‹ Aujourd'hui et demain; pensées du temps de la guerreChapitre 7 sur 14 · AURAS · texte numérisé non relu

AURAS

Noël 1915.

J'ai vu Arras dans sa désolation.

On se bat au nord, à l'est et au sud. L'ennemi a des tranchées à quelque six cents mètres de la gare, et, depuis le 5 octobre 1914, il ne cesse de bombarder cette jolie ville. Le croiriez-vous? Elle est encore jolie. Elle avait tant de grâce qu'il lui en est resté. On retrouve, jusque dans ses ruines, son air ancien, son humeur de ville accueillante, commerçante et riche, qui s'était mise à vivre delà vie moderne en gardant ses bijoux d'autrefois, et ses relations d'histoire avec tout le nord de l'Europe-

et avec la lointaine Espagne. Elle avait eu cent clochers, disait-on, au temps de sa grandeur. Quelques-uns étaient encore debout. Ah! que ces Allemands, qui tiraient mal au début de la guerre, sont devenus de bons viseurs de clochers, d'églises et d'ambulances! Le matin même du jour où j'ai visité Arras, ils avaient achevé d'abattre le clocher du couvent du Saint-Sacrement. J'ai vu, à terre, les pierres du sommet, dont la cassure était toute fraîche. Et le beffroi! Je suis allé à lui, tout d'abord. Il était le centre de la vieille ville, il dominait l'hôtel communal, et portait à son faîte le lion des armes d' Arras tenant la girouette. Presque tout est détruit.

J'ai suivi, en automobile, une grande rue déserte, tourné à droite, puis à gauche, et j'étais déjà devant cet îlot d'architectures trouées par les pointes d'obus, fendues par les éclatements, achevées par l'incendie, qui se lève à cinquante pas, et qu'enveloppe un bourrelet de briques et de pierres éboulées. Quelques arcades ont résisté, quelques encadrements de fenêtres ogivales, un bout de frise: un pavillon et, haut encore par-dessus, le moignon carré

de la tour, qui n'est plus beau par sa forme, mais qui l'était, ce jour-là, par la couleur de ses murs mis à nu, de ses arêtes effritées, de toute sa masse rajeunie par la ruine nouvelle, et qui tombait d'une seule coulée, d'un blanc doré, parmi les débris sombres amoncelés autour d'elle. Je pensais, en m'approchant, aux quatre cloches ensevelies sous ces décombres et fondues sans doute : la Joyeuse, la Cloche du Guet, la Cloche du Couvre-Feu, et la Cloche d'Effroi. Elles avaient sonné de mauvais jours, et elles se racontaient les malheurs du passé, quand le vent soufflait entre elles : mais elles ne connaissaient pas la pire misère, qui est d'être une œuvre d'art à portée d'un canon servi par des surhommes. Je voulais faire le tour de l'îlot, et je commençais à enjamber les monceaux de pierres et de pierrailles, lorsque j'aperçus, à moitié submergés par le remblai, les restes tordus d'une automobile. En même temps, mon chauffeur s'approcha delà ferraille et se pencha.

— Que faites-vous, Gustave? Vous n'avez pas l'intention de la réparer?

— Pas précisément. Mais c'est mon automo-

bile, celle que je conduisais, pour mieux dire, voilà des semaines. J'étais là, à côté d'elle; arrive un obus : c'est lui qui l'a mise dans l'état. Moi, je n'ai rien eu.

— Alors?

— Je prends un boulon de souvenir. Et puis vous ferez bien de ne pas séjourner; l'endroit n'est pas bon; ils ne préviennent pas.

Quand je fus sur la place que commandait l'hôtel de ville, celle qu'on appelle la place du Beffroi, ou la Petite Place, et un peu plus loin, quand je pénétrai dans la Grande Place, je compris mieux la grandeur du désastre : presque toutes les claires façades sont debout, alignées et égales, autour des deux rectangles des places; leurs pignons à volutes se découpent sur le ciel; elles reposent sur les colonnes de grès; les arcades vont de l'une à l'autre, comme jadis. Mais ce n'est plus qu'un décor : l'intérieur est brisé, les étages sont effondrés, on voit le bleu à travers les fenêtres. Quelques hommes s'éloignent dans l'ombre des arcades. Civils? militaires? je ne sais : la place est longue. Je vais plus loin. Nos canons de 75 tirent dans les campagnes voisines; un aéroplane est

en l'air, très haut, les ailes presque transparentes, le corselet fulgurant de lumière. Les rues, l'une après l'autre, sont désertes, et les portes barricadées. Sur l'une d'elles, une inscription : « La police veille! » Je découvre une boutique d'épicerie, j'entre :

— Vous êtes brave, madame!

— On le dit.

— Vous n'avez pas quitté?

— Pas un jour.

— Vous avez des cartes postales?

— A volonté.

Quelques pas plus loin, — je n'en crois pas mes yeux, — une bourriche d'huîtres fraîches est posée sur un guéridon, devant un magasin de primeurs. C'est d'ailleurs toute la primeur que j'ai vue là. Quelle étonnante solitude, entre ces files de murs encore debout! Ah! deux enfants qui jouent aux billes! La cathédrale, énorme, la nef ouverte, une moitié de voûte tendue en parasol, se lève derrière eux. Je passe près du palais de Saint-Waast, l'ancien musée, incendié et vide : le gardien est en uniforme. Je traverse une ruelle, j'entre dans une place de médiocre étendue et de belle architec-

ture, OÙ le silence est prodigieux. Cependant voici un homnie. Il est courbé, presque immobile. C'est un ancien d'Arras. Que fait-il? Je m'approche : du pointu de sa bêche, il gratte l'herbe entre les pavés. Un vieil homme qui continue la lutte contre l'herbe, deux enfants qui jouent, une femme qui est vaillante : c'est toute la vie que j'ai observée dans Arras bombardée... Pardon : j'ai noté aussi, par-ci, parlà, un tuyau de poêle, sortant du soupirail d'une cave, et qui fumait.

Autour d'Arras, tandis que je revenais, dans la nuit commençante, je regardais du côté où est l'ennemi : les grandes vagues de terre nue s'embrumaient une à une, les plus lointaines d'abord; les villages à mi-côte, toujours protégés du vent par un bouquet de futaie, se fondaient dans le brun des jachères ; nulle part je ne voyais la ligne des tranchées allemandes ou la ligne des nôtres, nulle part, dans ces vallonnements, une troupe en marche, un cheval, un mouvement. Je suivais une route de crête interdite au ravitaillement. Si je n'avais, par moments, aperçu la lueur d'une fusée éclairante, entendu le départ ou l'éclate-

ment d'un obus, j'aurais pu oublier que j'avais devant moi, occupant tous les creux et toutes les hauteurs, deux armées en présence, immobiles et cachées.

U Janvier 1916.

J'aime bien les jeunes : mais ceux que j'admire le plus, ce sont les vieux. Ils ont passé l'âge où le sang qui coule vite nous jette à l'aventure; ils laissent derrière eux une femme, des enfants, une maison, des soucis, des projets : tout ce qui nous retient si fort. Rien qu'en partant comme ils l'ont fait, sans une hésitation, ils ont donné de leur courage une preuve certaine. Et, depuis qu'ils combattent, c'est-à-dire depuis le début de la guerre, je n'ai jamais rencontré de chef qui ne me fit l'éloge de ses territoriaux.

Essentiellement, ils sont défenseurs des tran-

chées, chasseurs à l'affût. La chasse à courre est pour les jeunes. Ceux-ci attaquent. Ceux-là gardent. Mais comme ils gardent bien, comme ils tiennent le terrain conquis! Sur les routes voisines du front, si vous les rencontrez, aux heures tardives où se prépare la relève, vous les reconnaîtrez à deux signes, même de loin : ils marchent sans coquetterie militaire, en traînant un peu la semelle, et ils portent tout ce qu'on peut emporter avec soi; les sacs, les couvertures, les bidons, les musettes gonflées, les cartouchières, le litre dont le goulot sort de la poche bleue, bossuent les reins penchés et élargissent les hanches. Quand vous serez près d'eux et que vous pourrez voir leur visage, beaucoup de ces hommes ne vous regarderont pas : ils emportent aussi leur songe. Ils savent quelle rude semaine ils vont passer; mais la pluie et le vent sont leurs vieilles connaissances ; la boue des tranchées ne leur fait pas peur; la patience est leur lot très ancien; ils acceptent le risque de mourir, sachant bien qu'ils protègent tout leur monde en arrière : et ils s'en vont, comme à un grand labour, dont on ne verra la moisson que bien des mois plus

tard. En vérité, ces chefs de ferme, ces vignerons, ces bouviers, ces charretiers, ces petits closiers, plus nombreux que tous autres parmi les combattants d'aujourd'hui, auront eu un rôle magnifique dans la Grande Guerre. 11 faudra que l'histoire le dise, qu'on rende justice aux villages de France, et que les lois se décident à aimer et à favoriser ces héros silencieux, qui auront tant fait pour sauver le pays.

Ils s'en vont, très vite confondus avec les talus de la route ou perdus dans la brume que le soir épaissit. Arrivés dans les tranchées, ils reprennent leurs habitudes, retrouvent le gourbi, continuent la sape commencée huit jours plus tôt, et qui a progressé aux mains des camarades, et quand le tour de guetter aux créneaux est venu, se rencognent dans le même trou de la muraille de glaise, où le dos du guetteur est moulé. Pas de mouvements inutiles; pas de presse; pas de bravades; pas de ces pétarades, à coups de grenades et de bombes, par quoi d'autres troupes plus jeunes manifestent tout de suite leur présence dans la tranchée, et qui, naturellement, provoquent

la riposte. On tient, et on se tait. Qu'ils y viennent, les Boches! Il y a de bons tireurs dans le régiment, et, dans l'attaque du 7, dans l'essai de surprise du 15, à la pointe du jour, on a vu ce qu'ils savent faire. Un officier me disait : « Avec eux, on a le minimum de pertes; ils excellent à se terrer; ils se confondent avec les mottes. » Plusieurs secteurs du front sont occupés par cette solide infanterie, qui est notre vieille garde. Sur l'Yser, à l'automne de 1914, quand les armées allemandes, tenues en réserve pour cet objet même, se précipitaient à la poursuite de l'armée belge et menaçaient les côtes du Pas-de-Calais, une division territoriale a supporté le choc et brisé tous les assauts des meilleures troupes de l'empire.

Qu'on ne s'imagine point une vie inactive; les travaux ne manquent pas; la nuit même est le temps des relèves, des ravitaillements, des reconnaissances, de la réparation des réseaux de fil de fer. Cependant, quand le secteur est tranquille, le territorial a des heures de liberté. Il écrit beaucoup. Il écrit pour tout le passé où il ne composait point

de lettres, si ce n'est au premier de l'an; pour tout l'avenir, où il se promet bien de laisser le porte-plume immobile, couché dans la rainure de la petite bouteille à encre, sur la tablette de la cheminée. L'un d'eux me disait : « Il paraît qu'on a fait placer une boîte aux lettres dans la gare de mon village? A quoi qu'elle servira après la guerre? De nid aux moineaux? »

Beaucoup de ces lettres ne renferment que le récit des jours sans événements, et les formules d'usage, d'amitié ou d'amour, banales pour le public, mais précieuses pour ceux et celles qui attendent et qui commenteront chaque mot, le soir, à la lampe. Je connais des jeunes femmes de la campagne qui reçoivent tous les jours une lettre de leur mari. La guerre a servi d'école d'adultes à plus d'un mobilisé. Quelquefois, tout le convenu disparaît et c'est la race qui parle, et la foi cachée, et toute l'âme qui sans doute ne s'est jamais révélée ainsi. J'ai cité une ou deux de ces très nobles lettres. En voici une autre qui m'est communiquée. Elle est demeurée pendant une année dans la poche du soldat territorial qui

l'avait écrite comme une sorte de testament; puis l'homme a été tué, et elle est venue aux mains de la veuve. Lisez-là et dites si vous n'auriez pas voulu avoir pour voisin et pour ami celui qui a écrit ceci : « Ma chérie, le jour où j'écris ces lignes, j'ai le cœur bien gros, et, si jamais tu les lis, c'est que je serai mort en faisant mon devoir. Je te demande, avant de disparaître, de toujours bien élever nos enfants dans l'honneur, et à la mémoire de moi, car je les aurai beaucoup aimés, et je serai mort en pensant à eux et à toi. Dis leur que je suis mort au champ d'honneur, et que je leur demande de se sacrifier de même, le jour où la France aurait besoin de leurs bras et de leur cœur. Conserve ce certificat de bonne conduite que j'ai eu en partant du régiment, et, plus tard, tu leur feras savoir que leur père aurait eu à cœur de vivre uniquement pour eux et pour toi que j'ai toujours tant aimée. Maintenant, je ne voudrais pas que tu passes le reste de ta vie dans le culte d'un mort. Tout au contraire, si, dans ta vie, tu rencontres un bon garçon travailleur et capable de t'aider loyalement à élever nos enfants, eh bien ! unis ta vie

à la sienne, et ne lui parle jamais de moi, car, s'il t'aime, ça lui porterait ombrage de sentir l'ombre d'un mort planer autour de lui... Ma cbérie, c'est fini; je t'aime, et pour toujours, jusque dans l'éternité. Adieu! Je t'attends dans le ciel. Ton Jean qui t'adorait. »

Je souhaite que les jeunes romanciers qui auront vu la guerre se persuadent qu'il y a de beaux romans dans le monde le plus simple, que tous les cœurs sont capables de grandeur, pourvu que l'idée de sacrifice leur ait été enseignée, et que c'est là le rachat de toutes les inégalités.

Ces jours derniers, quand le vent et la pluie faisaient rage, un officier me racontait qu'il s'était approché de deux guetteurs, immobiles à leur poste, dans la tranchée de première ligne, et s'était mis à plaisanter avec eux.

— Voyons, mes enfants, de quoi a-t-on besoin?

— De moins de boue.

— J'y suis comme vous. De quoi encore?

— De ceci, et de ça...

— Vous l'aurez, je vous le promets. On est fatigué?

— Un peu.

— Découragé?

Ils prirent une figure terrible, le regardèrent, et lui dirent ensemble :

— Si c'est pour nous dire des choses comme ça que vous êtes venu, mon commandant, vrai, c'était pas la peine! Découragés? Ah! non! ça n'est pas chez nous qu'on le sera!

L'officier ajouta :

— Ce sont des gens admirables. On devrait tous les décorer, mes vieux!

it

8 Janvier 1916.

S'il fallait ajouter une preuve à toutes celles qui nous viennent de l'histoire, pour établir l'étroite affinité entre les Syriens et les Français, on la trouverait dans l'incroyable aisance avec laquelle les Syriens parlent et écrivent notre langue. Leur connaissance du français, ils la doivent aux maîtres qui les ont élevés, là-bas, principalement aux religieux et religieuses qui ont maintenu nos amitiés d'Orient; ils l'ont perfectionnée souvent par des voyages : mais le tour heureux de leurs phrases, le choix des mots, l'ardeur qu'on y sent vivre, dénotent quelque chose de plus, et qui ne

s'apprend guère. On n'écrit très bien une langue étrangère que si l'on participe, par quelque don essentiel, au génie qui l'a faite. Le voisinage ne suffit pas, l'application non plus : il faut une parenté d'esprit.

Au mois de mai dernier, j'ai publié, ici même, un article où je rappelais l'importance de la question syrienne, l'ancienneté de nos droits, le consentement joyeux de presque tous les habitants de la Syrie, et les limites d'une province qui ne vaudra pour nous que si nous avons l'enveloppe en même temps que le noyau. J'ai reçu bien des réponses, tantôt de Paris ou de Lyon, tantôt d'Egypte, tantôt des îles grecques où les Syriens s'étaient réfugiés. Je n'en ai rien dit parce que, dans l'orage où nous sommes, les yeux sont vite détournés, selon que l'éclair brille ici ou là; mais le temps est revenu de parler de la France du Levant.

Je citerai seulement trois de ces lettres. La première demandait d'abord, pour dissiper les craintes de quelques Syriens élevés à l'étranger, que la Syrie, dans ce qu'on peut nommer l'avenir français, fût mieux choyée que cer-

taines de nos colonies, ce qui ne saurait être mis en doute, car la formule des protectorats méditerranéens paraît être tout à fait heureuse et souple. Elle continuait ainsi : « La Syrie est civilisée, d'une civilisation française. Elle est instruite. Elle s'est formée dans l'étude de votre histoire. Elle a suivi votre évolution, elle a vécu avec vous, elle s'est fondue en vous. Elle ignore tout de la Turquie. »

Dans la seconde lettre, un poète connu, saluant le rêve de toute sa vie, le rêve d'une Syrie française, entière et formant un Etat et une âme, avec Adana, Alep, Alexandrette et la Palestine, disait : « Quand la France prendra possession de la Syrie intégrale, qui a été de tout temps moralement sienne, elle la verra lui rire de tous ses vergers, de toutes ses sources claires, les bras chargés des présents de son sol, l'âme pleine de gratitude et d'affection. »

La troisième lettre me gourmandait d'avoir nommé seulement les Maronites parmi nos amis de Syrie, non pas qu'ils n'eussent pas droit à ce titre, mais parce que les autres le méritent, ceux qui sont d'autre race et d'autre

habitation : « Vous écrivez, et ils se chiffrent par millions les lecteurs qui vous lisent : l({ population chrétienne, fort nombreuse, et spécialement les Maronites, se réjouiraient de notre venue. Et pourquoi donc, mon Dieu, attribuezvous aux Alaronites le privilège de vous aimer, donc de vous désirer d'une manière spéciale? Nous les estimons, mais notre sentiment racial se trouve douloureusement froissé, chaque fois qu'entre nos sympathies pour la France et les leurs on établit une sorte de classement à leur avantage... Si les Maronites, en vertu de leur liberté d'action, due à l'autonomie de la montagne qui les abrite, peuvent manifester liauteraent leurs sentiments, vous voudrez bien croire que les sentiments des autres éléments chrétiens, sujets et administrés ottomans, quoique plus discrètement manifestés, nen sont pas moins sincères... Y a-t-il donc des larmes plus sincères que celles qui coulent en silence, et des affections plus fortes et plus tenaces que celles qui sont, hélas ! forcément silencieuses? »

Quelle jolie querelle d'amitié! Comme il est bon d'entendre ces voix! Elles mêlent leurs

notes vivantes à tous les raisonnements, considérations et souvenirs qui nous commandent aujourd'hui, avec plus de force qu'hier, de définir nos ambitions et de prendre nettement position dans le Levant. Elles disent : « Notre choix est fait, depuis des siècles, et l'heure est venue où nous appartiendrons à la nation de notre âme. La guerre descend vers nous. »

J'ai entendu raconter qu'en 1876 le fils de Guillaume 1", Frédéric, alors prince impérial, visitant la Syrie, demanda un soir l'hospitalité à l'un des personnages les plus importants et les plus dévoués à la cause française. Ils causèrent longtemps. Le prince disait :

— Pourquoi donc aimez-vous la France?

Le Syrien répondait :

— La foi catholique qui est la mienne, l'école où j'ai été élevé, ma manière de comprendre et de voir, mes goûts, mes rêves, notre histoire même : elle m'a tout donné.

— Même vos inimitiés?

— Même mes préférences.

Ils causèrent presque jusqu'au jour, comme il est dit souvent dans les récits de l'Orient, car c'étaient leurs deux races qui parlaient l'une à

l'autre. Au matin, le prince, prenant congé do son hôte, lui remit une photographie. Mais à peine le grand seigneur syrien eut touché le portrait que ses mains se mirent à trembler.

— Non, je ne puis pas accepter ce cadeau.

— Et pourquoi?

— Parce que le prince s'est fait photographier dans le palais de Versailles, et qu'un pareil souvenir dans ma maison... Non, que Votre Altesse royale m'excuse! C'est impossible!..

Frédéric lui toucha l'épaule :

— Cela vous fait beaucoup d'honneur, ditil, ne vous excusez pas.

La photographie fut retirée. Et le prince s'en alla, plein d'estime pour son hôte, songeant avec envie à ce pouvoir d'amour que gardait dans le Levant la France lointaine.

11 Janvier 1916.

Nous savons trop peu de choses de nos alliés russes. Les télégrammes nous apprennent qu'ils ont avancé ou reculé, — en ce moment ils avancent; — qu'ils ont échappé aux tenailles et aux pinces-monseigneur qui devaient se refermer sur eux; qu'ils se battent magnifiquement, et que, derrière eux, il y a toute leur nation, grands seigneurs, marchands, fonctionnaires, paysans, pêcheurs des fleuves sans fin, cavaliers des plaines du sud, Sibériens, gens des tribus errantes, des villes et des forêts. On peut bien dire que", derrière eux, il y a aussi tout un peuple de Français qui les aiment; qui

s'inquiètent ou se réjouissent pour eux; qui s'abordent parfois, les uns les autres, dans les villages, disant : « Ils tiennent le coup, nos amis de Russie! » ; et dont le regard, souvent, quand ils boivent ensemble, se lève vers l'image encore pendue aux murs, vous vous souvenez? la poupe d'un vaisseau de guerre, une tente pavoisée, le long fût des canons qui veillent l)ar-dessus, et le président et l'empereur qui portent les fameux toasts.

Mais ce n'est pas assez. Nous qui voyons nos enfants au combat, nous voudrions voir aussi nos amis, et souffrir avec eux, et leur crier merci. Car la cause est la même, et tout le monde le sait, dans cette famille de peuples qui luttent pour de plus grands biens que le sol, que le commerce et que la paix elle-même. Or, ils nous sont cachés par la distance, nos alliés russes. Ne pourrait-on pas nous donner plus de nouvelles d'eux et plus de leur àme? Si le détour est assez long que doivent faire les sacs de lettres et de journaux, ils finissent par arriver; que ne publie-t-on des récits vivants des batailles qui se livrent en Russie, aussi bien que chez nous, pour l'Europe tout entière

et pour chacun de nous? Je m'adresse aux bureaux officiels, d'où nous viennent, parfois, des tableaux sobres, émouvants et clairs, des actions engagées sur nos lignes. Je m'adresse également aux écrivains russes. La liaison stratégique est la première de toutes; mais l'art d'entretenir les sympathies n'est pas de peu d'importance.

En attendant que ce vœu soit accompli, j'ai lu les Lettres de soldats i^usses publiées par G. Montvert, à la librairie Payot. Elles sont en trop petit nombre; quelques-unes ne méritaient pas une traduction; du moins ce n'est plus le télégramme, et le cœur est de la partie. Ouvrons le livre. La plupart des lettres, empruntées aux journaux russes, sont datées de la fin de 1914, ou du commencement de 1913, c'est-à-dire d'une période où nos alliés se battaient en territoire ennemi. Les correspondants sont des officiers, des soldats ou sous-officiers d'infanterie, des cosaques. L'un d'eux raconte les préparatifs d'un combat; tous les hommes de la batterie ont été convoqués : « Je me dirige vers les soldats, je déploie une carte, et me mets à leur expliquer

la mission qui nous est confiée. Je remarque avec joie que les soldats n'éprouvent pas l'ombre d'une inquiétude, mais semblent seulement affairés et pénétrés de leur importance... De temps en temps, quelques-uns se rapprochent des pièces, et essuient quelque chose, comme s'ils caressaient un ami fidèle pour la dernière fois. » Note précieuse et qui révèle une parenté entre les disciplines des deux armées. Un autre officier dit, de ses premiers mois de campagne, dans les services d'approvisionnements : « Tout cela me fait l'effet de vacances dont je ne jouis pas. » Un autre, qui s'est battu, lui, et qui, par la suite, a été tué, écrit: « J'ai perdu l'habitude des oreillers et des couvertures; nous dormons dans les tranchées conquises le jour, et que nous fortifions la nuit. Et, le matin, en avant!... Je me sens comme chez moi dans les combats. Je n'ai qu'un plaisir : dès que nous appuyons, cette saleté (l'ennemi) se met à fuir. » Un autre est entré dans un château appartenant à un proche parent de l'empereur Guillaume II : « Bien sûr que nous ne nous conduisons pas comme les lieutenants allemands, au contraire : en

visitant le château, nous avons admiré, sans rien toucher. Mais nous n'avons pu résister à la tentation de mettre du linge propre appartenant à un parent de Guillaume. » Un soldat a reçu, d'une marraine inconnue, à la fin de 1914, une lettre et un petit cadeau, un mouchoir de poche, deux quarts de tabac, une boîte d'allumettes et une pipe. Il répond : « J'envoie à ma chère petite sœur en Jésus- Christ, Anna Andreevna, mes plus cordiales félicitations pour les prochaines fêtes de Noël et du Nouvel An... Bien que je ne sois pas fumeur, j'aspire avec un plaisir indicible cette fumée qui, comme un bon verre de cognac, réchauffe mes membres engourdis par le temps humide, et je me chauffe les mains avec la pipe... Je vous adresse une prière que je vous prie de ne pas repousser : favorisez-moi d'une réponse, et écrivez-moi si vous êtes une jeune fille au cœur compatissant, ou bien une petite dame? Je vous en prie, écrivez-moi; une lettre n'a pas de prix, c'est la seule distraction pendant la guerre. Remerciez vos parents de vous avoir faite aussi miséricordieuse. » Ne dirait-on pas que c'est quelqu'un de France?

Un chef, blessé, en traitement à l'hôpital de Kiefî, essaie de définir l'Ame des soldats qu'il a conduits au feu : « Je pense à cette remarque des correspondants de guerre, pour lesquels le soldat russe est resté un sphinx énigmatique. Celui qui a vécu côte à côte avec le soldat, qui. a mangé, bu et dormi à ses côtés, qui, tous les jours, a entendu ses propos, ses réflexions et ses discussions, sait que le type du téméraire n'est pas commun... Le trait le plus fort, le plus éclatant de sa psychologie, c'est un fatalisme robuste et bien équilibré... Notre soldat ignore réellement la peur, et bien certainement il ne s'arrêtera jamais à réfléchir où il y a moins de danger : flanc droit, flanc gauche, sur la ligne de feu ou en arrière. Pour lui, c'est partout la même chose. Le danger est là où le Seigneur l'aura voulu mettre... Et cet esprit de fatalisme, qui s'élève des rangs grisailles de tous ces paysans du Don, du Volga, de Perm, forme peu à peu une unique et universelle atmosphère' de foi inébranlable. Il leur imprime un caractère de haute tranquillité, de pondération et d'équilibre... Il est impossible de faire broncher ces hommes, ni de leur

faire perdre leurs convictions. Leur foi est robuste et forte avant tout... Leur âme est comme leur démarche, tranquille et ferme. » C'est là une vue curieuse. Est-elle complète? Est-elle assez haute, et la réalité n'est-elle pas au-dessus? Je n'ai pas le droit de me prononcer, ne connaissant pas le peuple russe. Mais voici le début d'une lettre écrite par le fils d'un domestique, jeune soldat qui a servi comme expéditionnaire dans un bureau, et qui est sergent-fourrier dans un des régiments les plus réputés de l'armée russe : « Mon cher Senia, tu m'écris qu'il te semble impossible, n'étant pas militaire, de supporter ces peines et cette terreur. Je souligne pas militaire, parce qu'un militaire, qui a devant lui un but déterminé, ne se laisse arrêter par rien, et met tout sur la carte, sans hésiter : vie et jeunesse. Ce but est très noble : défendre père et mère, frères et sœurs, l'empereur et la patrie. N'est-ce pas un but élevé, pour lequel personne ne regretterait ni sa vie, ni sa jeunesse?... La guerre exige des victimes, et toutes ces victimes se résignent à la volonté du Créateur. Est-il possible que le cœur d'un guerrier russe reste impassible

devant la mort d'un brave camarade? Non, Senia, son cœur sera remué, mais le champ de bataille n'est pas un lieu où pleurer ses proches ni faire du sentiment; c'est affaire là-bas, dans la lointaine Russie, à nos mères et à nos sœurs, dont les larmes arroseront nos os. »

Les beaux récits ne manquent pas dans le livre. Il en est d'extraordinaires, comme celui où un cavalier, cinq fois décoré, raconte comment 50 volontaires et 3 officiers ont surpris dans les marais et taillé en pièces 3 escadrons de cavalerie et 2 compagnies d'infanterie. Je ne puis les citer tous, ni même en indiquer la couleur ou le dessin. Mais il y en a un, si émouvant, et d'une grandeur si simple, qu'il faut le reproduire, et le donner à tous, comme une nourriture. Il a été copié dans le carnet de route d'un officier : « Tard dans la nuit, nous arrivons à une station importante, où la voie a été détruite par les Allemands qui viennent de se retirer. Nous passons la nuit dans le wagon. Vêtu de ma capote, je sors. Il fait froid. Le ciel est sombre et sans étoiles. Une torche, agitée par un vent violent, brille comme un serpent rouge près de la station.

Près de la torche, des tigures noires sont rassemblées. Je m'approche. C'est un groupe de soldats qui examinent une chemise de fine toile, portant des taches de sang. C'est la chemise du prince Oleg. Lors d'une reconnaissance à cheval, il a été gravement blessé. On l'a ramené à la station, pansé, expédié en arrière, presque mourant, avec un docteur. V'^oici une boîte d'allumettes gorgées de sang. On dit qu'il ne passera pas la nuit. Les soldats coupent la chemise en morceaux, qu'ils conservent comme souvenirs. « Dans cette guerre, petits frères, cela ne fait pas même de la peine de mourir : il y coule du sang royal! » dit une voix plaintive. Je prends dans la boite une des allumettes couvertes de sang et je la cache dans mon portefeuille... Je la conserverai. Non, celte guerre n'est pas une guerre ordinaire. De la Russie divisée, elle a fait une Russie unie, et dans laquelle un seul sang circule. »

En lisant ces Lettres de soldats russes, je me souvenais d'un jugement d'ensemble que le comte de Maistre, longtemps ambassadeur à Saint-Pétersbourg, a porté sur le peuple

russe. Les termes n'étaient pas demeurés dans ma mémoire, mais je me rappelais que ces phrases, pleines de sens et d'éclat, répondaient à une foule de sottises qu'on a dites depuis lors, et qui devaient être déjà répandues au commencement du XIX" siècle. J'ai feuilleté plusieurs de ces livres, qui sont parmi les plus grands qu'un homme ait écrits. Et, dans le second volume du Pape, j'ai retrouvé ma citation. La voici. Elle est, je pense, l'hommage le plus autorisé, le plus concis et le plus complet, qu'un étranger ait rendu au peuple russe. « Peu de voyageurs écrivains ont parlé des Russes avec amour. Presque tous ont saisi les côtés faibles, pour amuser la malice des lecteurs. Cependant, ce peuple est éminemment brave, bienveillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux imitateur, parleur élégant, et possesseur d'une langue magnifique, sans mélange d'aucun patois, même dans les dernières classes. »

20 Janvier 1916.

Il a été un personnage. Il a eu sa période de gloire, et de vraie gloire, dans la première partie de la guerre et jusque dans le commencement de 1915,

C'était l'heure où il y avait encore des « cuistots » d'escouade. On pouvait sourire de lui, à cause de ses manies, de ses propos et de son harnachement, mais non pas rire, je vous assure : s'il prélevait quelques bons morceaux sur l'ordinaire, et goûtait fréquemment le « pinard » de la troupe, il avait aussi plus que sa part de danger. Pour leur apporter la soupe chaude ou tiède, le soir, et pour faire, avant le

jour, la seconde distribution, celle du café, les hommes savaient que le cuistot ne dormait pas de la nuit, et que, pour arriver jusqu'à eux, il traversait de mauvais couloirs, où passe la mort.

Supposez les plaines du nord; un ciel bas, sous lequel glissent des poches d'eau informes, poussées par le vent de marée; des champs à demi abandonnés; des chemins défoncés vaguement éclairés, dans la nuit, par la lueur de deux canaux bien droits, qui s'en vont en silence jusqu'à la mer lointaine. Avant d'arriver à la mer il y a bien des villages. Dans l'un d'eux, un détachement se prépare à partir pour les tranchées, qui sont là, vers l'est, d'où vient le grondement du canon. Les hommes sortent de toutes les maisons, les granges, les ruines, car les obus ont crevé dix façades et dix toits la semaine précédente. On voit grouiller une masse brune au milieu de la chaussée. Le rassemblement est presque achevé. Un caporal crie après les retardataires. Le dernier, au moment où le détachement se met en marche, apparaît au coin d'une ruelle. Il boucle son ceinturon, difficilement,

sur sa bedaine. C'est un homme bas sur pattes, qui tangue en s'avançant et grogne dans sa barbe d'avoir à se hâter. C'est aussi, de tous les soldats présents, le plus prévoyant, le plus chargé, le plus chaudement vêtu, le plus largement chaussé, le plus épaissi par le contenu de ses poches. Il a mis sur sa capote une chape en peau de mouton; il a pendu à son ceinturon une cafetière de fer-blanc; il porte, autour du cou, un cache-nez vert dénoué qui pend comme une étole; il a, couvrant ses mains, des moufles de bûcheron, et, dépassant sa tête et lui faisant panache, un sac démesuré, de tous côtés bâillant, ficelé, bossue, sonnant, que surmontent trois paquets de carottes, une botte de persil et un paquet de poireaux dont les feuilles brisées, agitées en mesure, traînent sur son épaule comme la queue d'un coq mort. Il se place à la gauche de la section, avec les autres cuistots. Mais, vers huit heures, quand la section arrivera au village détruit, où la plus importante construction n'a que trente centimètres de hauteur, il s'arrêtera et gagnera quelque cave où il peut faire la cuisine. S'il n'y a pas de cave, il connaît un abri, une

meule de paille avariée, un talus, qui cachera la flamme du foyer et le plus gros des étincelles. Là, ce brave, pendant une semaine, fera l'homme de peine et de veille. Non seulement il devra cuisiner, préparer le café, la soupe, le rata et le reste pour l'escouade, mais s'approvisionner, à trois kilomètres en arrière, dans un chemin défilé, où il « touche la distribution », et porter en première ligne, à deux kilomètres en avant, les produits de son art. Tout cela il doit le faire entre le crépucule du soir et le crépuscule du matin. Un poète l'aurait montré sans cesse en alerte entre les deux grands angélus. Et quels chemins! La boue, la pluie, les trous où Ton culbute avec les marmites, ne sont que les moindres misères. La grande s'appelle la mort. Elle est là, toujours passant dans l'ombre, quand on approche des tranchées.

Car, en ce temps déjà lointain, il n'existait que des boyaux de communication peu nombreux et de petite longueur. Il fallait aller à découvert, souvent, pour rejoindre les camarades. Beaucoup de cuistots qui s'en allaient ainsi, les mains pleines, attendus par les com-

battants, ne sont point arrivés. Au coin d'un champ, une balle folle les a fait tomber. Sainte Zita la Sicilienne, patronne de la corporation, a dû en recevoir plus d'un en paradis. « Viens, mon pauvre vieux, la gamelle est finie, ta charité a parlé pour toi, et les cieux sont ouverts. » Le cuistot n'avait pas un langage de petite demoiselle. Il nommait ses victuailles de noms colorés, en usage dans la grande armée, et qui sonnent déjà dans la légende nouvelle. J'en ai connu un, qui s'était attardé, un matin, dans les lignes voisines de l'ennemi. C'était un dimanche. Il causait avec des amis, assis sur la banquette de terre, n'ayant pour paysage qu'une paroi à pic de glaise et de cailloux, à portée de la main ; jovial malgré cela, et oubliant l'heure. Un soldat prêtre passa, et, reconnaissant cette face de vieil enfant, et cette barbe rousse que le rire séparait en dix mèches :

— La bonne rencontre ! Je parie que tu me répondras bien la messe?

— C'est pas de refus ; mais il y a longtemps : il y aura de l'erreur.

— Viens tout de même, je te soufflerai.

Ils allèrent dans la « cagna » où brûlaient déjà deux bougies, fichées dans des fusées d'obus. Au commencement, le cuisinier retrouva seul quelques réponses en latin, il en répéta d'autres, qui lui furent conseillées. Mais, après l'évangile, quand il dut prendre les deux fioles remplaçant les burettes, l'une de vin, l'autre d'eau, il se troubla, ne sachant laquelle offrir d'abord à l'officiant, et il eut beau chercher dans sa mémoire, il n'y trouva point de souvenir. Alors, se penchant, et le plus poliment du monde, il demanda :

— Dis donc, vieux, c'est-il la flotte ou le pinard qu'on te passe le premier?

Le cuistot était un homme plein de ressources et de sollicitude. Pour son escouade, aux heures douteuses où les combattants commencent à sortir des terriers et des ruines, il arrachait, dans les jardins abandonnés, ce qui restait des oignons, des carottes, des pommes de terre semés par d'autres gens et pour d'autres dîners. Il apprenait, il devinait les ressources que renfermaient encore les villages bombardés. Il faisait quelques fouilles, çà et là, qui n'avaient point pour motif une curiosité d'ar-

chéologue. Mais à quoi bon laisser derrière les fagots les vins que des rôdeurs peuvent s'approprier? Ne vaut- il pas mieux le distribuer aux braves qui défendent la tranchée? N'est-ce pas dans l'intention, secrète et certaine, des propriétaires, paysans, vignerons, que la guerre avait obligés à partir?

Un jour, au plus dur des attaques allemandes, l'un des meilleurs cuistots d'un régiment d'infanterie, entendant la canonnade qui ne cessait point, et voyant passer des blessés, se lamentait en lui-même. Depuis trois semaines, il avait essayé en vain de déblayer la cave du maire. C'était un tel amoncellement de pierres et de poutres, qu'il ne parvenait point à s'y glisser, a Quel malheur! Ils disent, les camarades, que, si ça continue, ils ne pourront pas tenir! Mais, si je réussissais, moi, je sais bien qu'ils tiendraient! » Et il travaillait, arrachant un à un les moellons du caveau. Tout à coup, un obus tombe en plein dans la ruine. Le fouilleur, abattu par l'explosion, se tâte, puis regarde : la besogne est faite et la cachette ouverte ; avec un peu d'audace et de chance, en se glis-

sant ici, puis là, en étendant les bras, en grattant la poussière... Il se redresse bientôt; il a trouvé deux bouteilles intactes. Il en prend quatre, il en prend dix. C'est le bon coin; il y a des étiquettes sur le verre. « Bon sang! s'ils ne tenaient pas! Faut que j'y aille! » Un panier sur l'épaule, ses larges poches remplies, sonnant de tout le corps comme un hommeorchestre, il prend sa course vers la tranchée. Les obus éclatent et ne le touchent pas. Il arrive. « Tenez, les vieux, voilà de quoi tenir! Qui veut du bordeaux? Qui veut du bourgogne? Qui préfère de la vieille fine? C'est M. le maire qui vous l'envoie, avec ordre de n'en pas laisser au?t Boches ! »

Ainsi fut fait. Et l'attaque allemande fut arrêtée du coup.

Aujourd'hui, le cuistot d'escouade n'existe plus. Les cuisines roulantes, les « trains blindés », comme disent les soldats, arrivent, chaque soir, à proximité des lignes. Chaque compagnie a sa cuisine. Un homme, par escouade, va chercher la soupe et la rapporte. Et, au petit matin, les voitures reculent et se mettent à l'abri. Lequel des deux systèmes est

le meilleur? Le second sans doute. Mais les grands historiens qui parleront de la grande guerre devront un souvenir au cuistot des premiers temps, qui fut un bon serviteur et souvent un héros.

6 Février 1916.

Il y a des hommes qui vivent de leurs rentes, il y en a qui vivent d'un métier, il y en a, dit-on, qui vivent du bruit qu'ils font et du dommage qu'ils causent.

Il faut revenir sur la définition et la nuisance de cette espèce. Nous avons, en ce moment, un certain nombre dejournalistes et de députés qui ne font que diviser, s'opposer aux ordres et plus exactement à l'ordre, empêcher les réformes vraies, demander celles qu'on ne peut faire aboutir en peu de temps, combattre les hommes d'initiative, pousser en avant ceux qui n'ont d'autre mouvement que celui qu'on leur

donne, voter les dépenses vaines ou vexatoires, mesurer les nécessaires, et, s'ils parlent ou écrivent pour le public, semblent ne connaître ni le temps, ni le lieu, et n'avoir aucun soupçon que nous sommes en guerre, et que la France y joue sa vie.

Quand on leur demande le motif de ce désordre, ils répondent, s'ils sont députés: contrôle; et s'ils sont journalistes : lumière. Les mots ne leur manquent pas autant que la sagesse ; ils ont toujours des noms pour déguiser leur œuvre. Maîtres de la définition, jouant avec la langue comme un enfant avec les étrennes données par un grand-père, ils trouvent de grandes raisons pour des actions vilaines, parlent de liberté quand ils suppriment un droit, et prononcent « émanciper » quand il faut dire : « corrompre ».

Quelles carrières cependant, et quel passé le plus souvent! Demi-jeunes, demi-vieux, vieux tout à fait, s'ils jugeaient ce qu'ils appellent improprement leurs « campagnes » de presse, de tribune ou de, couloirs, ils n'apercevraient derrière eux qu'une enfilade de démolitions, toutes françaises. Mais ils n'examinent point

leurs responsabilités : ils n'ont égard qu'à leur pouvoir; leur cœur n'a point de remords; ils combinent, ils convoitent, ils cherchent le profit, et le mot de victoire est abaissé par eux jusqu'à signifier le succès d'une intrigue, le scandale d'un article et la ruine d'un principe.

Ne comprennent-ils donc pas qu'ils sont épiés du dehors; que leurs extravagances sont guettées par l'ennemi, qui se sert habilement, contre la France, des paroles et des actes de ces Français désordonnés?

Ne savent-ils pas que cette politique, la leur et celle de leurs devanciers, a tourné contre nous ou mis en défiance un certain nombre de neutres, dont la sympathie nous serait précieuse, et qui ne sont que trop disposés à prendre pour la France, muette et combattante, une poignée d'intrigants, incapables de se ranger au devoir nécessaire?

Ne voient-ils pas l'exemple, qu'il faut hélas! citer, de l'Allemagne gouvernée? Depuis des mois, les Allemands, sur notre front, n'ont eu que des échecs. Ils en ont eu de terribles, la Marne, l'Yser, Ypres, les batailles de Champagne et d'autres de moindre étendue : cepen-

dant, les accusations contre les généraux ouïes ministres, les critiques acerbes contre l'organisation des services essentiels, n'ont pas été formulées à la tribune du Reichstagou publiées dans les journaux. Quelqu'un veille à ce que les forces de nos ennemis ne soient pas divisées. N'ont-ils pas le sentiment que le temps mal employé, que le temps gaspillé et perdu est irremplaçable? Nous n'avons pas des années pour décider de l'avenir de la France, du sort de tous et de chacun, du bonheur ou du malheur de ce peuple engagé dans la plus grande guerre qui ait été : nous avons des mois, des jours peut-être. Chaque minute est précieuse infiniment. Il s'agit bien de commissions, de questions, d'interpellations et de ces bavardages! Ceux qui administrent, comme ceux qui se battent, n'ont que le temps d'agir. Toutes les querelles de méthodes, et les ambitions, et les rancunes, et ce qui retarde, et ce qui trouble, et ce qui fait douter des hommes et des choses, voilà les fautes qui sont sans remède, parce que la destinée n'attend pas. Elle est là, toute proche, et celui qui fait perdre une heure peut faire perdre une bataille.

N'entendent-ils pas monter la réprobation publique? A ceux-là auxquels la conscience fait défaut, le sentiment de la peur n'est jamais étranger. 11 faut donc qu'ils sachent qu'ils courent un danger. Quoi, direz-vous? Eux si habiles à les fuir?

— Un grave danger.

— Iraient-ils aux tranchées?

— Vous les connaissez peu.

— Serait-ce un danger électoral?

— Quelque chose de plus : un mouvement national de dégoût.

Rien n'est plus certain. Je ne sais par qui ces agitateurs sont renseignés. Mais s'ils s'imaginent que la France est complice, ils vivent dans l'illusion. Nous qui vivons h l'air libre, nous entendons le vent passer. Il est plein de colère, et le mécontentement déborde les personnages, de petite ou de grande taille, qui l'ont provoqué.

Je n'irai pas jusqu'au bout de ma pensée. Nous ne sommes pas à une heure où. nous puissions profiter des fautes de ceux-là mêmes qui nous ont fait du mal. Nous ne nous réjouissons pas de leurs erreurs : nous voudrions les

effacer. Ils sont Français. Nous sommes dans une même tempête, si terrible que, du capitaine au dernier mousse, tout manquement à la discipline, et tout cordage qui craque, et tout hublot qui n'est pas fermé, intéresse la sécurité de l'équipage entier. Ah! si l'on pouvait fermer tous les hublots! La lumière entrerait quand même, et la mer seule n'entrerait plus ! Je ne veux pas récriminer, je ne veux qu'avertir, comme d'autres l'ont fait, parce que c'est le devoir de tout homme qui voit clair. La France adroit à l'union. Elle la veut. Il la lui faut. A l'heure où tant de Français meurent pour la patrie, quelques-uns peuvent bien se taire pour elle!

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