche, un concert que j'avais encouragé. Très ingénieusement,
ils avaient construit, à côté des cuisines, sous un hangar de la ferme, une scène avec des toiles de tente. Un parc à lapins, abandonné, servait d'estrade. Un bruit de fritures accompagnait les romances sentimentales. Mais ce sont les chœurs qui ont eu le gros succès. Il y a ici cinq à six Bordelais, une vingtaine de méridionaux et 200 gars de l'Est. Ce sont mes Bordelais qui font tout marcher. Les septentrionaux les regardent, bouches bées, admiratifs... Ah! les chœurs bien connus, quel sens nouveau ils empruntaient à la situation : Montagne des Pyrénées; Beau ciel de Pau; la Dacquoise (ô rives fugitives de l'Adour, que j'entendais si souvent chanter sur les routes de Mont-de- Marsan), tous ces chants si entendus que je les croyais incapables de me procurer jamais une émotion, dans cette pauvre grange pleine de soldats attentifs, à la lueur de quatre bougies économisées parcimonieusement, ont retrouvé toute leur force d'émotion des premiers jours, et je voyais, comme les Cadets aux sons du fifre, s'étendre devant moi « la verte douceur des » soirs sur la Garonne », et ma petite vie abandonnée tout à coup... »
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Le poème dont il parle, — le dernier, — c'était, en strophes légères, soignées et tendres, le même thème plus développé : « Il n'y a point de guerre, je vous assure, rien qu'un peu de bruit, et des promenades qu'on voudrait faire à deux. » Ne fallait-il pas garder au fond de son cœur tout le tragique et le rude de la guerre, et la faire presque douce, invraisemblable, sinon tout à fait gaie, du moins coupée de chansons, pour la jeune femme qui médite les lettres, et pleure même si elles sont joyeuses?
La guerre, mon amour, il faut bien te le dire, Ça n'est pas si terrible, en somme, que l'on croit.
Il disait le réveil matinal, les rêves qu'on a eus, le café, le lever du soleil, l'avion qui passe, le courrier, la sécurité du bon terrier, « dortoir et réfectoire qui nargue la sifflante », puis le soir, les songes qui reviennent.
Voilà, mon cher amour, ce que c'est que la guerre. Qui t'en parle autrement, par la gorge a menti! La vérité, vois-tu, c'est qu'on n'y souffre guère
Que de l'absence, mon petit.
La guerre, c'est tout ça. Le reste est vain tintaille. Cependant, tout à l'heure, ils ont tous remarqué Que je ne t'avais pas parlé de la bataille : C'est la place qui m'a manqué.
11 est mort à l'assaut d'une tranchée, le 13 janvier 1915, au nord de Soissons, devant ses hommes qui l'aimaient bien. Je ne m'étonne pas de cette fin héroïque. Elle étonnera ceuxlà seulement qui ne savent^pas qu'il faut beaucoup de force déjà pour taire un simple ennui.
Et, « dans le civil », qu'était-il, ce lieutenant Louis Geandreau? Il aurait pu faire graver, sur sa carie de visite : « Employé des P. T. T., service des ambulants, Bordeaux. »